Sigmund Freud : « Discours au B’naï B’rith » (1926)

Paru pour la première fois dans le journal mensuel du B’naï B’rith de Tchécoslovaquie en avril 1926. Sigmund Freud étant malade et n’ayant pu se déplacer lors de la fête de l’Ordre du B’naï B’rith donnée pour son soixante-dixième anniversaire, ce discours fut lu par son frère Alexandre.

« Vénérable Grand Président, distingués Présidents, chers Frères, Merci pour les honneurs dont vous m’avez gratifié aujourd’hui ! Vous savez pourquoi je ne puis répondre de vive voix. Vous avez entendu fun de mes amis et disciples parler de mes travaux scientifiques, mais le jugement sur ces choses est difficile et peut-être encore longtemps non formulable avec une sûreté complète. Permettez-moi d’ajouter au discours de l’autre Frère, qui est aussi mon ami et mon médecin attentionné (Dr Hitschmann). J’aimerais vous communiquer brièvement comment je suis devenu un Frère du Ben B’rith et ce que j’ai cherché chez vous. Cela s’est produit dans les années après 1895, où deux forts sentiments se combinèrent en moi pour aboutir au même effet. D’une part, j’avais acquis les premiers aperçus dans les profondeurs de la vie sensuelle de l’homme et avais vu de nombreux éléments qui pouvaient être désenchanteurs, qui pouvaient même en effrayer plus d’un à la première approche. D’autre part, la publication de mes déplaisantes recherches eut pour résultat que je perdis la plus grande partie de mes relations personnelles du moment ; je me sentis comme banni, évité par tous. Dans cette solitude s’éveilla en moi le désir de fréquenter un cercle d’hommes choisis et d’intelligence supérieure, qui puissent m’accueillir amicalement, en dépit de mes témérités. Votre association me fut indiquée comme le lieu où de tels hommes se trouvaient.

Que vous soyez Juifs ne pouvait que m’être bienvenu, car je suis moi-même Juif, et cela m’a toujours paru non seulement indigne mais insensé de le nier. Ce qui me reliait au judaïsme n’était pas, je dois le reconnaître, la foi, car j’ai toujours été un incroyant (j’ai grandi sans religion, même si cela n’a pas été sans respect des exigences éthiques de la culture humaine). Quelle que soit ma fierté nationale, je me suis efforcé de la supprimer, Mystères et secret du B’naï B’rith considérant cela comme désastreux et partial, étant inquiet et averti par l’exemple de ce que la fierté nationale a apporté aux nations parmi lesquelles vivent les Juifs.

Mais il demeurait suffisamment d’autres choses qui rendaient irrésistible l’attraction du judaïsme et des Juifs : beaucoup de forces de sentiments sombres, d’autant plus puissantes qu’elles se laissent moins réduire en paroles, de même que la claire conscience de l’identité intérieure, de la construction spirituelle semblable. En outre me vint rapidement la conviction que je ne devais qu’à ma nature juive les deux qualités qui m’étaient devenues indispensables tout au long de ma vie difficile. Parce que j’étais Juif, je me trouvais libre de beaucoup de préjugés qui limitaient d’autres hommes dans l’usage de leur intellect, et, en tant que Juif, j’étais prêt à passer à l’opposition et à renoncer à un accord avec la « majorité silencieuse ».

Aussi devins-je l’un des vôtres ; je participais à vos intérêts humanitaires et nationaux, je gagnais des amis parmi vous et je déterminais par la suite le peu d’amis qui me restaient (le Dr Hitschmann et le Dr Rie) à entrer dans votre association. Il ne fut pas du tout question que je vous convainque de mes enseignements. Mais à une époque où personne en Europe ne m’écoutait, vous m’accordiez une intention bienveillante. Vous fûtes mon premier auditoire.

Depuis mon adhésion, durant les deux premiers tiers de cette période, j’ai été assidu à vos réunions et en retirais un encouragement à vous fréquenter. Vous avez été aujourd’hui assez aimable pour ne pas me reprocher d’avoir été éloigné de vous durant le dernier tiers de ce temps. Le travail m’a submergé, la journée ne supportait plus d’être prolongée par la venue à la réunion ; peu après, le corps lui-même refusa le retard des repas. Enfin vinrent les années de la maladie, qui aujourd’hui m’empêche également d’être parmi vous.

Je ne sais pas je suis un vrai Fils de l’Alliance, dans votre sens. J’allais presque en douter, trop de restrictions existent dans mon cas. Mais que vous ayez signifié beaucoup pour moi, que vous ayez réalisé beaucoup dans les années où je vous fréquentais, cela, je puis vous en assurer. Et recevez donc pour hier, comme pour aujourd’hui, mon plus chaleureux remerciement.

Votre, Sigmund Freud. »

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