Thomas Gindele : « Freud, la Grande Guerre, les nations et les religions »

L’objet de l’article est de montrer que dans les écrits de Freud sur la guerre, l’éclairage du progrès culturel conduit à sa dernière conception du surmoi, peu accessible jusqu’ici. Certaines formulations vagues (résidus ethniques, hypocrisie culturelle) sont en fait autant d’indices d’une vision précise de l’histoire politico-religieuse des derniers millénaires. Cette approche permet enfin de proposer un motif à l’invention d’un ‘meurtre primordial’ : soutenir le christianisme déclinant face au retour des forces néo-païennes par lui refoulées. Elle induit aussi l’idée que Freud a encrypté sa pensée sur l’origine du monothéisme, pensée précieuse dans le contexte des guerres actuelles.

C’est dans un contexte dramatique qu’Einstein écrit de sa maison des environs de Berlin, à la veille d’élections législatives qui vont faire du parti nazi le groupe parlementaire le plus important. Le physicien est signataire d’un appel pressant à l’unité entre les sociaux-démocrates et les communistes afin d’endiguer la montée du nazisme – sans succès. En cet été 1932, l’Autriche est, elle aussi, déjà gouvernée de façon autoritaire par le chrétien-social Dollfuss qui érigera quelques mois plus tard la dictature dite « austro-fasciste » – avant d’être assassiné par les nazis. La lettre du physicien finit donc logiquement sur deux questions d’une actualité brûlante : « …pour terminer, ceci encore: je n’ai parlé jusqu’ici que de la guerre entre États… Je n’ignore pas que l’agressivité humaine se manifeste également sous d’autres formes et dans d’autres conditions (par exemple la guerre civile – autrefois causée par des mobiles religieux, aujourd’hui par des mobiles sociaux–, la persécution des minorités nationales). »

Comment expliquer, dans ces conditions, que Freud se plaigne d’une « discussion ennuyeuse et stérile » avec son correspondant, sinon par une lucidité désabusée sur l’issue de la guerre civile en cours ? Il faut prendre toute la mesure de ce que signifie une telle explication: Freud a pleinement anticipé la catastrophe nazie. Comment d’ailleurs écarter l’idée que cet homme-là était mieux à même que quiconque d’analyser la fragilité psychique des populations germaniques, et ce bien avant la crise de 1929 ? Quand le fondateur de la psychanalyse en situe les causes aussi loin dans le passé que la christianisation de certaines tribus germaniques sous l’Empire carolingien, comme il le formulera dans son dernier livre commencé en été 1934, cela montre qu’il n’a pas attendu le déclenchement du passage à l’acte pour analyser le symptôme.

Mais pourquoi, alors, ne souhaite-t-il pas se prononcer « directement », comme Einstein le lui demande? A défaut d’interpréter ce silence comme une marque de désintérêt, il reste à en explorer l’alternative, celle d’un volontaire évitement à communiquer ce qu’il sait… De quel ordre serait ce savoir ? Une telle discrétion expliquerait-elle peut-être aussi la difficulté à comprendre certains de ses ouvrages sur la psychologie collective, et plus particulièrement le premier et le dernier d’entre eux ? En tout cas n’y a t-il pas trace, dans ces ouvrages, de l’assurance avec laquelle Einstein tient les « mobiles religieux » pour dépassés. L’antisémitisme ne peut être analysé si l’on se désintéresse de l’histoire religieuse.

À la fin de la publication sur la culture qui précède la lettre à Einstein, Freud juge qu’il est possible de psychanalyser les peuples (jugement d’ailleurs peu commenté de nos jours), tout en montrant une grande prudence :

« Je ne pourrais pas dire qu’une telle tentative de transférer la psychanalyse à la communauté de la culture serait insensée ou condamnée à la stérilité. Mais il faudrait être très prudent, ne pas oublier qu’il ne s’agit que d’analogies et qu’il est dangereux non seulement pour les humains, mais aussi pour les concepts, de les arracher à la sphère dans laquelle ils ont pris naissance et se sont développés. » (Freud 1930a, p. 87-88)

Les écrits freudiens sur la culture sont partiellement rédigées sur un mode indirect, dans la mesure où on y trouve des indications isolées sur les causes des guerres européennes ; il importe donc de ne pas laisser de côté des passages tels ceux sur le militarisme allemand ou les fondements du christianisme (Psychologie des foules et analyse du moi), un rappel de l’histoire de la christianisation des tribus germaniques et un conseil aux élites politiques contemporaines de ces pays sur le danger d’abandonner les gens les moins cultivés face à la fin des interdits moraux issus de la religion (L’avenir d’une illusion), une remarque sur l’antisémitisme dans la Première Guerre mondiale et sur le rapport entre surmoi culturel et christianisme (Le malaise dans la culture) – sans parler de ce mystérieux dernier livre sur l’origine du monothéisme qui semble réunir tous ces éléments de la pensée freudienne en les articulant entre eux pour former un ensemble étonnant qui résiste toujours aux tentatives d’en saisir la cohérence. Nous essaierons de montrer que ces éléments sont bel et bien présents dans ses écrits sur la guerre. Ils permettent d’inférer que la prudence dont Freud fait preuve a un rapport avec la tradition chrétienne dont il ne pouvait qu’espérer que, face à la violence du mouvement régressif encouragé par le « diktat de Versailles », elle choisisse le camp du monothéisme plutôt que celui de ceux qui « divinisent la race, ou le peuple, ou l’État », comme s’exprimait Achille Ratti (Pie XI) l’encyclique introduite clandestinement dans le 3e Reich pour être lue durant les messes de Pâques 1937.

Terminons cette longue introduction par le constat que l’on ne pourra aborder ici le fondement même de l’interprétation de l’œuvre freudienne sur la culture, pour lequel il faudrait déplier le décryptage de l’histoire de Moïse accréditant la notion de « peuple élu », socle sur lequel reposent les trois versions du monothéisme. On souhaitera néanmoins que les lecteurs pourront s’exposer à une problématique plus rarement discutée par les psychanalystes, peut-être par inquiétude de susciter des dissensions jugées préjudiciables au travail clinique. Mais après tout, si Freud s’est montré circonspect durant ces années noires, il est peut-être possible aujourd’hui d’aborder de telles difficultés avec plus de sérénité, le débat étant lui-même une sorte de « guerre »… sublimée.

Dans les pages qui suivent, on s’attachera d’abord à montrer que la théorie freudienne de la transformation pulsionnelle progressive s’éclaire de sa dernière conception du surmoi, particulièrement sublime, déjà présente dans l’écrit sur la guerre de 1915 ; conception de laquelle procède son analyse des résistances qui s’exercent à l’encontre de l’exigence du progrès culturel continu.

Ces résistances, que nous décrirons en un deuxième temps, sont les identifications nationales et leurs soubassements religieux, souvent évoqués de façon implicite par Freud et à reconstruire à l’aide d’autres passages de ses textes.

Enfin, pour expliquer le silence apparent de Freud sur les causes historiques de ces guerres européennes (causes qui feront l’objet, on l’a dit, de son dernier livre), on avancera l’idée que dès l’articulation de la théorie du meurtre originaire, l’objectif de Freud fut de ménager le christianisme face à la montée de l’antisémitisme. Bien entendu, faute de place on ne pourra guère faire davantage ici que de tenter d’éveiller l’intérêt du lecteur pour une thèse qui a l’avantage de postuler une cohérence encore largement sous-estimée de ses écrits sur la culture.

1 « Combien de temps devrons-nous donc attendre…? »

Certes, pulsion de destruction, éros et surmoi ne sont apparus dans l’œuvre de Freud qu’au début des années 1920, mais sa vision d’un progrès culturel inexorable semble très tôt établie et nous amène à vérifier, dans les écrits sur la guerre de 1915 à 1939, si ses formulations sur la genèse de la conscience morale procèdent vraiment de logiques différentes, avant et après les années 1920.

Dans la lettre à Einstein, la « naissance de notre conscience morale » est bien attribuée, dans le droit fil d’un surmoi vu surtout comme instance critique, au « retournement de l’agression vers l’intérieur » (Freud 1933b, p. 211), conformément aux termes de l’écrit de 1930 auquel il faut en effet se reporter (chapitre VII de Le malaise dans la culture) pour obtenir des descriptions plus précises – par exemple celle, célèbre, que face aux refusements, l’enfant doit renoncer à son agressivité et se sort de cette difficulté en s’identifiant à l’autorité parentale qui devient son surmoi, mais doté de l’agressivité initiale (Freud, 1930a, p. 72).

Dans cette présentation des choses l’agressivité est le terme clé, mais si l’on regarde l’article de 1915 de plus près, on trouve une formulation qui semble aller dans un autre sens: le « facteur interne » qui y constitue « l’influence exercée sur les pulsions mauvaises – disons égoïstes – par l’érotisme, besoin d’amour de l’homme pris dans son sens le plus large », cette influence érotique semble bien provenir, en fait, du « facteur externe », décrit comme la « contrainte imposée par l’éducation » (Freud, 1915b, p. 17-18). Comment comprendre cet apparent paradoxe d’une contrainte ayant un effet érotique? La suite le précise: « on apprend à voir dans le fait d’être aimé un avantage qui permet de renoncer à tous les autres » (ibidem, p. 18). Autrement dit, le facteur externe consiste en l’apport d’amour faisant contrepoids à la « pulsion mauvaise ».

Une telle formulation semble précieuse. Gêné par la thèse du meurtre primitif, on n’a peut-être pas assez prêté attention à l’amour en rapport avec la transmission psychique, le terme d’« éducation » de 1915 précédant celui de surmoi, instance psychique souvent bien critique qui, pour cette raison, ne paraît guère pouvoir renier sa provenance de ce ‘meurtre originaire’. Or, il semble bien que l’on puisse concilier lesdites formulations freudiennes par sa toute dernière conception qui promeut un sentiment narcissique très particulier. On trouve en effet ceci dans le ‘Moïse’:

« Mais tandis que le renoncement à la pulsion pour des motifs extérieurs est seulement générateur de déplaisir, celui qui résulte de motifs intérieurs, de l’obéissance à l’égard du surmoi, a un autre effet économique. En dehors de l’inévitable séquelle de déplaisir, il apporte aussi au moi un gain de plaisir, en quelque sorte une satisfaction substitutive. Le moi se sent élevé, en renonçant à la pulsion il s’enorgueillit d’avoir réalisé quelque chose de précieux. » (Freud 1939a, p. 216)

Extraordinaire description. Quelles sont les implications d’une telle vision d’un éros surmoïque, préparé, comme le montre L’homme Moïse…, par l’élaboration de l’idée du dieu unique ? L’Histoire peut être considérée comme l’histoire religieuse dans la mesure où le monothéisme a représenté un stade nécessaire à la construction d’un surmoi évoluant aujourd’hui vers l’ère scientifique.

D’une telle conception découle une confiance inébranlable dans le principe du progrès obtenu au détriment de la pulsion, tout en mettant la patience commune à l’épreuve : la question de savoir « combien de temps » il faudra « attendre » pour que les guerres cessent, implique que même une régression comme celle dont les nazis sont porteurs ne modifiera pas le processus à long terme. L’intolérance « constitutionnelle » à la guerre étant le résultat d’un long processus culturel, elle pose logiquement quelques questions que nous laissons pour l’instant en suspens:

si « la civilisation … réclame de chaque nouveau venu qu’il accomplisse le même renoncement pulsionnel » (Freud 1915b, p. 18), comment un retard culturel multiséculaire a-t-il pu se perpétuer dans certaines sociétés? Comment religion et nation font-elles obstacle à l’évolution exigible par le processus culturel et quel lien y a-t-il éventuellement entre ces deux notions ? Enfin, pour quelle raison Freud a-t-il tardé à donner une idée aussi « progressiste » du surmoi, déjà prête en 1915 – et au fond, la psychanalyse elle-même n’est-elle pas issue d’une telle idée ?

2 L’ « énigme de la nation »

Mis à part le passage introductif sur la « nation barbare » que nous allons citer ci-après, l’examen de cette question de la nation est repoussé à la toute fin du premier essai de ces Considérations actuelles (« Commençons par le second point… », Freud 1915b, p. 16). Et le lecteur de constater qu’il semble finalement abandonné : « Pourquoi, à vrai dire, les individus-peuples se méprisent-ils, se haïssent-ils, s’abhorrent-ils les uns les autres, même en temps de paix, et pourquoi chaque nation traite-t-elle ainsi les autres ?, cela certes est une énigme. Je ne sais pas répondre à cette question. » (ibidem, p. 25) Cette dernière affirmation est peu convaincante, selon nous. En effet, pour peu que l’on accepte de revenir en arrière, à l’introduction et à la réponse apportée à ladite deuxième question traitée en premier (« la brutalité de comportement » chez les individus), on s’aperçoit qu’on peut y trouver des éléments épars qui peuvent tenir lieu de réponses à la question en apparence éludée. On tentera de relier les passages concernés à d’autres œuvres sur la culture afin de montrer que Freud avait des idées sur ce problème.

Une nation « barbare »

« Une des grandes nations civilisées est si généralement détestée qu’on peut être tenté de l’exclure, en tant que « barbare », de la communauté civilisée, bien qu’elle ait prouvé, par les contributions les plus grandioses, son aptitude à en faire partie. Nous vivons dans l’espoir qu’une version impartiale de l’histoire apportera la preuve que cette nation justement, celle dans la langue de laquelle nous écrivons, pour la victoire de laquelle combattent ceux qui nous sont chers, est celle qui a le moins violé les lois de la morale humaine ; mais qui a le droit en pareil temps de se poser en juge de sa propre cause ? » (Freud 1915b, p. 14)

On s’étonne de l’expression qualifiant les contributions à la communauté civilisée d’un tel superlatif (les plus grandioses), manifestement destinée à flatter le lecteur germanique afin de l’amener à admettre la justesse des critiques formulées par les Alliés sur les dommages causés durant l’invasion de la Belgique et du Nord de la France par les troupes du Kaiser. L’auteur se refuse à affirmer que les accusations seraient sans fondement… la formulation est donc lourde d’un sous-entendu qui a manifestement déplu au régime austro-hongrois, car plusieurs passages sont censurés lors de la reproduction de l’article dans la revue Das Forum (2e tome, avril 1915)[1] ; éditée par Wilhelm Herzog, la revue est d’ailleurs interdite en été 1915 pour cause de « propagation d’un européanisme tout-à-fait inactuel et d’une vision du monde non-patriotique et pacifiste. »[2]

Faisons un saut de six ans en avant, afin de trouver un jugement freudien plus explicite sur la société allemande à l’issue du conflit – puis l’on reviendra à la guerre au fil de l’article de 1915 diagnostiquant l’hypocrisie chez l’individu, diagnostic qui sera à généraliser.

En 1921, les Empires germaniques sont officiellement devenus des Républiques, et Freud peut critiquer le précédent régime plus ouvertement :

« Le militarisme prussien, qui était aussi peu accessible à la psychologie que la science allemande, a d’ailleurs éprouvé les conséquences de cette erreur et de ce danger au cours de la grande guerre européenne. Il a été reconnu que les névroses de guerre qui ont désagrégé l’armée allemande représentaient une protestation de l’individu contre le rôle qui lui était assigné, et, se basant sur la communication d’E. Simmel, on peut affirmer que la première place parmi les causes de ces névroses doit être attribuée à la manière cruelle et inhumaine dont les chefs avaient traité leurs hommes. » (Freud 1921c, p. 155-156)

Mais la suite du texte est une sévère critique des Alliés: « Si l’on avait davantage tenu compte de ce besoin libidinal chez le soldat, les 14 points du président Wilson n’auraient pas trouvé si facilement créance et les chefs militaires allemands n’auraient pas vu se briser entre leurs mains le magnifique outil dont ils disposaient » (ibidem, p.156). Encouragés par les 14 points de Wilson (le président américain prônait le renoncement à toute réparation de guerre et l’instauration d’une Société des nations après autodétermination des peuples), les partis républicains allemands ont renversé le régime impérial, mais le traité de Versailles les rend responsables des errements du régime précédent – dont le plus important consistait précisément à les opprimer en tant que partis républicains. Pour saisir toute la portée implicite de cette phrase, reformulons-la en la complétant: « si le commandement militaire avait été plus clément, les partis de l’opposition démocratique (sociaux-démocrates, centre catholique et parti démocratique allemand) auraient hésité à suivre Wilson et à prendre des initiatives en faveur de la paix qui devaient contribuer à saper le moral des troupes. Et – en accentuant le conditionnel qui questionne en fait toute l’histoire nationale: « si le régime barbare prussien n’avait pas été ce qu’il a été, la pathologique inconséquence de Wilson n’aurait pas miné à ce point la jeune et fragile République ». La mention isolée du président américain donne tout son prix à une phrase par ailleurs ironique sur les chefs militaires et leur « magnifique outil ».

La création de la SdN est dans la logique de l’évolution culturelle. A-t-on déjà noté qu’il n’y a jamais eu de guerre entre démocraties, le respect des droits fondamentaux et du renoncement à la violence induit par la pratique des élections étant au principe de leur fonctionnement ? L’adhésion à la SdN de certains pays non encore démocratisés était considérée comme la promesse d’une évolution à venir – mais l’échec de cette organisation était scellé par la non-adhésion des États-Unis suite à ladite incapacité du président Wilson à imposer le respect des 14 points à ses partenaires anglais et français, pourtant lourdement endettés auprès des États-Unis. On imagine quelle a dû être la déception de Freud. Lorsqu’en 1930, il rencontre le diplomate américain William Bullitt, il trouve la caution et le moyen de formuler sa pensée sur les désastreuses conséquences du traité de Versailles. Bullitt a démissionné en 1919 de la délégation américaine pour protester contre le fait que le président de son pays a renoncé à contraindre le Royaume-Uni et la France à appliquer ses promesses, acclamées par les populations et approuvées par les économistes des différentes délégations à Versailles, comme John Maynard Keynes et Max Weber, entre autres.

Hypocrisie culturelle et agressivité

L’article de 1915 nous livre en filigrane l’analyse psychique d’une situation politique très dangereuse. Freud indique que l’éducation et « l’environnement » (Umgebung ne distingue pas, en effet, entre la famille et la société) peuvent amener l’individu à agir en fonction de l’intérêt de la société « sans que se soit accompli en lui un ennoblissement des pulsions, une transposition des penchants égoïstes en penchants sociaux. » (Freud 1915b, p. 19) D’où une constante répression pulsionnelle qui engendre des phénomènes de réactions et de compensations, affections névrotiques ou déformations du caractère. « Celui qui est ainsi obligé de réagir constamment dans le sens de prescriptions qui ne sont pas l’expression de ses penchants pulsionnels, vit, psychologiquement parlant, au-dessus de ses moyens et mérite objectivement d’être qualifié d’hypocrite, qu’il ait ou non pris clairement conscience de cette différence. » (ibidem, p. 20)

On peut montrer, comme nous l’avons déjà laissé entendre, qu’une telle description de l’individu peut être étendue à l’échelle d’une société. D’autres textes freudiens permettent de tirer des conclusions sur la situation psycho-politique de la « nation barbare », livrée à elle-même au lendemain de la Grande Guerre. Dans l’Avenir d’une illusion on trouve en effet un passage éclairant celui de 1915, et nous montrant un Freud lançant un appel aux élites des pays germaniques (et quelques autres) :

« Remplacer les motifs religieux d’un comportement culturel par d’autres motifs, profanes, cela se ferait chez [les gens civilisés] sans bruit. Il en va autrement pour la grande masse des gens incultes qui ont toute raison d’être des ennemis de la culture. Aussi longtemps qu’ils n’apprennent pas qu’on ne croit plus en Dieu, cela va bien. Mais ils l’apprendront immanquablement. Et ils sont prêts à adopter les résultats de la pensée scientifique, sans que soit instaurée en eux la modification que la pensée scientifique entraîne chez l’homme. (…) Si on ne doit pas tuer son prochain pour la seule raison que Dieu a interdit cet acte et le sanctionnera dans cette vie ou dans l’autre, mais si l’on apprend qu’il n’y a pas de Dieu et qu’il n’y a pas lieu de craindre sa punition, alors on n’aura sûrement aucun scrupule à abattre ce prochain et l’on ne pourra en être empêché que par un pouvoir terrestre. Ainsi donc, ou bien tenir dans la plus stricte sujétion ces masses dangereuses, ou bien réviser fondamentalement la relation entre culture et religion » (Freud 1927c, p. 40, nos italiques).

Freud ne distingue pas l’influence familiale de celle de la société, il juge que les idéaux culturels se transmettent intégralement à la génération suivante, comme l’énonce le dernier chapitre de Le malaise dans la culture : après y avoir évoqué Jésus-Christ, Freud précise que « le sur-moi de la culture est plus accessible à la conscience que celui de l’individu » car ses « exigences » restent souvent inconscientes chez lui ; « les amène-t-on à la conscience, il s’avère alors qu’elles coïncident chaque fois avec les préceptes d’un sur-moi de la culture donné. » (Freud 1930a, p. 85). Quand il parle de l’hypocrisie individuelle, il a donc en tête la fragilité psychique d’une société qui se trouve en quelque sorte au milieu du gué: ayant abandonné la rive de la religion, elle n’a pas encore atteint celle de la science – et il s’avère que le passé religieux n’est pas sans comporter certains points de refoulement.

Hypocrisie et jalousie religieuse

« on pouvait certes constater qu’il y avait, épars au sein de ces nations civilisées, certains résidus ethniques, communément tenus pour indésirables, et qui de ce fait n’avaient été admis qu’à contrecœur à prendre part, et même pas de façon pleine et entière, à l’œuvre commune de civilisation, à laquelle ils s’étaient pourtant montrés suffisamment aptes. Mais on pouvait penser que les grands peuples, quant à eux, auraient acquis une conscience suffisante de leur communauté et assez de tolérance à l’égard de leur disparité pour qu’il ne fût plus possible de fondre en une seule acception, comme c’était encore le cas dans l’antiquité classique, « étranger » et « hostile ». » (Freud 1915b, p. 11)

Notons au passage que cette critique acerbe des « grands peuples » se trouve dans l’introduction de l’article, nous avons vu que la question de la haine entre les « nations » sera ensuite posée avant d’être abandonnée… Les « grands » peuples ont du mal à admettre la participation des Juifs (« résidus ethniques ») au travail culturel commun. Dans L’homme Moïse…, il sera dit clairement que le ressort de l’antisémitisme est la jalousie (Freud 1939a, p. 184). Les non-juifs ont accédé à la culture par le biais du christianisme qui n’aura pas autant fait progresser les choses qu’on aurait pu le souhaiter. Encore un raccourci historique de la part de Freud: entre l’antiquité classique et le 20e siècle, le phénomène décisif dans le processus culturel des « grands peuples » est le christianisme. Peu après que ce dérivé du judaïsme s’est répandu dans le monde gréco-romain, les immigrants « barbares » s’acculturent et forment lesdites « nations » rivalisant dans le désir de représenter « Verus Israel ». Sa dernière formulation sera que « la religion nouvelle constitua une régression culturelle par rapport à l’ancienne, la religion juive » et « ne se ferma pas … à l’intrusion d’élément superstitieux … qui devaient représenter une grave inhibition pour le développement spirituel des deux millénaires suivants. » (Freud 1939a, p. 180-181)

Le retard culturel des « grandes nations » en phase de déchristianisation concorde avec ce qu’il écrira dans la lettre à Einstein : même s’il est plus idéel que la pax romana, le christianisme n’a pas apporté une identification suffisante à ses membres.

Faisons un pas de plus sur ladite hypocrisie. Dans son dernier livre, Freud envisagera la cause historique de cette hypocrisie germanique, de ce malaise culturel national transmis au fil des siècles sous les régimes autoritaires successifs :

« on ne devrait pas oublier que tous les peuples qui s’adonnent aujourd’hui à l’antisémitisme ne sont devenus que tardivement chrétiens, qu’ils y furent souvent obligés par une contrainte sanglante. On pourrait dire qu’ils sont tous « mal baptisés » ; sous une mince teinture de christianisme ils sont restés ce qu’étaient leurs ancêtres épris d’un polythéisme barbare. » (Freud 1939a, p. 185) [3]

Encouragements freudiens avant 1930

En 1915 encore, « le maintien de la civilisation, même sur une base aussi discutable, permet d’espérer que chaque génération nouvelle fraiera la voie à un remaniement pulsionnel continu, porteur d’une civilisation meilleure. » (Freud 1915b, p. 21) L’absence de guerre favorise le progrès culturel. Les démocraties garantissent les droits individuels et pratiquent la négociation, et les individus vivant sous un régime autoritaire ne peuvent pas ne pas reconnaître ces avantages.

En 1927, le début du processus de christianisation des Saxons au 8e siècle du calendrier chrétien est présenté de façon positive (Freud 1927c, p. 41), une preuve supplémentaire du fait que Freud adapte son attitude en fonction des exigences du moment.

Trois ans plus tard déjà, le ton change: « Ce ne fut pas non plus un hasard incompréhensible si le rêve d’une domination germanique sur le monde appela comme son complément l’antisémitisme » (Freud 1930a, p. 57). La vision historique du ‘Moïse’ est manifestement déjà prête.

En 1933, Freud juge que l’heure n’est plus à la critique du traité de Versailles (c’est la raison pour laquelle il renonce alors à la publication du ‘Président Wilson’), mais à l’attitude à adopter face à la menace nazie. Désormais les démocraties associées devraient défendre les principes qui les fondent. Le conseil que Freud donne sur l’emploi de la force à l’encontre des régimes autoritaires est prophétique : « C’est une erreur de calcul de ne pas considérer que le droit n’était à l’origine que violence à l’état brut, et qu’il ne peut de nos jours non plus se passer du soutien de la violence. » (Freud 1933b, p. 209) Une seconde guerre lui paraît inévitable (rappelons que c’est lui qui détermine le titre de l’échange de lettres avec Einstein) car le christianisme est incapable de contenir le ressentiment nationaliste, tandis que la démocratie n’est pas encore en mesure de le faire.

3 Stratégie freudienne et ‘meurtre du père originaire’

Cette attitude encourageante se produit dans le cadre d’une stratégie globale. Comme nous l’avons déjà laissé entendre, les critiques de Freud à l’encontre des nations s’effectuent à partir d’une conception sublime du surmoi que nous avons extraite de son tout dernier et difficile livre. Son assurance à cet égard est en rapport, selon nous, avec une découverte extrêmement précieuse qu’il a dû consigner dans ce testament à déchiffrer. Découverte certainement faite assez tôt[4], et qui a consisté à se servir (ou trouver?) des mécanismes de l’inconscient afin de comprendre le récit biblique sur l’origine de la religion monothéiste – la force de l’explorateur de la vie psychique consistait à remonter à l’origine des phénomènes qu’il étudiait. Avancée scientifique encombrante, dans la mesure où sa révélation ne pouvait manquer d’affaiblir et le judaïsme et le christianisme, alors que montait, depuis les années 1880, avec l’antisémitisme politique, le ressentiment des pires « hypocrites culturels » [5].

Afin de crédibiliser qu’il ait cherché à soutenir le christianisme dès 1913 (celui des analystes lors de la scission d’avec Jung, puis celui de tous face au nazisme), en promouvant une construction historique doublant celle de Paul de Tarse, on peut d’abord rappeler les critiques faites à l’égard de l’idée du meurtre primordial. Nous n’en mentionneront seulement deux qui nous semblent pertinentes[6]. Par ailleurs, on doit aussi faire état d’une autocritique humoristique de Freud[7], ainsi que d’une présentation (dans Le malaise dans la culture) où il fait lui-même l’économie du meurtre primitif (Freud 1930a, p. 76). Toutes ces critiques nous poussent à chercher une explication satisfaisante dans une autre direction, du côté d’une construction mise au point dans un but politico-religieux bien précis.

Un passage de Totem et tabou peut mettre la puce à l’oreille (la place nous manque ici de viser un autre effet que la simple sensibilisation du lecteur à cette question). La phrase figure au début de l’avant-dernier chapitre :

« Je suis sous l’effet d’un grand nombre de puissants motifs qui me retiendront d’essayer de retracer l’évolution ultérieure des religions, depuis son début dans le totémisme jusqu’à l’état actuel. » (Freud 1912-13a, p. 296)

Et pourtant, il s’attachera, au cours de ce même chapitre, à apporter une justification du christianisme par l’intermédiaire du fameux repas totémique postulé par le pasteur et professeur de théologie Robertson Smith, suivant ainsi le dogme paulinien d’un Fils venu expier un « péché originel » – en contournant (point capital) l’étape préalable indispensable de l’institution du monothéisme !

Une première explication s’intéressera au contexte du différend avec Jung, quand la conception d’un équivalent du péché originel chrétien sert à « réaliser une coupure nette avec tout ce qui est religieux-aryen », comme Freud l’écrit alors dans sa lettre à Abraham du 13 mai 1913. Stratégie visant à empêcher les psychanalystes de tradition chrétienne (se disant croyants ou non) d’abandonner l’universel monothéiste au profit de l’inconscient archétypique des peuples alors cher à Jung.

Puis, on remarquera qu’au sein du ‘Moïse’ ce cadre totémique favorable à la religion du Fils relaye celui justifiant le judaïsme via l’exode et l’élection par Moïse – le meurtre de celui-ci étant censé s’insérer entre ceux du père primitif et de Jésus sans les invalider. Il s’agit là pour Freud, comme on l’a déjà avancé, de ménager ces deux versions du monothéisme face à leur adversaire en leur permettant de conserver une forme d’élection – tout en indiquant, de façon cryptée, la solution de l’énigme à l’intention de la postérité.

Il en découle une conséquence fort importante sur les identifications religieuses et nationales, et donc sur les guerres en cours aujourd’hui. On mesure la difficulté à l’affronter à notre recul devant cette idée que Freud ait pu encrypter son testament.[8]

Thomas Gindele

Bibliographie

Freud S., Totem et tabou (1912-13a, trad. M. Weber, Paris, Gallimard; 1993)

Freud S., Considérations actuelles sur la guerre et la mort (1915b, trad. Cotet, Bourguignon, Cherki, in : Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981)

Freud S., Psychologie des foules et analyse du moi (1921c, trad. Cotet, A. Bourguignon, Altounian, O. Bourguignon, Rauzy, in: Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981)

Freud S., L’avenir d’une illusion (1927c, trad. Balseinte, Delarbre, Hartmann, Paris, PUF, 1995)

Freud S., Le malaise dans la culture (1930a, trad. Cotet, Lainé, Stute-Cadiot, Paris, PUF, 1995)

Freud, S., Bullitt, W., Le Président T.W. Wilson (1930-1932), 1ère éd. Boston 1966, trad. Marie Tadié, Paris, Payot, 1967)

Freud, S., Pourquoi la guerre ? (1933b, in : Résultats, Idées, Problèmes, Paris, PUF, 1985)

Freud, S., L’homme Moïse et la religion monothéiste (1939a, trad. C. Heim, Paris, Gallimard, 1986)

Lepoutre, T., Le père de la horde était-il un père ? (in: RFP, tome LXXVII, décembre 2013)

Lévi-Strauss, C., Structures élémentaires de la parenté (2e éd. Paris, Mouton, 1967)

Voir aussi :

LE MOÏSE DE FREUD AU-DELÀ DES RELIGIONS ET DES NATIONS. Déchiffrage d’une énigme Thomas Gindele

Thomas Gindele : « Introduction » à : Le « Moïse » de Freud au-delà des religions et des nations

 

NOTES

[1] http://www.freud-edition.net/bibliografie-freud-sigmund-1915b-zeitgemaesses-ueber-krieg-und-tod-manuskript

[2] <http://das-blaettchen.de/2014/08/100-jahre-das-forum-%E2%80%93-erinnerung-an-eine-zeitschrift-und-ihren-herausgeber-29779.html>

[3] cf. la remarque sur la Réforme luthérienne faisant réapparaître la frontière romaine, indice conduisant au problème du baptême sanglant des Saxons par Charlemagne (Freud 1939a, p.107-108, à la suite de Goethe, Zahme Xenien VII, Der Pantheist)

[4] On se contentera ici de renvoyer aux revues et livres sur l’égyptologie et la science biblique qu’il cite dans L’homme Moïse)

[5] cf. aussi S. Habib, Freud et l’ « art d’écrire » Moïse entre les lignes (sans date, article disponible en ligne) qui a l’air de faire la même lecture de L’homme Moïse… que nous.

[6] « On a dit et redit ce qui rend Totem et tabou irrecevable, comme interprétation de la prohibition de l’inceste et de ses origines : gratuité de l’hypothèse de la horde des mâles et du meurtre primitif, cercle vicieux qui fait naître l’état social de démarches qui le supposent. (…) les actes qu’il évoque n’ont jamais été commis, parce que la culture s’y est, toujours et partout, opposée. » (Lévi-Strauss, 1967, p. 563-564). 2) « Dans la horde originaire, nulle part le père ne va de soi. Une enquête précise dans le texte freudien révèle ainsi que Freud, convoquant Darwin, transforme l’hypothèse de la horde originaire en y inscrivant un père qui ne s’y trouve pas. (…) le ‘père’ de la horde originaire n’est ‘père’ que dans et par le discours de Freud. » (Lepoutre, 2013, p. 1634)

[7] « Bah! ne prenez pas ça trop au sérieux, c’est une chose que j’ai rêvée un dimanche de pluie » (A. Kardiner, Mon analyse avec Freud, 1978, p.112-113)

[8] On ne donnera ici qu’un indice en invitant le lecteur à suivre l’évolution du statut des lévites dans la première et la deuxième partie du livre (p. 71, 108, et la note de 74).

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