Joël Bernat : « D’où nous viennent modèles et théories ? »

« Peu de gens ont la patience de ce métier

qui consiste à réinventer toujours

les mêmes choses depuis le début. »

Léonard de Vinci

« Il faut se demander pourquoi l’individu à tendance à localiser

forcément l’esprit à l’intérieur de la tête. J’avoue que je n’en sais rien.

J’ai le sentiment que ce qui compte, c’est le besoin qu’éprouve

l’individu de localiser l’esprit pour la raison

que c’est un ennemi et qu’il faut donc le maîtriser. »

D.W. Winnicott[i]

 

Quelques considérations générales

Une théorie est un ensemble de représentations ordonné selon une logique faite de liens de causalité. Ce qui fait immédiatement trois questions :

-          « D’où viennent ces représentations, que montrent-elles, et que viennent-elles occulter ?» ;

-          « Pourquoi tel type de logique plutôt qu’un autre ? » ;

-          « D’où nous vient et que vise cette causalité ? »

Ces représentations sont-elles le fruit de l’observation ? Mais nous savons bien que l’observateur est tout entier dans son acte. Pour exemple, les physiciens quantiques de Berkeley posèrent cette question : « Est-ce la particule que j’observe, ou bien moi-même à travers elle ? »[ii], ce qui répond, en un lointain écho, à celle de T’schouang T’seu qui rêve, sous un saule, d’un papillon : ou bien, l’inverse ? Peut-on être à la fois le sujet observateur et l’objet de l’observation, et comment ? Car le scientifique interprète par des représentations avec son cerveau : il produit une opération psychique sur un objet physique perçu : c’est-à-dire que le psychologique est immédiatement inclus dans l’étude du cerveau.[iii]

Ces représentations viennent-elles d’une connaissance tenue pour acquise ? Mais il suffit de lire une histoire des idées pour être saisi du caractère temporaire de nos connaissances, qui sont bien plus des discours sur un objet qu’une connaissance de l’objet, notamment lorsque cet objet est l’humain. De plus, l’emprunt fait à d’autres corps de sciences importe bien plus que des contenus de représentations, il importe un mode et une logique de pensée. Et puis, le recours aux représentation transmises ou héritées se fait en perdant de vue l’acte qui lui a donné naissance, ainsi que son intention ou sa visée première.

Ces représentations viennent-elles d’un insight, d’une vue ? Mais une telle saisie mérite d’être questionnée plus profondément. Et pour finir la liste de ces questions, ces représentations sont-elles le résultat d’une épreuve de la réalité ? (Nous y reviendrons.)

Un exemple : si l’on opte pour la représentation « cerveau » qui semble aller de soi, on opte pour un lieu, et l’on observe souvent que ce lieu perd ainsi sa qualité d’organe. Si l’on a recourt à la représentation « système nerveux central », cela pourrait sembler a priori la même chose, sauf que cette représentation inclut bien plus que le cerveau, elle intègre les connexions dans la globalité corporelle. C’est-à-dire que cette représentation n’indique pas un lieu, mais une zone de circulations, comme tout organe.

Les représentations, disons « de base », sont telles des embrayeurs, initiant une logique qui leur est interne et propre, spécifique, et qui oriente, conditionne la suite des représentations (leur métonymie, comme l’on disait à une époque), observations et perceptions. Car une représentation découpe un fragment du monde en le clivant ainsi du reste, c’est-à-dire de ses connexions[iv].

 

Du côté des logiques, prenons deux exemples extrêmes :

-          La logique linéaire euclidienne qui pose une cause et un effet, une ligne ainsi limitée par deux points qui limitent l’événement observé (voir les théories dites génétiques du développement) : la cause et l’effet, etc. ;

-          La logique taoïste, circulaire, imposant un éternel retour au point de départ, au même (par exemple : la montagne s’éboule et produit des pierres qui permettront un temple qui s’écroulera, redeviendra pierres qui redeviendront partie de la montagne).

Il nous faut éviter de réduire cela à une simple question de différences de culture pour pouvoir saisir combien ces modes logiques pré-imposent un type de raisonnement causal et pré-imposent des représentations privilégiées. Les travaux de Edward Hall sur la représentation de l’espace ou du temps[v] et ses inductions dans les pensées et comportements selon les peuples, ou les différentes représentations du cosmos en astrophysique[vi], en sont de parfaits exemples.

 

Cliver pour (croire) penser ?

Par rapport au thème qui nous réunit, observons d’emblée ceci : le cerveau, tel qu’il est présenté dans le bel argument de Bernard Andrieu, est un cerveau clivé. Pour certains, le terme de cerveau ne renverrait qu’à la question de la pensée ou de l’intelligence artificielle : exit l’imaginaire, l’affect, le sexuel, et le corporel, comme si le cerveau était du supérieur détaché du corps, « comme si » la pensée n’avait aucune racine corporelle. C’est une vieille habitude des humains que de projeter hors d’eux ce qu’ils éprouvent comme contrainte interne, et qui produit des entités telles que les dieux ou un Daïmon, l’âme, la structure ou l’ordre symbolique, etc., autant de mythes endopsychiques. De même que le cerveau est parfois mis entre soi et le monde, entre corps et esprit, à la place laissée vacante par l’âme, entre terre et cieux, entre Nature et Dieu. Ce n’est pas nouveau, et en 1900, Freud faisait la remarque suivante : « [..] La conception somatique de l’interprétation du rêve correspond aux tendances qui dominent actuellement la psychiatrie. On insiste sans doute sur la prépondérance du cerveau dans l’organisme, mais tout ce qui pourrait indiquer une indépendance de la vie psychique à l’égard de modifications organiques démontrables, ou une spontanéité dans les manifestations de cette même vie, effraie aujourd’hui les psychiatres, comme si, en reconnaissant ces faits, on ramenait les temps de la philosophie de la nature et de l’essence métaphysique de l’âme. La méfiance des psychiatres a mis l’âme en tutelle ; aucun de ses mouvements ne doit laisser deviner en elle un pouvoir propre. Une pareille attitude témoigne d’une confiance médiocre dans la solidité de l’enchaînement causal entre le corps et l’esprit. »[vii]

Ce clivage serait à relier à deux choses, au moins :

-          Le vieux thème d’élévation et de spiritualité (en réponse à la méfiance vis à vis du corporel), ce qui ouvre la voie au risque métaphysique[viii], voire mystique, par le glissement, la transformation d’un duo de référents dès lors tenus pour duo de substances ;

-          Et l’influence du modèle de base de ce type de penser, la machine (incarnant un « sans corps et sans affects ») et son vieux mythe… : croire qu’une telle représentation rendrait un compte exact d’un sujet, de même que l’illusion que le calcul (ou l’algorithme[ix]) remplacerait le raisonnement. Le cerveau serait-il par-là réduit à l’outil qui sert à le représenter ? (Notons au passage d’autres représentations possibles de cet « organe » : outre le computer ou le système d’échanges électriques, il y a la glande hormonale etc., autant de représentations a priori qui conditionnent la suite des représentations et le mode opératoire.) Le modèle de départ ne risque-t-il pas de ne donner que la description de lui-même et ses limites ?

Du fait de ce clivage, nous remarquerons que l’augmentation des connaissances sur le cerveau n’a pas, parallèlement, augmenté nos connaissances des affects ou de nos perceptions, etc.

Mais restons un instant sur la question du clivage.

L’enfant ne peut penser qu’en scindant, clivant les objets : par exemple, moi/non-moi, bon ou mauvais. Cela pose une symétrie, base sur laquelle se construiront des théories (infantiles) et une vision-du-monde, qui conditionnent la suite de ses observations. Cette symétrie première perdure souvent, au-delà des âges. Elle s’entend dans ce qui est donné sur le mode de l’alternative : « ou bien – ou bien ». C’est ainsi que sont souvent présentées des choses telles que : le cerveau ou la psyché, s’offrant comme antinomie de substances qui serait une évidence, et qui peut souvent sous-entendre une position prédéterminée et déterminante telle que : la source et son produit.

Prenons pour exemple la colonne vertébrale et ses pathologies. Le discours médical isole un segment de corps et étudie ses pathologies propres. Le plus souvent, ces dernières restent inexpliquées (ce qui est recouvert par des expressions « vides » telles que : « attitude vicieuse », « déformations congénitales », « pathologie essentielle[x] », etc..). La séparation de la colonne de l’ensemble du corps anatomique efface la possibilité même d’une compréhension, c’est-à-dire des interactions (bouger un orteil retentit sur la colonne). A l’inverse, des médecines dites « nouvelles » ou « douces » vont emprunter préférentiellement des mystiques orientales pour délivrer une explication, par ce modèle emprunté, une vision globale (la colonne comme « arbre de vie » interne), en lieu et place de l’observation et de l’étude.

Le clivage (de la chose) repose ainsi sur :

-          Une confusion : celle de la chose avec ce qui la désigne, le mot, qui fait que le mot devient la chose (sous couvert de la représenter), ou bien le mot est tenu pour créer la chose[xi] : ainsi, certains réduisent la pensée au seul langage, la localisation à la fonction, la qualité à la quantité, etc. ;

-          Une qualité propre au mot qui, lui seul (et nom la chose) porte en lui une symétrie, son opposé (le « haut » implique le « bas »)[xii] : c’est-à-dire que le clivage n’est permis que par le mot et n’existe que dans le mot, pas la chose.

Devant le constat d’échec de la maîtrise de la chose par le mot, on observe souvent un renforcement de ce souhait de maîtrise par la croyance en une toute-puissance magique de la pensée, tels que :

-          le recours aux schémas et aux modèles, etc. ;

-          ou au calcul et autres algorithmes, etc. ;

qui donnent l’illusion de représenter la chose (et circulent ainsi).

Donc, ici, nous risquons d’être aux prises avec un double clivage a priori :

-          La séparation du cerveau et du corporel, ou sa transformation d’organe en machine ;

-          Puis celle du cerveau d’avec le psychique.

Cette suite de clivages ne peut qu’obscurcir l’étude, sous couvert d’en isoler l’objet.

Du clivage aux antinomies premières

Cette antinomie ou symétrie première développe une logique symétrique[xiii] qui atteint son acmé plus tard avec la logique phallique, qui se résume toute entière en un système à deux places ou deux entrées ( + / – ), mais dans un rapport de force, de domination / soumission, d’un terme sur l’autre : « Qui est +, qui est moins, qui est premier, influence l’autre, etc. » ? Par rapport à ce qui nous occupe aujourd’hui, l’illustration serait donnée par la thèse qui souhaite que le cerveau explique le tout de la psyché (c’est une synecdoque : un élément pour le tout ; ce qui est aussi un des mécanismes de la création du fétiche – ici, fétiche de pensée). La science neurologique occuperait donc la place du +, la position dominante, n’ayant dès lors que faire du psychologique. Et inversement : aujourd’hui, la psychanalyse « à la française » n’a que faire du biologisme de Freud, tout en l’ayant remplacé par le « signifiant » qui joue exactement le même rôle !

Nous sommes ainsi souvent en droit d’observer que des théories dites scientifiques ne sont que le développement, l’élaboration la plus poussée de ce que nous nommons en fait des théories sexuelles infantiles devenues adultes. Prenons quelques exemples de représentation de la psyché du nourrisson :

-          a priori linguistique : un vase vide que vient essentiellement remplir la parole parentale, ce qui va déterminer un sujet (représentation imposée par l’a priori du primat du langage chez Lacan). Le sujet est le résultat passif de cette implantation ;

-          a priori structural : existence d’une structure qui attend, pour s’éveiller, une stimulation externe qui vient l’activer, ce qui va lui permettre de se développer et d’accueillir de nouvelles stimulations (modèle du bio-feedback, selon Piaget. Mais il y a une « date de péremption »…). C’est une thèse structuraliste, toute forgée sur la logique du mythe de Psyché éveillée par Éros ;

-          a priori physiologique : un équipement tout fait de patterns de réactions et d’actions selon un héritage phylogénétique congénital (Lamarck, Darwin, Haeckel[xiv] et le premier Freud). Cela pose une contrainte interne qui entre en conflit avec le sujet de l’histoire individuelle et les contraintes externes, conflit dont la clinique décline les différentes formes. Le sujet est ici à l’image du héros tragique grec (partagé entre les voies des dieux, de la cité et la sienne) ;

-          a priori énergétique ou hormonal : un chaudron pulsionnel, tel un cheval sauvage, que la civilisation transmise par l’éducation finira peu à peu de dompter, pour faire du sujet le cavalier de sa monture (selon la thèse du « tout est sexuel » par exemple). La visée est ici celle de la maîtrise, prônée dans les monothéismes, où l’enfant est un sauvage à civiliser. L’échec se dira en termes de pathologies.

Ceci ne vise qu’à montrer l’importance d’un questionnement, non pas sur les contenus de pensées, mais sur leurs modes, c’est-à-dire la façon dont sont organisés les types et les liens de causalités de façon prédéterminée, souvent à l’insu du penseur, ce qu’ailleurs nous avions résumé du terme d’Opsis.[xv]

L‘illusion réparatrice : faire du « UN »

Ernst Mach[xvi] nous en donne une autre illustration en partant de l’exemple de sa table : celle-ci varie selon l’éclairage (claire, foncée), peut être froide ou chaude, etc. Ce qui l’amène à énoncer ceci : «  (…) la suprématie des constantes sur les variables, nous impose une économie de la représentation et de la dénomination (…) Ce qui a été représenté de manière unique, reçoit une seule dénomination, un seul nom. » Cette habitude de désigner ce qui semble stable par un seul nom est une réduction, puisqu’une chose n’est rien en dehors de ses connexions et de la connexion de ses éléments, ce que les taoïstes indiquaient depuis longtemps.

Face au clivage et ce qu’il produit comme impensable, bien des théories tentent de le contourner ou de l’effacer :

-          Soit par l’élection d’un terme de l’alternative comme primat ou idéal. Pensons à l’antique schisme qui a opposé et oppose toujours les sciences physiques et les métaphysiques, le concret et le psychique, ce qui imposerait à la psychologie de faire science à son tour pour être « reconnue », concrète. Dans Le cahier bleu, Wittgenstein indique ceci : « Les philosophes voient constamment sous leurs yeux les méthodes de la science et ils sont irrésistiblement tentés de répondre aux questions à la manière des sciences. Cette tendance est la source véritable de la métaphysique et mène la philosophie dans une obscurité totale. » ;

-          Soit en produisant du « Un », une forme de représentation pseudo qui vient recouvrir une réalité grâce à la généralisation d’un seul trait. Cette quête de l’unique (l’ « atome psychique ») vient toujours en lieu et place de ce qui fait lien, de ce qui est « entre ». Ainsi voit-on depuis toujours fleurir des « tout est – sens, langage, ou sexuel, etc. », des « primats », ou plus récemment, le « un de la structure ». Autres exemples : la pierre de la folie au Moyen-Âge, puis la toxine de la psychose au début du XXe siècle, suivi, de la quête du chromosome, puis de l’hormone et enfin du gêne, tout cela fut le lit de beaucoup de travaux et de nouvelles connaissances, mais sans résultats thérapeutiques avérés. Si la dénomination change, l’approche et la logique restent les mêmes.

-          Soit encore, la tentative de faire « une langue unique » sous couvert d’être « commune » : pour exemple, le DSM, ou le cognitivisme. L’observation montre que le résultat est un effacement de toute différence par rapport à un projet initial qui reste masqué.[xvii] On observe clairement le résultat aujourd’hui : l’effacement du XXe siècle et le retour en force des thèses du XIXe : l’occulte, l’hypnose, le béhaviorisme, et le mythe de la machine, sous couvert de progrès !

Ceci amène les questions de l’intention d’une théorie et la visée interne d’une pensée, c’est-à-dire une authentique question clinique : le poids de l’histoire personnelle dans la pensée. Rapidement, nous indiquons les axes suivants bien connus :

-          Face au constat mélancolique du monde, la création d’une Utopie s’avère un véritable anti-dépresseur (voir Burton, Moore, Condorcet, etc.) ;

-          Le fantasme narcissique d’omnipotence qui se réaliserait en étant chercheur, penseur, intellectuel ou psychanalyste (ce qui fait que tout débat d’idées est impossible puisque cela serait un débat de personnes) ;

-          L’injection de « vraies sciences » (physique, mathématiques, biologie, etc.) dans les sciences humaines, proposer des équations pour le vivant, etc., des clefs universelles, afin d’échapper au sentiment de castration de sa propre pensée, etc.

Car penser des liens est beaucoup plus difficile, et réclame quelque humilité, impose de se satisfaire du fragmentaire, de l’imparfait, ce que nos dimensions narcissiques supportent bien mal : renoncer à l’illusion de la toute-puissance magique du mot et de la pensée.[xviii]

Il n’existerait donc pas de modèle unique, unifiant : ce serait une utopie. C’est un choix à faire : la structure, ou les liens ?

Il nous faut donc admettre au moins deux entrées, autour d’un lieu de passage, un carrefour, mais sans faire de ce lieu la « boîte noire » des béhavioristes, car ce lieu influe radicalement sur ce qui circule en lui (en son temps, McLuhan[xix] en fit la démonstration au sujet du media).

C’est-à-dire qu’il nous faut poser une tiercéité.[xx]

 

Nécessité d’une troisième voie ou « l’entre-deux »

 

Comment passer de l’antinomie, de l’opposition de deux termes, c’est-à-dire supprimer le clivage d’origine, à ce qui fait lien ou jonction ? C’est-à-dire passer du « l’un – ou – l’autre » à « l’un – et – l’autre », afin d’éviter le fourvoiement dans les primats ou celui du choix d’un terme de l’antinomie.

Soit le cerveau est tenu pour lieu-source, soit il est tenu pour lieu de passage – et ipso facto de transformations – (l’image du nœud ferroviaire est parlante), ce qui change le point de vue[xxi]. Car dans ce cas, nous devons introduire les stimulations aussi bien internes qu’externes, et dès lors, nous ne pouvons plus penser le cerveau comme lieu stable, ce qui n’est qu’une économie de penser et donc un artefact : c’est l’illusion que permet le mot.

Par exemple, l’atteinte virale : l’organisme y réagit – à cette atteinte venant de l’extérieur – et s’en trouve modifié : il n’y a pas, avec la guérison, de retour à l’état antérieur (restitutio ad integrum), il y a un nouvel état (l’organisme a intégré un nouveau mécanisme de défense), ce qui le singularise.

Mais plus précisément, comment s’opère le lien entre soma et psyché ? Ici, nous avons des observations qui indiquent des voies d’études, bien connues :

-          Les rêves d’information sur l’état interne de l’organisme ;

-          rêves de règles : une patiente est éveillée en pleine nuit par un cauchemar où un ours lui ouvre le ventre d’un coup de patte. Elle baigne dans le sang. L’après-midi suivant le rêve, ses règles arrivent.

-          rêves d’orgies : très fréquents, ils indiquent, non pas un désir orgiaque, mais de façon tout à fait proportionnelle la mesure d’insatisfaction sexuelle ;

-          rêves de faim, soif, etc. : il est assez habituel que le rêve satisfasse de façon hallucinatoire les besoins qui, sinon, suspendraient le sommeil ;

-          Les envies au cours de la grossesse : les études ont pu montrer que ces envies ne sont pas des lubies, mais correspondent à des manques physiologiques que les aliments visés apportent ;

-          L’affaire des mangeurs de fourmis ; longtemps il fut tenu que les enfants qui mangeaient des fourmis présentaient une pathologie psychique, jusqu’à ce qu’il soit observé qu’en fait ils manquaient d’acide formique, sécrété normalement par le cerveau, et que l’on ne trouve qu’en un seul endroit dans la nature, chez la fourmi ;

-          L’affect, comme lieu énigmatique du codage somato-psychique : l’affect de « colère » : c’est une réaction souvent première, primaire, de rejet d’une stimulation déplaisante, avant d’être psychiquement de plus en plus élaborée) ;

Soit des voies progrédientes, mais il y a aussi des voies régrédientes :

-          L’hystérie ou la somatisation, et son l’anatomie imaginaire qui l’emporte sur la réelle ;

-          Dans certaines psychoses, la totale anesthésie à la douleur ;

-          Le masochisme ou l’inversion de la douleur en plaisir ;

-          Des signes cliniques tels que la fatigabilité ou les troubles perceptifs de l’infirme moteur cérébral sont immédiatement inférés à une lésion (rarement vérifiée par un scanner) ; mais si l’enfant est déficient mental, ils sont aussitôt inférés à sa déficience…

Comme on peut le voir, en éclatant le couple cerveau-psyché, on se retrouve face à une constellation : le soma et des stimulations internes, le monde externe et ses stimulations, un lieu de transformation ou de traduction du somatique en psychique et inversement. C’est dire que le psychologique n’est pas situé dans le seul cerveau ni dans le somatique, ni qu’il est le seul résultat du monde externe, mais une liaison nouvelle, traductrice pourrait-on dire. La psyché, serait un méta-lieu hypothétique, car, non représentable par un lieu neurologique unique mais bien plus par un faisceau de connexions sans cesse modifié. Ce qui pourrait expliquer la difficulté de comprendre ce que l’on a opposé dans un premier temps (cerveau et psyché) pour en tenter de saisir le lien en un second temps : d’un côté un lieu matériel, de l’autre, un entité sans lieu mais toute en connexions. Comment se représenter ce faisceau de liens ? [xxii]

Difficulté qu’à sa façon Freud avait contournée en attribuant l’effet quantitatif au biochimique, et le qualitatif au psychique, avec l’idée d’une mentalisation individuelle progressive (mais peu transmissible ?) des fonctions physiologiques. C’est dans ce fil représentatif que Freud avait élaboré une seconde topique qui représente trois influences : (grosso modo) le ça représente l’influence de l’organique, le surmoi celle de l’héritage civilisateur transmis, le moi étant sous celles du ça, du surmoi et du monde externe.[xxiii]

De même ; si d’un côté le modèle freudien est un descriptif dualiste, les issues indiquées sont du côté d’une tiercéité : achever la constitution topique en dépassant les conflits binaires des instances, ou traverser l’Œdipe, c’est-à-dire passer d’un monde duel à un monde au moins tiers – qui ne serait pas « deux contre un »[xxiv].

 

Mais il y a une autre dimension de la « double entrée » : celle d’une « double approche » tout à fait possible : ce qui est découvert au niveau neurologique peut anticiper des aspects psychiques, mais aussi, vice versa. Nous en donnerons trois exemples parmi d’autres.

a-      Dans les années cinquante, Olds et Milner découvrirent une zone de l’hypothalamus latéral présentant des qualités très particulières qu’ils regroupèrent sous le terme de Reward system (système de récompense) : grâce à une auto-stimulation électrique à l’aide d’électrodes implantées, des rats, des singes puis des humains produisent un renforcement des conduites d’apprentissage ou d’approche (par rapport à des besoins comme faim, soif, sexualité), des sensations de bien-être, de plaisir, etc.[xxv] Mais le système peut inversement produire des inhibitions. En fait nous retrouvons là le résultat des études de Freud, et des notions telles que le frayage[xxvi], le surmoi, etc. ;

b-      De ses études sur le système nerveux central (des anguilles), Freud a posé que la fonction première de cet organe était la suppression de toute stimulation. Fonction qui deviendra plus tard la pulsion de mort[xxvii] ;

c-      La notion d’atome a été formulée pour la première fois par les philosophes de la Grèce ancienne. On l’attribue à Empédocle, Démocrite, Leucippe, puis Épicure. Leurs conceptions d’une structure atomique de la matière ne procédaient pas d’observations ni d’expériences scientifiques au sens actuel, mais d’intuitions. Leur représentation de l’univers physique était fondée sur l’hypothèse que les corps sont constitués de particules très légères, invisibles et indivisibles. Cette doctrine a été diffusée au Ier siècle avant J.-C. par Lucrèce, dans son De natura rerum. Vingt siècles plus tard, Dalton, un chimiste « découvre scientifiquement » l’atome.

Ceci pour montrer que les voies d’étude sont à doubles ou triples entrées (organiques, cérébrales et psychiques) et tout aussi valables dans un sens que dans l’autre – lorsqu’elles sont, bien sûr, vérifiables.

 

La voie de Freud et des Lumières anglaises

 

Pourquoi Freud, ici ? Non par fanatisme ou monoïdéisme ! La recherche de cet homme me semble bien s’inscrire dans cette quête du « cerveau psychologique » à condition de s’extraire d’un certain Freud « à la française », résultat d’amputations remarquables[xxviii]. En effet, l’homme Freud est le résultat d’une double formation : philosophique (et très précisément anti-métaphysique) et neurologique (il n’était pas psychiatre) : ses premiers travaux portent sur l’étude du système nerveux central de l’anguille. Ainsi, toute son œuvre s’inscrit dans un champ qui serait délimité par le biologique d’une part, et le psychique d’autre part. Son premier essai, en 1895, l’Esquisse d’une psychologie scientifique en est l’illustration. L’intérêt de ce texte, si on l’inscrit dans le parcours, disons intellectuel, de Freud, est une tentative de jonction des savoirs neurologiques et psychologiques de l’époque. La visée de l’essai est d’asseoir une nouvelle psychopathologie. Or, Freud va renoncer à ce qu’il a nommé sa Neurotica. Les raisons de ce renoncement sont particulièrement importantes : cela ne marche pas (c’est l’épreuve de réalité). En effet, l’application de ses thèses ne rencontrent qu’un échec dans la pratique. C’est à ce moment là que va se produire un renversement capital chez Freud : non plus des théories a priori qui, ensuite, seraient appliquées dans la pratique, aux patients, mais d’abord la pratique, la clinique, l’observation et la perception, qui donneront peu à peu des éléments théorisables, quelles que soient les convictions du praticien. Ce renversement pourrait s’énoncer ainsi : d’une position où, « au début est le verbe », à une autre où, « au début est l’acte ». Ou encore, d’une place de savant à celle d’un praticien idéalement vierge de toutes connaissances… C’est ainsi que Freud étudiera toute sa vie le « système perception – conscience », système dont il reçut l’information lors de ses études et lectures philosophiques et neurologiques. Depuis les Lumières, cette étude est posée comme princeps, le chercheur devant étudier avant tout les conditions de la perception et donc de l’observation afin de saisir quelque chose des conditions de représentation. Si l’on parcourt l’œuvre freudienne, on s’aperçoit qu’il n’a cessé d’élaborer ce système perception – conscience ; et c’est sur cette base là que Freud a posé sa Méthode, qu’elle soit celle de l’étude, de la pensée, de l’écriture, et enfin de la pratique même de la psychanalyse.

 

La fonction première de la psyché est de supprimer toute excitation. C’est dans ce fil que l’on peut entendre cette autre affirmation freudienne : « Le réflexe reste le modèle de toute production psychique. »[xxix]

Au fil des ans, cette fonction aura plusieurs noms dont les plus connus sont : le principe de Nirvâna, puis la pulsion de mort, dont il dira à la fin de sa vie qu’il s’agit du seul concept psychanalytique qui, pour l’instant, a reçu une confirmation biologique (ce qui se comprend si l’on reprend la pensée freudienne dépouillée de toutes les interprétations plus ou moins métaphysiques ou mystiques sur cette pulsion de mort).

Ce parcours se fit par l’étude ininterrompue d’un système qui part du somatique et se termine avec le psychique, baptisé ω puis Perception-Conscience[xxx], y ajoutant au fil des ans de nouveaux mécanismes, et qui devait rendre compte du trajet d’une stimulation, d’une perception – comme fait sensoriel pur – vers sa représentation consciente – comme fait psychique le plus élaboré. Ce système fait la jonction du Soma et de la Psyché, au même titre que Pulsion ou Affect, et vise à répondre à cette question : « Comment un élément perceptif, donc toujours inconscient puisque organique, peut devenir un élément psychique conscient ? »

Or, ce système perception – conscience ne fut pas admis en France, très vite réfuté par Lacan, dans une argumentation qui mettait l’accent sur la seule conscience (« dont on n’a rien à faire ») refoulant du coup la question de la perception. Cette réfutation, si l’on regarde de près ce qu’elle induit et produit par la suite, est une théorisation métaphysique avec des conséquences pour la pratique. Remarquons, et cela va de pair, que le courant anti-métaphysique n’est pas vraiment à la mode en France.

Donc, poser au début de toute pensée la question de la perception et de son acte est une garantie contre l’élaboration de thèses métaphysiques, de systèmes ou de visions-du-monde : autant de choses qui ne peuvent que nuire à la pratique et à une écoute, en ce qu’elles créent des a priori.

Nous allons essayer de résumer cette thèse – une parmi d’autres – dont les éléments sont épars dans toute l’œuvre (une cinquantaine d’années).

 

Le système « perception – conscience« 

La dernière représentation topique de Freud présente les particularités suivantes :

-          un « ça », primordial, ouvert sur le soma, lieu d’accueil des expressions somatiques et du lien de celles-ci à des premiers représentants ;

-          un « surmoi » posé sur la psyché afin de marquer que sa création est un produit langagier d’origine externe ;

-          et un « moi » comme surface de contact au monde externe : c’est d’abord une extension corporelle comme organe perceptif, c’est-à-dire que les stimulations ou perceptions internes et externes le développent ; mais cette partie du moi (perceptif) reste strictement inconsciente.

Si nous déplions le système perception-conscience pour suivre le trajet d’une stimulation jusqu’à la conscience, nous avons les paliers suivants :

1 – une stimulation externe ou interne est sensoriellement – donc inconsciemment – perçue par les organes des sens ; selon les principes de Nirvana et de Constance, elle sera admise ou pas dans le circuit psychique. Dès lors, trois destins sont possibles :

a – soit cette perception est rejetée par le mécanisme de la Verwerfung (rejet) et restera inconsciente, faisant par exemple retour sous forme d’hallucination.

b – soit cette perception peut être jugée après-coup inadmissible, et intervient le mécanisme du déni (Verleugnung) qui efface la perception comme si elle n’avait jamais eu lieu.

c – soit la perception est pleinement admise (c’est le jugement d’attribution) et entre en contact avec les traces mnésiques visuelles, cœnesthésiques, et affectives selon un jeu complexe de frayages ; cette liaison, et elle seule, permet un premier niveau de représentation que Freud nomme : représentation de chose.

2 – Pour devenir consciente, une représentation doit être liée au langage (qui est « stocké » dans la partie préconsciente du moi). Mais cette liaison offre deux destins :

a – la représentation de chose est liée à des traces mnésiques verbales qui permettent de re-présenter, ce qui produit une Vorstellung, représentation de mot qui ne déforme ni ne réfute la représentation de chose.

b – la représentation de chose est liée à des traces verbales substitutives qui déforment le perçu, vertreten, et se présentent comme si c’était la représentation de chose. Ces traces verbales appartiennent soit :

-          à la partie préconsciente du moi et sont des noyaux verbaux « sensibles », ou encore des fixations pathogènes ;

-          à la partie inconsciente du surmoi : mots ou symboles au service de la censure, hérités et « précuits ».[xxxi]

3 – la représentation consciente est donc constituée (comme somme de la représentation de chose + la représentation de mot), selon une vraie ou une fausse liaison, mais :

a – elle peut être de nouveau refusée à la conscience par le refoulement (Verdrängung, qui porte soit sur l’affect, soit sur la représentation), et la représentation redevient inconsciente et fera retour sous forme de rêve, lapsus, acte manqué, symptôme, etc.

b – la représentation peut accéder à la conscience mais son affect seul est refusé par le mécanisme de la dénégation (Verneinung), affect qui restera donc refoulé ; il n’y aura qu’une reconnaissance intellectuelle.

4 – si la représentation n’est pas niée dans la conscience, peut-elle être retrouvée dans la réalité externe ou dans la réalité de l’inconscient – ou pas ? C’est ici le temps de l’épreuve de réalité. Si elle est retrouvée, alors elle existe au sens de la réalité – externe ou inconsciente et relèvent donc du jugement d’existence. Les représentations qui remplacent (vertreten) ne passent pas l’épreuve de réalité : elles n’étaient que des représentants de la réalité psychique, et l’on doit y renoncer.

Ainsi, pour Freud, les acquisitions scientifiques ne peuvent qu’être fragmentaires, par opposition à ce qui se présente comme système (résultat d’une fausse connexion qui offre un « Tout » explicatif), dont nous donnons un brève illustration.

Deux illustrations du « jeu » des représentations « de base » et de leur logique interne

 

1 – Figue et schème, ou forme et structure

Le philologue Auerbach[xxxii] a longuement étudié l’histoire et la fonction de la figura et en conclut ceci : du côté de la figure, du schème, il n’y a ni puissance magique possible, ni histoire comme cela est le cas, en revanche, avec le symbole.

Le schème est en opposition radicale d’avec la forme, le symbole ou la structure car il n’est pas une opération de la pensée mais une opération des sens, du perceptif, et ne peut donc nullement servir la toute-puissance magique de la pensée, là où la forme et l’idée, elles, opérations de la pensée sur la chose, ont un effet magique d’emprise et une histoire.

Ce qui a donné deux grands modes de penser : ainsi, les Lumières ou Freud privilégièrent la figure, le schème que la chose communique au sens, là où doctrines et idéologies se constituèrent sur la forme et l’imposèrent, répétant ainsi l’acte premier de leur constitution : la forme est imposée ou posée sur la chose en une affirmation contraignante, comme la pensée hégélienne fut appliquée à Freud anti-hégélien[xxxiii].

Le structuralisme fonctionne, en fait, comme une nouvelle métaphysique dans le sens où il répète le principe de l’existence d’une Arkhê : il y aurait un principe unique gouvernant le tout, une pulsion unique (à l’instar des alchimistes du XVIe pour qui l’archeus représentait le feu central de la terre et donc le principe de vie). Cette nouvelle Arkhê est nommée structure, principe universel et Un de toute fondation, réclamant soumission de tous à son principe (telle celle aux anciens dieux), Un que l’on retrouverait systématiquement sous des couches successives (modèle géologique). Il n’y a plus de sujet, sinon celui commandé par la structure, sans dégagement possible. La structure a remplacé Dieu, mais en gardant les mêmes fonctions.

Notons encore que le structuralisme se sert d’une conception le plus souvent en termes de corpuscules, car cette représentation se met plus facilement au service d’un principe universel. Dans l’antiquité, cette conception a permis, mais pour ce qui est de la matière, de penser l’atome comme principe universel. Aussi, les autres sciences, et notamment celles dites humaines, rêvent de trouver une telle assise en mettant à jour son atome humain ; au fil des ans, nous voyons défiler des corpuscules atomiques qui tiennent ou pas la route : en médecine, le centre fut successivement le foie, puis le cœur, le cerveau, le chromosome, le gène, etc. Ailleurs, le fantasme, la relation d’objet, le signifiant, le phallus, l’objet a. Remarquons que, souvent, le terme est mis au singulier avec majuscule, signe du travail de la synecdoque : ce Un est un Tout et Tout est en ce Un du corpuscule. Cette pensée en corpuscules est la plus à même de satisfaire la constitution d’une vision-du-monde, cela semble plus « solide » pour la pensée métaphysicienne.

L’autre grand mode de pensée est celui des fluides et son jeu de force ; par exemple, d’Empédocle d’Agrigente à Freud, le jeu d’Éros et de Thanatos, qui s’emparent transitoirement et temporairement de représentations – corpuscules, sans cesse. Ici, il n’y a pas de Un pour stopper cette course et croire que l’on maîtrise les choses (dans ce cas, c’est une pathologie). Le mérite de Freud fut d’avoir pensé en termes de corpuscules (le neurone de l’Esquisse ou l’objet, etc.) et de fluides (investissement, libido, pulsions de la marmite bouillonnante du ça, etc.), échappant ainsi à l’opsis monothéiste ou monoidéïque. Notons qu’une conception qui s’appuie sur le seul principe des fluides a pu donner des choses étonnantes : l’orgone de Reich, les flux de Fließ, l’énergétique de Jung ou la théorie de l’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari.

2 – Autres exemples de logiques internes aux représentations, en psychanalyse

A – le rapport intérieur / extérieur, déterminant une représentation du type enveloppe ou vésicule, dont la surface fait séparation, posée comme pare-stimuli séparant et définissant deux types d’énergie. Le risque fréquent est l’oubli de la réalité psychique, ou celui d’une négation de la mentalisation. Mais ce couple de symétriques une fois posé va conditionner tout un mode de pensées : le moi est mis en position de tiers avec pour fonctions contrôle, maîtrise et synthèse, donc le rôle essentiel. De même, l’intérieur peut-être tenu pour lieu de sécurité et l’extérieur, celui de l’agressivité. Ou encore, la représentation de la psyché éveillée par Éros : c’est oublier l’auto-érotisme !

B – le rapport imaginaire / réalité, réel : bien des conceptions se situent autour de cet axe. Les unes posant que tout est imaginaire ou fantasme (Mélanie Klein), les autres posant une « guérison » lorsque le patient s’inscrit dans une réalité. Ou encore, la visée de la cure serait de modifier cet imaginaire, soit par la confrontation avec un réel, soit par l’accession à un ordre symbolique. Ce jeu a pu permettre toute une « logique combinatoire » de la clinique : par exemple, la collusion de l’imaginaire et du réel exclut le symbolique, et c’est la psychose ; c’est oublier les différents courants et leurs inscriptions dans la psyché.

C – le jeu de la limite et de l’espace : les cas-limites sont pensés comme résultat d’un défaut de limite ; dès lors, la cure vise à cadrer un trop-ouvert dont souffre le patient.

Etc.

Pour conclure

 

Ce rappel de la théorie freudienne n’est là que pour indiquer les origines possibles de la représentation dont se sert une pensée, ainsi que ses orientations :

            - re-présenter une perception que l’on peut retrouver dans la réalité ;

            - ou une forme symbolique héritée et transmise par la culture – ou les connaissances – forme substitutive qui vient réprimer ou déformer le perçu ;

            - une représentation substitutive mais d’élaboration personnelle, qui est au service de la négation du perçu.

De ce fait, la connaissance a deux visées[xxxiv] :

- soit elle est intégrée à la personne, provenant de son expérience ;

- soit elle constitue un barrage contre le pulsionnel : alors, la moindre frustration fait exploser la muraille et réapparaissent l’infantile, le primitif, le barbare sans âges. Le débat d’idées, par exemple, est transformé en débats de personnes…



[i] Winnicott D. W, « L’esprit et ses rapports avec le psyché-soma », in De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot 1971.

[ii] Zukov G., La danse des éléments, Laffont 1980. Ceci pose la question du mécanisme psychique inconscient de la projection.

[iii] Voir Nietzsche et son constat : « Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations ». Ce qui réintroduit le sujet, selon le principe d’incertitude d’Heisenberg qui pose que l’observateur perturbe le phénomène, que l’histoire refoule sous les faits.

[iv] Un parfait exemple, à nos yeux, est celui d’Aristote étudiant les catégories de l’être, sans percevoir combien il est pris dans sa langue : le résultat est qu’il n’a étudié que les possibilités du verbe « être ». Voir Benveniste Émile, « Catégories de pensée et catégories de la langue », in Problèmes de linguistique générale, Gallimard coll. Tel, 1966.

[v] Par exemple, Edward T. Hall, La dimension cachée, Seuil 1966 ; La danse de la vie. Temps culturel, temps vécu, Seuil, 1984.

[vi] Trinh Xuan Thuan, La mélodie secrète, Fayard 1988.

[vii] L’interprétation des rêves, PUF, 1973, p. 46.

[viii] Pfister, écrivant à Freud (Pfister O., lettre du 24 XI 1927 à Freud, in Correspondance avec la pasteur Pfister, Gallimard 1966, pp. 169 sq.), lui citant Nietzsche pour l’occasion : « On aura compris où je veux en venir, à savoir qu’il existe toujours une croyance métaphysique, sur laquelle repose notre croyance en la science, que nous, les cognitifs d’aujourd’hui, nous, les athées et les anti-métaphysiciens, nous tirons encore notre feu de l’embrasement allumé par une foi vieille d’un millénaire, cette foi chrétienne qui était aussi celle de Platon et selon laquelle Dieu est Vérité et la Vérité est divine … Mais, comment, alors que cela devient justement de moins en moins digne de foi, quand rien ne s’avère plus comme divin, si ce n’est l’erreur, l’aveuglement, le mensonge ? »

[ix] En sciences, quand on ne peut pas rendre compte d’une réalité, on fabrique un algorithme dont la possibilité et l’effet relèvent du trope : hypotypose ou de l’hypostase. L’algorithme reçoit son pouvoir de la seule magie du verbe.

[x] Dans le langage médical, « essentiel » signifie : dont on ne connaît pas l’origine, tout comme « congénital » indique que c’était là à la naissance, mais l’on n’en sait pas plus.

[xi] Ici, l’exemple serait celui de la gravitation, qui existait et était éprouvée bien avant Newton, qui n’a fait que la nommer.

[xii] C’est ce que Piaget a nommé la « réversibilité ».

[xiii] Donnons quelques exemples des plus communs : intérieur / extérieur, réel / imaginaire, corps / esprit, etc…

[xiv] C’est l’auteur de la loi de biogénétique fondamentale : « l’ontogenèse est la récapitulation brève et rapide de la phylogenèse » ; voir Haeckel Ernst, Les preuves du transformisme (réponse à Virchow), préface de J. Soury, Paris 1879.

[xv] Voir Bernat J., Transfert et pensée, L’Esprit du Temps, 2001.

[xvi] Voir L’analyse des sensations (1922), Ed. Jacqueline Chambon, 2000.

[xvii] Voir Philippe Christophe, « Les changements de terminologie sous le IIIe Reich », in Le Mouvement Psychanalytique, Vol. II, n° 2, 1999, L’Harmattan.

[xviii] Sur le Mont des Oliviers de Jérusalem, à un certain endroit, il y a une pancarte où se lit : « Gentlemen, it’s here ! », suivi d’une flèche pointant vers le bas, vers un carré de terre, objet du recueillement des fidèles. Extraordinaire pouvoir de la nomination, de la localisation, de l’assignation, qui au-delà des siècles transmet une certitude : ce ne peut être ailleurs.

[xix] Voir Marshall McLuhan, Pour comprendre les médias, Seuil.

[xx] Vieille histoire… voir Platon par exemple, le Timée, Garnier-Flammarion, et les notions de cause errante, troisième genre (triton genos), Khôra.

[xxi] Voir Freud, L’interprétation des rêves, op. cit., p. 518 : «  … les représentations, les pensées, les formations psychiques en général ne sauraient être localisées dans des éléments organiques du système nerveux, mais en quelque sorte entre eux, là où se trouvent des résistances ou des ‘frayages’… ».

[xxii] Vieille question que, déjà, Platon a tenté d’aborder avec la notion de Khôra ou celle du troisième genre (voir le Timée).

[xxiii] De même pour la névrose : « parmi les facteurs qui causent la névrose, il y a les facteurs biologiques (immaturité), les facteurs phylogénétiques (latence), et les facteurs psychologiques (séparation du moi et du ça sous l’influence du monde extérieur). »

[xxiv] Voir par exemple, Theodor Caplow, Deux contre un, Armand Collin, 1971.

[xxv] Grâce à des électrodes implantées dans l’hypothalamus latéral et le septum sur des rats et des singes, ils mirent en évidence les comportements d’auto-stimulations agréables dans les années cinquante. Une cartographie de trois systèmes fut ainsi établie :

- un système à renforcement positif (reward system) essentiellement au-dessus du noyau interpedonculaire et dans l’aire tegmentale ventrale ;

- un système à renforcement négatif (comprenant presque tout le thalamus, l’hippocampe dorsal, le fornix et la quasi totalité des régions dorsales mésencéphaliques ;

- un système ambivalent dans l’hypothalamus antérieur, etc.

Wetzel (puis Semjacobsen) fit, en 1968, l’expérience chez l’homme :

-dans l’hypothalamus, cela produit de l’euphorie ;

- dans le septum, une impression de bien être ;

- dans les régions saggitales une impression de relaxation ou de joie.

Ce type de stimulation devient une fin en soi, sans besoin physiologique, et induisant un conditionnement opérant classique. Si cette auto-stimulation est une récompense, elle va produire une stimulation (d’apprentissage) ou renforcer des conduites d’approche (faim, soif, sexualité).

[xxvi] Selon le modèle neurologique de l’Esquisse et de l’Au-delà du principe de plaisir : l’excitation, passant d’un neurone à l’autre, arrive à vaincre une résistance, ce qui entraîne une diminution permanente de celle-ci : c’est le frayage. Par la suite, l’excitation suivra cette voie préférentiellement par rapport aux autres.

[xxvii] « je ne peux plus me passer, ni psychologiquement ni biologiquement, de l’hypothèse de cette pulsion fondamentale /la pulsion de mort/ » Freud.

[xxviii] Si Lacan a rejeté le biologisme de Freud, pour des raisons qui lui sont personnelles, ce fut aussi pour une raison « politique » : extraire la psychanalyse de l’emprise des médecins – ce qui était le vœu de Freud. Mais l’opération fut sans nuances, refoulant du coup toutes les bases biologiques de la théorie freudienne, et ce, non sans conséquences.

[xxix] L’interprétation des rêves, op. cit., p. 456.

[xxx] Freud avait « hérité » de cette notion du courant philosophique des Lumières notamment anglaises (Newton, Bacon) et du courant physiologiste représenté par Brücke.

[xxxi] Le symbole n’est pas la marque d’une vérité, mais le marqueur, l’indicateur d’une opération de censure.

[xxxii] Auerbach Erich, Figura, Belin 1993.

[xxxiii] Il en va de même pour les conceptions de la langue : l’hypothèse dite de Sapir-Wolf (c’est la langue qui donne forme à notre expérience du monde), est en opposition avec l’hypothèse dite épicurienne : chaque peuple invente sa propre langue pour rendre compte de sa propre expérience.

[xxxiv] Ce qu’il avait théorisé en 1910 au sujet de Léonard de Vinci. Il y a trois destins pour la « pulsion d’investigation » : – soit l’avidité de savoir partage le destin de la sexualité : il est donc inhibé, ce qui produit une névrose. – Soit le développement intellectuel résiste au refoulement, seule disparaît l’investigation sexuelle ; mais l’intelligence, sur la base de ses anciens liens, offre son aide pour contourner le refoulement du sexuel, et l’investigation sexuelle réprimée revient de l’inconscient sous la forme d’une compulsion de rumination, déformée et non libre, mais sexualisant la pensée, la marquant de plaisir et d’angoisse, signes du conflit intrapsychique. L’investigation devient une activité sexuelle, mais reproduit le caractère inachevé, sans conclusion, de sorte que cette rumination ne trouve jamais fin ni solution. – Soit, plus rare et plus parfait : la libido se soustrait au destin du refoulement en se sublimant dès le début en avidité de savoir, et s’associant à la puissante pulsion d’investigation.

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Une réponse à Joël Bernat : « D’où nous viennent modèles et théories ? »

  1. mjb dit :

    Libre association,au sujet de ce texte et à partir du livret de « Barbe Bleue »de Béla Balàzs(musique Béla Bartok): confirmation, si besoin était, que l’art, quand il évite les tentations idéologiques, est un des meilleurs (le plus agréable, efficace) chemin pour sortir des ornières du UN, du TOUT et autres représentations aveuglantes …Je cite Balàzs(début du drame)
    « Je veux dire un conte
    Comme on dit et raconte,
    Il était une fois: dehors ? dedans ?
    Conte ancien, ah quel sens il a,
    Seigneurs et gentes dames ?
    Voici : le chant s’élève,
    Vous regardez, je vous regarde.
    Le rideau de nos cils se lève :
    Où est la scène : dehors ? dedans ?
    Seigneurs et gentes dames . »

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