Ida Macalpine : « L’évolution du transfert »

(The development of the transference, Psychoanalytic Quarterly, 1950, 19, pp. 501-539.) Revue Française de Psychanalyse, n° 3, 1972, pp. 446-474.

Introduction

Le transfert fait partie intégrante de la psychanalyse. Il existe sur ce sujet une vaste littérature, largement diffusée. Dans la plupart des publications, sur quelque sujet psychanalytique que ce soit, on peut trouver — et elle n’est pas toujours facile à découvrir — quelque référence au transfert. Il constitue nécessairement la matière principale des articles et traités de technique psychanalytique ; mais, remarque Fenichel : « Il est étonnant de constater combien la part consacrée à la technique psychanalytique est réduite, parmi la très abondante littérature psychanalytique, et combien plus réduite encore la partie qui traite de théorie de la technique. » Il n’y a pas une seule publication qui englobe à la fois tous les faits connus et les diverses opinions. Cela est d’autant plus remarquable que l’on soutient au sujet du mécanisme du transfert des opinions divergentes et que son mode de production semble particulièrement peu compris. En l’absence d’une critique d’ensemble, l’étudiant peut bien se trouver dans l’embarras lorsqu’il découvre que la plupart des auteurs, avant d’aborder leur sujet, jugent nécessaire de donner leurs interprétations personnelles de ce qu’ils entendent par « transfert » et « névrose de transfert ». Ce fait est bien illustré par le livre de Fenichel sur La théorie des névroses qui, contenant plus de 1 640 références, n’en indique qu’une dans la rubrique du transfert.

Le manque de connaissances sur la causalité du transfert paraît être passé tout à fait inaperçu. On semble avoir tacitement admis le sujet comme pleinement compris. Fenichel, par exemple, écrit : « Freud fut tout d’abord étonné lorsqu’il rencontra le phénomène de transfert; aujourd’hui les découvertes de Freud en rendent la compréhension facile, sur le plan théorique. La situation analytique induit le développement de manifestations dérivées du refoulé, et en même temps une résistance s’y oppose… le patient prend à tort le présent pour le passé. » Si l’on examine cette référence souvent rapportée, on réalise qu’elle ne donne aucune explication théorique au sujet des causes qui produisent le transfert. Si éclairantes et précises que soient cette image et d’autres, elles sont descriptives plutôt qu’explicatives.

Les causes de la compréhension restreinte du transfert sont historiques, inhérentes au sujet même, et psychologiques.

Raisons du manque de recherches

Raisons historiques

Au cours du développement de la psychanalyse, il y eut un effort naturel pour la différencier de l’hypnose, qui l’avait précédée, et les similitudes entre les deux tendirent à être négligées. Le mode de production et la survenue du transfert (transfert positif ou négatif et névrose de transfert) furent considérés comme un phénomène entièrement nouveau, particulier à la psychanalyse et tout à fait différent de ce qui se passe dans l’hypnose.

En se différenciant de l’hypnose, la psychanalyse dut s’accommoder du concept de « suggestion ». Beaucoup d’écrivains psychanalytiques, et d’autres plus encore, se sont plaints de l’usage incorrect et inexact de ce terme. Le grand élan dans la recherche concernant la suggestion vint de l’étude de l’hypnose. Avec l’apparition du livre de Bernheim (1886), l’hypnose cessa d’être considérée comme un symptôme hystérique, le noyau de l’hypnose fut reconnu comme un effet de la suggestion, et c’est aussi le mérite de Bernheim d’avoir montré que tout le monde est sujet à l’influence de la suggestion et que l’hystérique se distingue surtout en ce qu’il y est anormalement sensible. Pour Freud ce fut un grand pas en avant que de reconnaître l’importance d’un mécanisme mental dans la production de la maladie. Dans la préface qu’il écrivit (1888) pour sa traduction en allemand du livre de Bernheim — préface d’intérêt historique car il semble que ce fut la première publication de Freud sur un sujet psychologique —, Freud fait ressortir la grande importance de « l’insistance (de Bernheim) sur le fait que l’hypnose et la suggestion hypnotique peuvent être appliquées non seulement aux hystériques et aux patients sérieusement névrosés, mais aussi à la majorité des gens bien portants », et il croit « que ceci est de nature à étendre l’intérêt des médecins pour cette méthode thérapeutique bien au-delà du cercle étroit des neurologues ». L’importance de la suggestion fut ainsi établie, mais sa signification avait encore besoin d’être éclaircie. Freud essaya de trouver un lien entre les phénomènes physiologiques (somatiques) et mentaux (psychologiques) dans l’hypnose. « A mon avis, disait-il, le sens changeant et ambigu du mot « suggestion » prête à cette antithèse une précision trompeuse qu’elle ne possède pas en réalité. » Il s’engagea ensuite vers une définition de la suggestion qui englobe à la fois les manifestations physiques et psychiques. « Cela vaut la peine de définir ce que nous pouvons appeler légitimement une « suggestion ». Sans aucun doute ce terme implique une certaine sorte d’influence psychique ; et j’aimerais avancer cette opinion que ce qui distingue une suggestion des autres sortes d’influences psychiques (comme de donner un ordre, une consigne ou un enseignement) est que, dans le cas de la suggestion, une idée est éveillée dans le cerveau de quelqu’un d’autre, sans être examinée quant à son origine, mais qu’elle est admise tout comme si elle avait surgi spontanément dans ce cerveau-là. » Freud n’est pas arrivé à donner au mot une définition claire et nette.

Les phénomènes physiologiques (vasculaires, musculaires, etc.) devraient encore être mis sur le compte de la suggestion si l’hypnose et l’hystérie devaient se réclamer de la psychopathologie. Les fonctions physiologiques ne sont pas soumises au contrôle de la conscience, la première définition de la suggestion donnée par Freud ne les englobait pas. Désormais, dans cet article pré-analytique, Freud élargit le sens de « suggestion » en introduisant « suggestion indirecte ». Il dit « les suggestions indirectes dans lesquelles une série de chaînons intermédiaires, venant de l’activité propre du sujet, s’insèrent entre le stimulus externe et les réponses, ne sont pas les moindres des processus psychiques ; mais ces processus ne sont pas suffisamment exposés à la lumière de la conscience qui obéit à des suggestions directes ». Il est important de noter que le rôle d’une opération inconsciente de suggestion est, dès lors, introduit pour la première fois dans les écrits de Freud. Si, par exemple, il est suggéré au patient de fermer les yeux, et, si à la suite de cela il tombe endormi, il a ajouté sa propre association (le sommeil suit la fermeture des yeux) au stimulus initial.

On dit alors que le patient est le sujet d’une « suggestion indirecte », car le stimulus provoquant la suggestion a ouvert la porte à une chaîne d’associations dans l’esprit du patient ; en d’autres termes, le patient réagit au stimulus provoquant la suggestion par une série d’autosuggestions. Freud, dans cet article, utilise plus loin « suggestion indirecte » comme synonyme « d’autosuggestion ».

Quand Bernheim découvrit que la suggestion était à la base de l’hypnose, il resta à expliquer pourquoi la plupart des individus, mais pas tous, peuvent être hypnotisés, ou sont sensibles à la suggestion, et pourquoi certains sont plus aisément hypnotisables que d’autres. Ainsi, à côté de l’activité de l’hypnotiseur un facteur inhérent au patient était constaté et devait être étudié. Ce facteur fut rapporté à la suggestibilité du patient. La nature de ce qui se passait dans l’esprit du patient durant l’hypnose devint bientôt le sujet de recherches plus approfondies, et l’intérêt se concentra progressivement sur le processus psychologique subjectif. Ferenczi montra que l’hypnotiseur, quand il donne un ordre, prend la place des images parentales et, fait plus important, est accepté comme tel par le patient. Freud concluait que l’hypnose constituait un lien libidinal réciproque. Il découvrit que le mécanisme par lequel le patient devient apte à la suggestion est un clivage entre le Moi et l’Idéal du Moi, ce dernier étant transféré sur celui qui émet la suggestion. Comme l’Idéal du Moi a normalement le rôle de mise à l’épreuve de la réalité[1], cette faculté est largement diminuée dans l’hypnose, et ceci rend compte à la fois de la crédulité du patient et de sa régression ultérieure de la réalité au principe de plaisir. Suivant Freud, le degré de suggestibilité d’un individu dépend de son degré de maturité. Moins il y a de différence entre le Moi et l’Idéal du Moi, plus l’identification avec l’autorité[2] est facile. Ainsi nous découvrons que, dans la compréhension de l’hypnose et de la suggestion, la suggestibilité du sujet l’emporte sur l’action de celui qui exerce la suggestion. Ernest Jones montre qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre auto et hétérosuggestion ; les deux constituent une régression libidinale au narcissisme. Abraham, dans son article sur Coué, montre que les sujets de cette forme d’autosuggestion régressaient au stade de la névrose obsessionnelle. Mac Dougall parle de « l’attitude de soumission et de « suggestibilité » du patient ». Etant donné que le facteur commun de toutes ces recherches est la régression, il semblerait justifié de définir la suggestibilité comme une possibilité de s’adapter par la régression.

Dans les recherches sur l’hypnose, l’accent a été mis à diverses reprises sur les facteurs extrinsèques (l’imposition d’une idée ou les activités de l’hypnotiseur) ou sur les facteurs intrinsèques (la suggestibilité du patient). En fait, si « l’implantation » d’une idée étrangère, indépendante chez le patient de tout facteur agissant à l’intérieur du patient, fut considérée en premier lieu comme constituant tout le processus de la suggestion, le pendule oscilla bientôt à l’autre extrémité et les processus endopsychiques (capacité de régression) furent considérés comme le phénomène essentiel de l’hypnose. A travers cette évolution historique, « suggestion » et « suggestibilité » en vinrent à se confondre : il est cependant bien clair que la suggestibilité implique nettement un état ou une disposition, par contraste avec le processus réel de suggestion. Malheureusement cependant, ces deux termes ont fini par avoir le même sens en littérature psychanalytique. Cela est dû en partie au fait que le transfert en vint à être considéré comme un phénomène spontané, sans qu’il soit tenu compte des facteurs déclenchants. Ces ambiguïtés n’ont jamais été levées ; elles sont, qui plus est, responsables de l’absence de compréhension de la genèse et de la nature du transfert.

Pour différencier la nouvelle technique psychanalytique de l’hypnose, il y eut un désaveu de la suggestion en psychanalyse. Cependant, plus tard, cela fut remis en question et le terme de suggestion fut réintroduit dans la littérature psychanalytique. Freud fait cette déclaration frappante : « Nous devons aussi admettre que nous n’avons abandonné l’hypnose dans notre méthode que pour redécouvrir la suggestion sous la forme du transfert » ; et dans un autre article : « Le transfert est équivalent à la force que l’on nomme « suggestion » ; et plus loin : « Il est bien vrai que la psychanalyse, comme les autres méthodes de psychothérapie, travaille au moyen de la suggestion, la différence étant, cependant, que (transfert ou suggestion) ce n’est pas le facteur décisif. » Tandis que Freud tient ici pour analogues transfert et suggestion, il dit un peu avant, dans le même article : « On reconnaît facilement dans le transfert le même déterminant que les hypnotiseurs appellent suggestibilité et qui est le porteur de la relation hypnotique. » Dans son Introduction à la psychanalyse, Freud utilise aussi sans distinction transfert et suggestion, mais il précise le sens de suggestion en psychanalyse en déclarant que la « suggestion directe » a été abandonnée dans la psychanalyse, et qu’elle n’est utilisée que pour découvrir au lieu de dissimuler. Ernest Jones affirme que la suggestion recouvre deux processus : la « suggestion verbale » et la « suggestion affective ». Des deux, la seconde est la plus importante, elle est aussi nécessaire pour que la première agisse. La « suggestion affective » est une relation qui dépend du transfert (Ubertragung) de certains mécanismes affectifs positifs dans la zone inconsciente de l’esprit du sujet… la suggestion joue un rôle dans toutes les méthodes de traitement des psychonévroses, sauf dans la méthode psychanalytique. Cette nouvelle terminologie ne semble pas claire. La « suggestion affective » représente évidemment la « suggestibilité ». Exprimée de cette manière, elle est en contradiction formelle avec l’assertion de Freud concernant le rôle de la « suggestion » en psychanalyse, quoique Freud et Jones fussent probablement entièrement d’accord sur ce qu’ils voulaient dire. Mais cette utilisation confuse et fortuite des termes ne peut avoir qu’une influence fâcheuse sur l’entière compréhension du transfert analytique. On pourrait même s’en servir comme preuve de ce que le transfert n’est pas complètement compris ; s’il l’était, il pourrait s’énoncer simplement et clairement.

Le fait que Freud ait été peu satisfait de la définition du transfert et de la suggestion est confirmé par sa déclaration : « M’étant tenu à l’écart pendant quelque trente ans de l’énigme que constitue la suggestion, je trouve en l’abordant à nouveau qu’il n’y a aucun changement dans la situation… Le mot est en train de prendre un usage de plus en plus étendu et un sens de plus en plus vague. » Il introduit cependant une autre distinction entre « la suggestion telle qu’elle est utilisée en psychanalyse » et la suggestion dans toutes les autres psychothérapies. Quand on l’utilise en psychanalyse, soutient Freud — et on serait tenté de dire qu’il s’agit d’arguments spécieux — la suggestion est différente de son utilisation dans les autres psychothérapies, étant donné que le transfert est sans cesse analysé en psychanalyse et qu’il est ainsi résolu, ceci impliquant que les effets de la suggestion sont par là même détruits. Cette opinion fit son chemin dans la littérature psychanalytique en de nombreux endroits, et se fit accepter comme un argument de référence solide : on considère que le rôle de la suggestion doit être éliminé par la résolution du transfert, et ceci est considéré comme la différence essentielle entre la psychanalyse et les autres psychothérapies. Mais on peut douter qu’il soit scientifique d’inclure dans la définition de la suggestion la relation qui s’établit entre le thérapeute et le patient ; il n’est pas non plus scientifiquement exact de définir la suggestion par sa fonction. Selon que le but de la suggestion est de dissimuler ou de découvrir, c’est de la suggestion ou pas. Il n’y aurait guère d’avantage méthodologique à utiliser « suggestion » suivant la circonstance, et, ainsi, de considérer les termes « suggestion », « suggestibilité » et « transfert » comme synonymes. Il n’est, de ce fait, pas surprenant que la compréhension du transfert analytique ait eu à souffrir de cette formulation encore inexacte et non scientifique.

Nous devons être d’accord avec Dalbiez lorsqu’il dit : « La déplorable habitude des freudiens (dont ils sont en fait redevables à Freud lui-même) d’identifier transfert et suggestion, a largement contribué au discrédit des interprétations analytiques. Il est vrai qu’un transfert positif amène les conditions sensiblement les meilleures pour faire intervenir la suggestion, mais il n’est en aucune façon identique à cette dernière. » Dalbiez définit la suggestion comme « … la réalisation inconsciente et involontaire du contenu d’une représentation ». Ceci condense adroitement les mécanismes que Freud avait postulés, à savoir l’autosuggestion, la suggestion directe et indirecte et leur mode d’action inconscient.

Pour résumer brièvement cette revue historique on peut établir que, malgré les ambiguïtés, il est possible dans l’ensemble d’admettre que, dans la technique psychanalytique, la suggestion ainsi définie n’est utilisée que pour amener l’analysé à réaliser qu’il peut être aidé et qu’il peut se souvenir.

Raisons tenant au sujet même

Un facteur important responsable de l’abandon de la théorie du transfert fut, de bonne heure, la préoccupation des analystes de démontrer les mécanismes variés impliqués dans le transfert. L’intérêt porté à la genèse du transfert fut laissé de côté à cause de la concentration des recherches sur la manifestation de la résistance et sur les mécanismes de défense. Ces mécanismes furent souvent donnés comme explication du phénomène de transfert et leur mode d’action fut utilisé pour expliquer quelle est sa nature et comment il survient.

Raisons psychologiques (contre-transfert)

L’abandon de ce sujet peut en partie être le résultat de l’anxiété personnelle des analystes. Edward Glover critique l’absence de discussion franche au sujet de la technique psychanalytique et évoque la possibilité d’une anxiété subjective (du psychanalyste) : « Il semble plus probable qu’une discussion technique se centre sur le phénomène de transfert et de contre-transfert, à la fois positif et négatif. » Il doit en outre y avoir là un effort inconscient pour éviter toute intervention active, ou plus exactement pour écarter toute suspicion de méthodes rappelant l’hypnotisme.

Tour d’horizon général de la littérature

Un tour d’horizon de la littérature dans les limites strictes du cadre de cet article résumerait seulement ce qui a été dit au sujet de la production du transfert analytique. Mais, bien que ce projet soit facilement réalisable, sa valeur est discutable sans une première vue d’ensemble de la littérature en ce qui concerne les manifestations du transfert en général, et sans un aperçu de ce que l’on pense de la nature et de la signification du transfert. Il serait ainsi évident que beaucoup d’opinions diverses coexistent et que de nombreuses interprétations différentes ont été données ; mais, malheureusement, en l’absence d’une étude critique d’ensemble du sujet, une telle tâche est en fait impossible, car il n’y a pas de définitions nettement tranchées, et les opinions divergent beaucoup sur ce qu’est le transfert. Ceci est en partie imputable au fait qu’il s’agit d’une science en développement et que la plupart des auteurs n’abordent le sujet que sous un seul angle. Tout d’abord, on n’est pas d’accord au sujet de l’emploi du terme de « transfert », que l’on rencontre dans les expressions « le transfert », « un transfert », « les transferts », « l’état de transfert » et quelquefois « la relation analytique ».

Est-ce que le transfert englobe la totalité de la relation affective entre analyste et analysé ? Ou les manifestations plus restreintes de « névrose de transfert » ? Freud utilise le terme dans les deux sens. C’est sur ce fait que Silverberg a récemment attiré l’attention, et il a démontré que le transfert devrait être limité aux manifestations « irrationnelles », soutenant que si l’analysé dit « bonjour » à son analyste il est déraisonnable d’inclure un comportement de cette sorte dans le terme de transfert. On a aussi exprimé l’opinion contraire : à savoir que le transfert, passé le stade de début, est partout, et que chaque acte de l’analysé peut donner lieu à une interprétation transférentielle.

Le transfert peut-il s’adapter à la réalité, ou transfert et réalité s’excluent-ils mutuellement, si bien qu’un acte ne puisse être que l’un ou l’autre ; ou bien peuvent-ils coexister de telle sorte qu’un comportement en accord avec le réel puisse donner lieu à une interprétation transférentielle ? Alexander en vient à la conclusion que ces faits sont «… vraiment exclusifs l’un de l’autre, tout juste comme le concept plus vaste de « névrose » est tout à fait incompatible avec celui de comportement adapté au réel ».

Freud a divisé le transfert en transfert positif et transfert négatif. Fenichel critique cette subdivision, faisant valoir que « les formes de transfert chez les névrosés sont essentiellement ambivalentes ou simultanément positive et négative ». Fenichel montre plus loin que les manifestations de transfert doivent être évaluées en fonction de leur « valeur de résistance », et il remarque que le transfert positif, bien qu’il agisse comme mobile venant à point pour surmonter les résistances, doit être considéré comme une « résistance dans la mesure où il est un transfert ». Ferenczi, au contraire, après avoir montré qu’un violent transfert positif, particulièrement dans les premiers stades de l’analyse, n’est souvent rien d’autre qu’une résistance, souligne que, dans d’autres cas, et en particulier dans les stades ultérieurs de l’analyse, il est essentiellement le véhicule par lequel les luttes inconscientes peuvent atteindre la surface. Le plus souvent on souligne l’ambivalence inhérente aux manifestations de transfert et on la considère comme une démonstration typique de la personnalité névrotique.

Il se pose ensuite une nouvelle question à partir d’un aspect particulier du transfert : l’acting out en analyse. Freud a introduit le terme de « compulsion de répétition » et il dit : « Dans le cas d’un patient en analyse… il est clair que la compulsion à répéter dans l’analyse les événements de sa vie infantile ignore de toute façon le principe de plaisir. Dans une étude critique d’ensemble du sujet, Kubie en vient à conclure que toute cette notion d’une compulsion à répéter, pour le plaisir de répéter, a une valeur contestable en tant que concept scientifique, et qu’il vaudrait mieux l’éliminer. Il pense que la notion d’une « compulsion de répétition » implique l’instinct de mort contesté, et que le terme est utilisé dans la littérature psychanalytique avec des significations tellement différentes qu’il a perdu en grande partie, sinon tout à fait, son sens original. Freud n’introduisit ce terme que pour l’unique sorte de réaction de transfert appelée acting out, mais il est en fait appliqué à toutes les manifestations de transfert. Anna Freud définit ainsi le transfert : «… toutes les pulsions éprouvées par le patient dans sa relation avec l’analyste, qui ne sont pas nées récemment de la situation analytique objective, mais qui ont leur source dans des relations d’objet précoces, et qui sont maintenant simplement ravivées sous l’influence de la compulsion de répétition ». Faut-il donc rejeter le terme de « compulsion de répétition » ou le retenir ? Et si on le retient, peut-on l’appliquer à toutes les réactions transférentielles, ou à l’acting out seulement ? Ceci mène à la question de savoir si les manifestations de transfert sont essentiellement névrotiques, comme Freud l’affirme le plus souvent : « La particularité frappante des névrosés de manifester des sentiments aussi bien tendres qu’hostiles envers leur analyste est appelée transfert. » D’autres auteurs, en revanche, traitent le transfert comme un exemple du mécanisme de déplacement et le tiennent pour un mécanisme « normal ». Abraham considère une capacité de transférer comme identique à une capacité d’adaptation qui est un « transfert sexuel sublimé », et il croit que la pulsion sexuelle chez le névrosé ne peut se distinguer du sujet normal que par sa force excessive. Glover affirme : « Le fait d’être accessible à l’influence d’un autre homme dépend de la capacité du patient à établir des transferts, c’est-à-dire à répéter dans des situations courantes… des comportements qui se sont formés de bonne heure dans la vie familiale. » Donc, le transfert est-il consécutif à un traumatisme, un conflit et un refoulement (il serait ainsi exclusivement névrotique), ou bien est-il normal ?

En réponse à cette question : le transfert est-il rationnel ou non, Silverberg maintient que le transfert devrait être défini comme possédant ces deux caractères essentiels : être « irrationnel et désagréable pour le patient ». Fenichel s’accorde à dire que « le transfert est lié au fait qu’une personne ne réagit pas rationnellement à l’influence du monde extérieur ». Il est évident que le terme de « transfert » n’a rien gagné et n’est pas devenu plus clair après avoir été estimé « rationnel » ou non. Il est particulièrement regrettable que l’antithèse « rationnel » « irrationnel » ait été introduite, car c’est précisément la psychanalyse qui a démontré qu’on peut faire remonter un comportement  » rationnel » à des racines « irrationnelles ». Qu’est-ce qui est transféré : les sentiments, les émotions, les idées, les conflits, les attitudes, les expériences ? Freud dit que seuls les sentiments d’amour et de haine font partie du transfert ; mais Glover trouve que : « Jusqu’à ce jour (1937) la discussion au sujet du transfert était influencée en grande partie par la compréhension d’un seul et unique mécanisme inconscient, celui du déplacement », et il conclut « qu’une conception adéquate du transfert doit refléter la totalité du développement de l’individu… il déplace sur l’analyste, non pas simplement des sentiments et des idées, mais tout ce qu’il a pu apprendre ou oublier pendant toute son évolution psychique ».

Ceci est-il transféré sur la personne de l’analyste, ou aussi sur la situation analytique ? Le comportement extra-analytique doit-il être considéré comme transfert ?

Les transferts positif et négatif sont-ils ressentis par l’analysé comme un « corps étranger importun », ainsi que le dit Anna Freud quand elle discute du transfert des pulsions libidinales, ou bien sont-ils agréables pour l’analysé, gratification si importante, qu’ils font fonction de résistances ? Alexander conclut que les gratifications dues au transfert sont la source la plus importante de prolongation excessive de l’analyse ; il rappelle à ses lecteurs que, alors que Freud au début, avait le plus grand mal à persuader ses patients de continuer leur analyse, il eut bientôt autant de mal à les persuader d’y renoncer. Freud divise le transfert positif en transfert « de sympathie » et transfert positif. La relation entre les deux n’est pas clairement définie, et le transfert par empathie se réfère souvent à la relation analytique. Les deux sont-ils confondus ou demeurent-ils distincts ? Est-ce que le transfert par empathie se résout en transfert positif et négatif ? La discussion sur l’importance du transfert au début de l’analyse et comme support de l’analyse tout entière a été ravivée plus tard par les analystes d’enfant. Ceci a amené à se demander si une névrose de transfert chez l’enfant est souhaitable et même possible. Bien que la discussion touche aux fondements de la théorie psychanalytique, les définitions proposées comme base de discussion ne sont pas très précises.

On pourrait multiplier les exemples de contradiction dans la littérature concernant le transfert, mais ceux-là suffiront à démontrer l’absence manifeste de conception cohérente. Alexander dit : « Bien que l’on s’accorde sur le fait que le problème dynamique central en thérapie psychanalytique est le maniement du transfert, il y a une très grande confusion au sujet de ce que signifie réellement le transfert. » Il en vient à la conclusion que la relation de transfert devient identique à une névrose de transfert, à cela près que les manifestations de transfert névrotique passagères ne reçoivent généralement pas la dignité du titre de « névrose de transfert ». Il remet ensuite entièrement en question la nécessité du terme de névrose de transfert. En ce qui concerne la névrose de transfert elle-même, on retrouve la même imprécision de conception. Les définitions commencent généralement ainsi : « Quand les symptômes s’atténuent… » ou : « Quand le niveau conflictuel est atteint… » ou : « Quand le conflit névrotique est projeté sur la situation analytique… » ou : « Quand la réalisation de la maladie se centre autour d’un seul point, la relation à l’analyste… » Eh bien ! à vrai dire, de tels énoncés sont des descriptions mais pas des définitions. La définition de Freud de la névrose de transfert se rapporte implicitement et explicitement uniquement au sujet névrosé, si bien qu’on a l’impression que seuls les névrosés développent une névrose de transfert. Sachs au contraire «… a trouvé négligeable la différence entre les analyses didactiques et celles des patients névrosés ».

Résumé historique de la littérature

Il faut comprendre que bien des contradictions trouvées dans la littérature sont en grande partie sémantiques et qu’en les énumérant au petit bonheur les divergences acquièrent un relief abusif. On aurait dressé un tableau plus exact, semble-t-il, si les périodes historiques avaient été prises comme fil conducteur. Les stades du développement de la psychanalyse se reflètent évidemment dans les concepts en cours sur le transfert.

Dans la toute première allusion (1895) à ce qui, plus tard, deviendra le concept de transfert, Freud dit que le patient a établi une « fausse relation[3] » avec la personne de l’analyste, lorsque est devenu conscient un sentiment se rapportant à des souvenirs encore inconscients. Cette fausse relation, Freud pensait qu’elle était due à « la force associative qui prédomine dans le psychisme conscient ». Il est intéressant de noter que, par cette première observation, Freud avait déjà remarqué que l’affect précède le matériel effectif émergeant du refoulement. Il ajoute qu’il n’y a là rien de troublant car « … les patients progressivement sont amenés à se rendre compte que dans ces transferts sur la personne du médecin, ils sont sujets à une compulsion et à une duperie, qui disparaissent avec la terminaison de l’analyse ».

En 1904, Freud découvre la nature sexuelle de ces sentiments qui sont éprouvés envers le médecin. « Que sont, demande-t-il, les transferts ? Ils sont de nouvelles éditions et des fac-similés des tendances et fantasmes qui ont surgi et sont devenus conscients durant la progression de l’analyse… » Les fantasmes s’ajoutent alors aux affects. « Si on étudie la théorie de la technique analytique, continue-t-il, il devient évident que le transfert est une nécessité inéluctable. »

C’est à ce moment historique que Freud a établi l’importance fondamentale du transfert en psychanalyse avec sa signification technique spécifique. L’importance de ce passage est confirmée par une note ajoutée en 1923 au bas de la page. Il faut bien remarquer que Freud mentionne dans ce passage que les pulsions transférées ne sont pas seulement de sympathie ou d’affection, mais qu’elles peuvent aussi être hostiles.

Vers 1906, le transfert était considéré comme un déplacement d’affect. L’analyse s’intéressait énormément à exhumer les traumatismes oubliés et à rechercher les complexes. Une grande partie de la théorie était encore influencée par la méthode cathartique. La psychanalyse était alors, dit Freud « … avant tout un art d’interprétation ». Freud affirma plus tard que l’objectif suivant fut d’obliger le patient à confirmer la reconstruction à travers sa propre mémoire. Dans ce but on insistait surtout sur les résistances du patient ; l’art consistait alors à les dévoiler aussi vite que possible, à attirer sur elles l’attention du patient, et à apprendre à ce dernier à abandonner ces résistances. Il devint progressivement clair cependant, que le but d’amener à la conscience le matériel inconscient ne pouvait pas non plus être entièrement atteint par cette méthode. Le patient ne peut se rappeler tout ce qui subit le refoulement… et ainsi il n’acquiert pas la conviction que la reconstruction est correcte. Il est obligé plutôt de répéter en l’éprouvant dans le présent[4] ce qui a été refoulé, au lieu de s’en souvenir comme faisant partie du passé. L’importance de la résistance sous la forme d’acting out est alors introduite (compulsion de répétition).

Au delà du principe de plaisir (1920) fut suivi de Psychologie collective et analyse du Moi (1920), et Le Moi et le Ça (1923). Les nouveaux concepts introduits étaient le Surmoi, fonction la plus spécifique du Moi, et le Ça conçu non seulement comme contenant le matériel refoulé (primitivement les) mais également comme réservoir des instincts. La notion de résistance fut étendue à la résistance du Moi et du Surmoi, et à la résistance du Ça. Il s’ensuivit une certaine confusion, car cela pouvait signifier soit la résistance d’une seule instance psychique à l’analyse, soit la résistance d’une instance psychique, disons du Moi, à une autre instance psychique, disons au Ça ; mais le terme de résistance a été surtout utilisé au sens de résistance à la progression de l’analyse en général. Freud montre que le Ça ne produit pas de résistance, mais conduit à l’acting out, qui, à son tour d’ailleurs, est une résistance à la remémoration. Parfois l’inconscient ne peut être retrouvé que dans les actes, et bien que ce soit un « matériel » au sens strict du mot, c’est encore une résistance contre la verbalisation des souvenirs.

Les mécanismes considérés comme opérant dans le transfert étaient le déplacement, la projection et l’introjection, l’identification, la compulsion de répétition. On souligna l’importance du travail « de perlaboration »[5]. En 1924, il y eut une discussion au sujet des valeurs relatives de l’insight intellectuel par rapport au revécu affectif, élément essentiel de l’expérience analytique, ceci étant un résultat d’importance vitale pour l’interprétation du transfert au patient.

Dans la période suivante, on intégra progressivement cette notion complémentaire, mais en insistant exagérément sur certains nouveaux aspects du problème quand ils se présentaient pour la première fois. En l’absence d’une étude critique exhaustive, des auteurs jugèrent nécessaire d’expliquer ce qu’ils voulaient dire quand ils employaient le terme de transfert.

Avec l’intégration de cette notion, de nouveaux facteurs de confusion surgirent. Examinée arbitrairement à partir de, disons 1946, la conception du transfert a été influencée par : 1) l’analyse des enfants ; 2) les tentatives de traitement des psychotiques ; 3) la médecine psychosomatique ;4) la disproportion entre le nombre des analystes et le nombre grandissant des patients désirant une analyse, conduisant à des tentatives pour raccourcir le processus analytique.

L’interprétation directe du contenu inconscient est à nouveau préconisée par certains analystes d’enfants d’une manière telle que ces méthodes rappellent les débuts de la psychanalyse. Mais en y regardant de plus près, il semble y avoir une différence de principe : on donne dès le début au matériel inconscient, qui se manifeste dans le jeu, un sens transférentiel direct. Le thérapeute interprète, pour ainsi dire, à l’avance.

L’interprétation ne retourne pas du matériel présent au contenu inconscient, mais part du matériel présumé représenter l’inconscient vers une signification présumée directement transférentielle. Ceci, il faudrait le noter, est un mécanisme psychique du thérapeute et non du patient ; donc au sens scientifique strict, il s’agit plutôt de contre-transfert que de transfert. Quelque chose d’analogue se produit dans la technique classique, quand des interprétations transférentielles « forcées » sont données, la différence importante étant qu’on ne les utilise dans la méthode classique qu’avec modération et jamais avant que la névrose de transfert ne soit bien établie, et que l’analyse ne soit devenue compulsive. C’est précisément sur ce point théorique, selon l’opinion de l’auteur, que la controverse se centre chez les analystes d’enfants, sur la possibilité de l’existence d’une névrose de transfert chez l’enfant.

Dans le traitement des psychotiques, le concept de transfert révèle une orientation nouvelle. Dans certaines de ces techniques le thérapeute interprète pour lui-même la signification des fantasmes du psychotique et rejoint le patient dans le passage à l’acte. Strictement parlant, cela est un contre-transfert actif.

En médecine psychosomatique, en particulier dans les « thérapies courtes », ou bien on néglige le transfert, ou bien on le manipule de façon telle que, d’un point de vue théorique, elle se ramène à un abandon des manifestations dites « spontanées » par Freud.

A tout prendre, les changements dans la conception du transfert ne sont pas un progrès constructif. Il faut porter une attention critique au fait que, non seulement il n’y a pas unanimité au sujet du concept de transfert, mais également qu’il ne peut y en avoir jusqu’à ce que le transfert soit étudié dans son ensemble en tant que processus dynamique. Le manque de précision est dû, dans une certaine mesure, à une méconnaissance de son développement historique. Et il ne peut pas non plus y avoir d’unanimité tant que l’on néglige de rapporter les manifestations de transfert aux trois stades de l’analyse. Que les groupes divergents ne donnent pas de définition précise mais préfèrent glisser sur les différences fondamentales : c’est au détriment de l’exactitude scientifique. On a tendance à revendiquer l’orthodoxie et à cacher les déviations derrière une citation de Freud choisie de façon tendancieuse et arbitraire.

Ce qui a été écrit sur la production du transfert

En face d’opinions aussi divergentes sur la nature et les manifestations du transfert, on pourrait bien s’attendre à une multitude d’hypothèses et d’opinions sur la manière dont ces manifestations se produisent. Mais ce n’est pas le cas. Au contraire, on approche de très près l’unanimité et l’accord complet à travers la littérature psychanalytique sur ce sujet. On considère que les manifestations du transfert surgissent spontanément à l’intérieur du patient. « Ce caractère particulier du transfert ne doit pas, par conséquent, dit Freud, être mis sur le compte du traitement psychanalytique, mais doit être imputé à la névrose même du patient. » Ailleurs, il dit : « Dans chaque traitement analytique le patient développe sans aucune participation active de l’analyste, une relation affective intense envers ce dernier… On ne doit pas supposer que l’analyse produit le transfert… Le traitement psychanalytique ne provoque pas le transfert, il le démasque seulement. » Ferenczi, dans son étude du transfert positif et négatif, dit : « … et il faut souligner en particulier que ce processus est le fruit du travail du patient et n’est presque jamais provoqué par l’analyste ». « Le transfert analytique apparaît spontanément ; l’analyste doit seulement prendre soin de ne pas troubler ce processus. » Rado dit : « L’analyste ne s’est pas mis délibérément à réaliser ce phénomène artificiel nouveau (la névrose de transfert) ; il a seulement observé qu’un tel processus s’installait et l’a aussitôt utilisé selon ses propres intentions. » Et Freud dit encore : « La survenue du transfert, phénomène qui n’est pas induit ni désiré, ni par le médecin ni par le patient, chez tout névrosé soumis au traitement… m’a toujours semblé… la preuve que la source des forces qui sont le moteur de la névrose réside dans la vie sexuelle. »

Il y a cependant une référence de Freud d’où l’on a déduit qu’il avait dans l’esprit quelque autre facteur dans la genèse du transfert, que son caractère spontané — en fait quelque influence extérieure : l’analyste « doit reconnaître que le patient qui tombe amoureux y est amené par la situation analytique… ». « Il (l’analyste) a provoqué cet amour en entreprenant un traitement analytique avec l’intention de guérir la névrose ; pour lui c’est une conséquence inévitable d’une situation médicale… » Freud n’a pas développé ni précisé quelle importance il attachait à cette remarque faite en passant.

Anna Freud dit que l’analyste d’enfants doit chercher à obtenir l’attachement et l’affection du jeune patient avant que l’analyse puisse s’effectuer, et elle ajoute, entre parenthèses, que quelque chose d’analogue se passe dans l’analyse d’adultes.

Dans un travail de Glover, résumant les effets d’une interprétation inexacte, on trouve une autre référence au fait que les phénomènes de transfert ne sont pas entièrement spontanés. Il dit que les réactions phobiques et hystériques artificielles, résultant d’une interprétation incomplète ou inexacte, ne sont pas une conception entièrement nouvelle. Les manifestations hypnotiques ont été longtemps considérées comme une « hystérie induite » et Abraham pensait que les états d’autosuggestion étaient des systèmes obsessionnels induits. Il poursuit : « … et, naturellement, l’induction ou le déroulement d’une névrose de transfert pendant l’analyse est considérée comme partie intégrante du processus ». On s’autorise, à partir du contexte, à affirmer que Glover se range lui-même à l’opinion selon laquelle des éléments extérieurs sont en jeu pour induire la névrose de transfert. Mais si c’est une allusion, il n’y a là rien de plus qu’une coïncidence.

L’impression que donne l’ensemble de la littérature est que le caractère spontané du transfert est considéré comme bien établi et généralement reconnu pour vrai ; en fait cette opinion semble jalousement défendue pour les raisons mentionnées.

Exposé du problème

La psychanalyse s’est développée à partir de l’hypnose. Une étude des anciennes méthodes de psychothérapie doit, par conséquent, fournir des données applicables à la compréhension de la psychanalyse : « On n’estimera jamais assez l’importance de l’hypnose dans le développement de la psychanalyse. Du point de vue théorique et thérapeutique, la psychanalyse est la légataire de l’hypnose » (Freud). C’est en comparant le transfert hypnotique et analytique que l’auteur croit pouvoir trouver la clé du phénomène de transfert et de sa survenue.

C’est seulement après que l’on eut pratiqué longtemps l’hypnose de manière empirique, que son mécanisme fut expliqué par Bernheim, Freud et Ferenczi. Freud démontra que l’hypnotiseur assumait tout à coup un rôle d’autorité qui transformait la relation avec le patient (par le moyen de traumatismes), en une relation parent-enfant. Rado, étudiant l’hypnose, en vint à la conclusion que «… l’hypnotiseur est promu de l’état d’objet du Moi, au rôle de « Surmoi parasite » ». Freud dit : « Il n’y a aucun doute que l’hypnotiseur se soit glissé dans la place de l’Idéal du Moi. » Plus loin il dit que : « La relation hypnotique est l’attachement sans bornes d’un individu amoureux, mais à l’exclusion d’une satisfaction sexuelle. » Ailleurs Freud a montré à plusieurs reprises et avec beaucoup d’insistance que, dans l’hypnose, des éléments « de nature grossièrement sexuelle » opéraient, et que les quantités de libido mobilisées convergeaient sur l’hypnotiseur.

La psychanalyse, comme l’hypnose, débuta de manière empirique. On peut méditer sur le fait que le transfert analytique est un dérivé de l’hypnose, dû à des poussées instinctuelles (libidinales) et, mutatis mutandis, produit d’une manière comparable à la transe hypnotique.

En comparant hypnose et transfert, il apparaît que la relation hypnotique contient les éléments du transfert condensés ou superposés. Si ce qui fait aller le malade chez l’hypnotiseur est appelé transfert de sympathie, on peut dire que l’hypnose englobe le transfert positif et la névrose de transfert[6] (1), et quand la « relation » hypnotique est rompue, les manifestations de transfert négatif. Evidemment, l’analogie cesse lorsque le transfert n’est pas résolu dans l’hypnose comme il l’est dans l’analyse, mais peut persister. Considérons le problème sous un autre angle : les manifestations de transfert analytique sont un film au ralenti des manifestations de transfert hypnotique ; elles mettent quelque temps à se développer, se déroulent avec lenteur et progressivement, et non d’un seul coup[7] comme dans l’hypnose. Si l’hypnotiseur devient le « Surmoi parasite » du patient, de même la transformation du Surmoi de l’analysé a, pendant quelque temps, été considérée comme un caractère classique de la psychanalyse.

Strachey voit dans l’analyste « un Surmoi auxiliaire ». Discutant ce point et observant que les éléments archaïques du Surmoi sont projetés sur l’analyste et introjectés, il dit : « L’analyste… espère en somme qu’il sera lui-même introjecté par le patient, en guise de Surmoi ; il espère cependant qu’il ne sera pas introjecté d’un seul coup, comme un objet archaïque bon ou mauvais, mais petit à petit comme une personne réelle. » On peut trouver une analogie possible entre les modalités d’action de l’hypnose et du transfert analytique, dans la dissociation hystérique qui survient dans l’hypnose ; en psychanalyse il y a aussi un clivage du Moi, dont une partie expérimente et l’autre observe (se conformant à la projection du Surmoi sur l’analyste). Sterba, soulignant qu’il est utile d’interpréter les résistances de transfert, montre que ceci intervient dans une sorte de dissociation du Moi, au moment précis où ces manifestations de transfert sont interprétées. Que ce soit dans l’hypnose ou la psychanalyse, la libido est mobilisée et concentrée sur la situation hypnotique ou analytique ; dans l’hypnose elle se concentre à nouveau sur une courte expérience, tandis qu’en analyse, ce que l’on recherche, c’est un flux libidinal constant. La « thérapie active » de Ferenczi se proposait d’accroître ou de maintenir constant ce flux libidinal. Freud a d’abord rencontré le transfert positif (love), et ce n’est que plus tard qu’il a découvert le transfert négatif.

Cette séquence est de règle en analyse ; il y a là encore une analogie avec l’hypnose. En définitive, on admet en général que c’est le même genre de patient qui est sensible à l’hypnose et à la psychanalyse ; en vérité la facilité d’hypnose chez les hystériques poussa Freud à développer la technique psychanalytique, les hystériques sont toujours d’ailleurs le paradigme de la technique psychanalytique classique.

Il est relativement facile de nos jours d’avoir une vue d’ensemble du développement du transfert analytique en partant des manifestations hypnotiques, et de faire la comparaison entre les deux. Freud, qui eut à se frayer un chemin pas à pas pour créer une technique nouvelle, fut pris complètement au dépourvu quand il rencontra pour la première fois le transfert, dans sa nouvelle technique. Il dit à plusieurs reprises, et en y insistant, que ces démonstrations d’amour et de haine viennent du patient sans qu’on l’aide, qu’elles sont partie intégrante du « névrosé » et qu’elles doivent être considérées comme une « réédition » de la névrose du patient. Il soutenait que ces manifestations apparaissent sans effort venant de l’analyste, et même, malgré lui (puisqu’elles sont des résistances) et que rien ne peut empêcher leur survenue. Le point de vue de Freud n’a pas encore été controversé dans la littérature psychanalytique ; d’où l’opinion suivant laquelle l’analyste ne faisait rien pour provoquer de telles réactions, en opposition marquée avec les agissements directs de l’hypnotiseur. L’analyste se proposait tacitement comme Surmoi, ce qui contraste avec les bruyantes machinations de l’hypnotiseur.

Le transfert était dans les premiers temps de la psychanalyse pris pour un signe caractéristique et pathognomonique d’hystérie. C’était un héritage de l’hypnose. Plus tard, ces mêmes manifestations furent retrouvées dans d’autres états névrotiques, dans les psychonévroses ou dans les névroses de transfert. Quand, avec le temps, la psychanalyse fut appliquée à un nombre toujours plus vaste de cas, on découvrit que les étudiants en analyse didactique, qui ne relevaient pas ouvertement d’une de ces catégories, formaient des transferts d’une manière tout à fait semblable. Ceci s’expliquait par le fait qu’entre le « normal » et le « névrosé » il y a une transition progressive, ce qui revenait à dire que nous sommes tous des névrosés en puissance. Ainsi, d’un point de vue historique, la charge de la responsabilité dans l’apparition du transfert se déplaça imperceptiblement de l’hystérie à la psychonévrose, et ensuite à la personnalité normale. Quand ce stade fut atteint, on considéra le transfert comme une des nombreuses manières par lesquelles se manifeste le mécanisme mental universel du déplacement. On montra que la capacité de « transférer » ou de « déplacer » opère chez tous à un degré plus ou moins important ; son emploi en vint à être tenu pour un mécanisme normal, voire indispensable. On n’a cependant pas prêté l’attention qu’elle mérite à la signification de ce déplacement d’un trait hystérique à un mécanisme universel, comme source de transfert. Cela n’a guère provoqué de commentaires ni de tentative de révision des principes fondamentaux, sur lesquels reposent le processus psychanalytique et sa compréhension.

On considère encore que le transfert émane spontanément du for intérieur de l’analysé, tout à fait comme du temps où l’expérience psychanalytique ne s’adressait qu’aux hystériques. On enseigne généralement que le devoir de l’analyste est, au mieux, d’accorder un temps suffisant au transfert pour se manifester, et de ne pas troubler ce processus « normal » par une interprétation trop précoce. La comparaison de l’analyste à un « catalyseur » (Ferenczi) ou à un « miroir » (Fenichel) illustre bien ce rôle de l’analyste.

Discussion

Si le transfert est une illustration d’un mécanisme mental universel (déplacement), ou bien si, au sens où l’entend Abraham, il équivaut à une capacité d’adaptation dont chaque individu est capable et que chacun emploie de temps à autre à des degrés variés, pourquoi survient-il invariablement, avec une intensité si forte, dans toutes les analyses ? La réponse à cette question semble être que le transfert est induit du dehors d’une façon que l’on peut comparer à la production de l’hypnose. L’analysé apporte, à des degrés variés, une capacité inhérente à former des transferts, et cette attitude rencontre quelque chose qui la transforme en une réalité. Dans l’hypnose, la capacité inhérente au patient d’être hypnotisé est induite par l’ordre que donne l’hypnotiseur, et le patient y obéit immédiatement. Dans la psychanalyse, cette capacité ne se réalise pas en une séance, elle n’est pas non plus une affaire d’obéissance.

La technique psychanalytique crée une situation infantile dans laquelle la « neutralité » de l’analyste n’est qu’une particularité parmi d’autres. A cette situation infantile, l’analysé — s’il est analysable — doit s’adapter, fût-ce d’une manière régressive. Dans leur ensemble ces facteurs qui vont constituer la situation analytique, se ramènent à un résumé du monde objectai de l’analysé, et à un refus de relations d’objet à l’intérieur de la pièce où a lieu l’analyse. A cette privation de relations d’objet l’analysé répond en restreignant les fonctions conscientes du Moi et en s’abandonnant au principe de plaisir ; et, en se conformant à ses associations libres, il est, par là même, mis sur le dur chemin qui mène aux réactions et aux attitudes de son enfance.

Avant de discuter en détail les éléments qui constituent cette situation analytique infantile à laquelle l’analysé reste exposé, il. est nécessaire de reconnaître le fait qu’il est habituel dans la littérature psychanalytique, de voir signalée la situation analytique, comme provoquant chez l’analysé les mêmes réactions qu’une situation infantile. Mais on comprend généralement que l’analysé est seul responsable de cette attitude. Pour expliquer pourquoi il considérerait toujours cette situation comme infantile, on trouve surtout comme raison que la sécurité, l’absence de critique hostile, l’encouragement découlant de la neutralité de l’analyste, l’apaisement des craintes et des angoisses créent une atmosphère qui mène à la régression. Cependant on a bien montré dans la littérature qu’il est loin d’être la règle que le divan d’analyse apaise les angoisses, et que la situation analytique n’est pas toujours ressentie comme un lieu sécurisant : la projection sur l’analyste d’un Surmoi plus ou moins sévère ne contribue pas à apaiser les craintes. La première réaction de nombreux patients est d’avoir encore plus d’angoisses et l’analyse est fréquemment ressentie par l’analysé, comme chargée de dangers venant aussi bien du dedans que du dehors. Nombre de patients ont, dès le début, des craintes de mutilation et de castration, et parfois l’analyse est assimilée, dans l’esprit du patient, à une agression sexuelle. La tâche de l’analyste est de venir à bout de ces résistances, mais la situation analytique en soi ne met guère cela en lumière. En fait, expliquer la régression par le caractère sécurisant de l’analyse est un paradoxe : comme dans la vie, la sécurité contribue à la stabilité, tandis que le stress, la frustration et l’insécurité mènent aux régressions. Cette façon de penser ne va pas à rencontre de l’enseignement psychanalytique admis et habituel; c’est plutôt un exposé des principes de Freud sur lesquels repose la conception de la névrose. La proposition contradictoire suivant laquelle la sécurité donnée par l’analyse amène le patient à régresser est reportée d’une publication psychanalytique à l’autre sans faire l’objet de critiques.

Les éléments qui constituent la situation analytique sont multiples. Ils ont été décrits séparément par différents auteurs à différentes époques. Cette thèse ne prétend pas avoir quoi que ce soit de nouveau à y ajouter, sinon que l’on n’a jamais décrit l’ensemble de ces faits comme équivalant à une influence extérieure, décisive, sur le patient. Ces éléments sont donnés ici schématiquement, cette description n’ayant pour projet que de constater les caractères de la technique psychanalytique classique.

1) Le retranchement du monde objectal. Les stimuli extérieurs sont réduits au minimum (Freud, au début, demandait même à ses patients de garder les yeux fermés). La position de détente sur le divan doit également être considérée comme une diminution des stimuli internes et comme une suppression de tout plaisir dû au fait de voir ou d’être vu. La situation sur le divan se rapproche de la posture du petit enfant.

2) La constance de l’environnement qui stimule les fantasmes.

3) La routine immuable du « cérémonial analytique » ; la « discipline » à laquelle le sujet en analyse doit se plier et qui rappelle la stricte discipline du petit enfant.

4) Le simple fait de ne pas recevoir de réponse de l’analyste a des chances d’être ressenti par l’analysé comme une répétition de situations infantiles. L’analysé — non initié à la technique — non seulement attendra des réponses à ses questions, mais attendra un dialogue, de l’aide, des encouragements et des critiques.

5) L’intemporalité de l’inconscient[8].

6) Les interprétations à un niveau infantile favorisent un comportement infantile.

7) Le rôle du Moi se réduit à un état intermédiaire entre le sommeil et l’éveil.

8) La diminution de la responsabilité personnelle pendant les séances d’analyse.

9) L’analysé abordera l’analyste tout d’abord tout à fait comme le malade organique consulte son médecin. La relation en elle-même contient un fort « élément magique », un fort élément infantile.

10) L’association libre, libérant les fantasmes inconscients du contrôle conscient.

11) L’autorité de l’analyste (parent) : cette projection est une perte ou une restriction importante de relation d’objets avec l’analyste, l’analysé est ainsi obligé de se rabattre sur les fantasmes.

12) Dans cette situation, et ayant l’entière sympathie attentive d’un autre être, l’analysé sera amené à s’attendre (ce qu’il est en droit de faire selon le principe de réalité) à être protégé et aimé par son analyste. La désillusion est rapidement suivie de régressions.

13) L’analysé au début acquiert l’illusion d’une entière liberté; son incapacité à choisir ou à diriger ses pensées sera un aspect de la frustration infantile.

14) Une frustration de toute satisfaction mobilise sans cesse la libido et entraîne à de nouvelles régressions à des niveaux plus profonds. Le refus continuel de toute satisfaction et de toute relation objectale, incite la libido à retrouver des souvenirs, mais son importance repose aussi sur le fait que la frustration est, en elle-même, une répétition de situations infantiles, et elle est probablement l’élément à lui seul le plus important. On pourrait dire avec raison que c’est grâce à la frustration que nous devenons adultes.

15) Subissant ces influences, l’analysé se sépare de plus en plus du principe de réalité et tombe sous l’empire du principe de plaisir.

Ces caractéristiques démontrent assez que l’analysé est exposé à une situation infantile qui l’amène à croire qu’il a une liberté absolue, qu’il est aimé et qu’il sera aidé comme il l’espère.. Le caractère immuable de l’environnement constant et passif le force à s’adapter, c’est-à-dire à régresser vers des niveaux infantiles. La valeur de la réalité de la séance d’analyse réside précisément dans son immuable irréalité, et c’est dans la passivité inébranlable que repose « l’activité », l’influence exercée par l’atmosphère analytique. Avec cet environnement imprévu, le patient, s’il a quelque possibilité d’adaptation, doit composer, et il ne peut le faire que par la régression. La privation de toute satisfaction pénètre tout le travail analytique. Freud dit : « Tant qu’il s’agit de ses relations avec le médecin, le patient doit garder en abondance des désirs non satisfaits. Il est opportun de lui refuser les satisfactions qu’il désire précisément avec le plus de force, et qu’il exprime le plus importunément. » Cela est une description du refus de relation d’objet dans la pièce où a lieu l’analyse.

Cette thèse montre l’importance, non seulement de la perte de relation d’objet, mais aussi comme cause au moins équivalente, la perte du monde objectai dans la pièce où a lieu l’analyse, les différents éléments en ayant été exposés ci-dessus.

Il est évident que l’action conjuguée de tous ces facteurs constitue un environnement bien déterminé et exerce une influence émotionnelle sur l’analysé. Celui-ci est soumis à un environnement rigide, non pas à cause d’une intervention directe de l’analyste, mais à cause de la technique psychanalytique. Cette conception est bien loin de ce qu’on enseigne habituellement sur la passivité complète de la part de l’analyste. On peut légitimement faire encore un pas en avant et se rappeler ce que Freud a dit concernant l’étiologie des névroses : «… les gens sont atteints de névrose quand la possibilité de satisfaction de leur libido leur est refusée — ils tombent malades à cause d’une frustration — et leurs symptômes sont véritablement des substituts de la satisfaction manquante ».

C’est exactement le même mécanisme qui provoque et entretient la régression chez l’analysé, et si, dans la vie réelle, une personne est atteinte de névrose parce que « la réalité empêche toute satisfaction » l’analysé, de la même manière, répond à la situation infantile frustrante en régressant et en produisant une névrose de transfert. Dans l’hypnose, le patient est soudain confronté à une image parentale à laquelle il se soumet immédiatement. La psychanalyse place et maintient l’analysé dans une situation infantile (par l’environnement et les émotions à la fois) et l’analysé s’y adapte progressivement par la régression.

Ceci est également vrai de toute psychothérapie; cependant il paraît particulier à la psychanalyse de créer systématiquement une telle situation infantile, et que l’influence de cette dernière s’exerce sur le patient pendant tout le traitement. Contrairement aux autres thérapeutes, l’analyste reste à l’écart du jeu que l’analysé est en train de jouer ; il regarde et observe les réactions et les attitudes de l’analysé dans son isolement. Avoir créé un tel instrument d’investigation mérite d’être considéré comme le trait le plus frappant du génie de Freud.

On ne peut plus soutenir dès lors que les réactions de l’analysé durant l’analyse surviennent spontanément. Son comportement est une réponse à la situation infantile stricte à laquelle il est soumis. Cela, si l’on veut chercher plus loin, pose de nombreux problèmes ; l’un d’eux est le suivant : comment cette situation agit-elle sur le patient ? Il peut l’éprouver de manière consciente ou inconsciente. Il serait intéressant de rechercher si, par hasard, le sentiment fréquent d’être en danger, de perdre quelque chose, de subir une contrainte ou d’être attaqué, est un sentiment déterminé chez l’analysé, en réponse à la pression émotive et à la pression de l’environnement qui s’exercent sur lui.

On pourrait vraisemblablement prétendre que cela crée un transfert négatif, et, comme le transfert positif existe également (autrement le traitement serait interrompu) il doit en découler une situation d’ambivalence. Ici on doit rechercher une explication au fait que les attitudes ambivalentes prédominent en analyse. Elles sont considérées habituellement comme des manifestations spontanées de la névrose de l’analysé. Si l’on suit le raisonnement de cette thèse, cette double attitude de l’analysé : les sentiments positifs envers l’analyste et l’analyse, et la réponse négative à la pression exercée par la frustration permanente, la perte du monde objectai et des relations d’objet, pourrait être considérée comme la conséquence inévitable de la technique psychanalytique. Cela ne constituerait pas une ambivalence au sens strict du terme, car le patient réagit à deux objets différents simultanément, et n’a pas, comme dans la véritable ambivalence, deux attitudes envers un seul et même objet. L’habituelle survenue de cette pseudo-ambivalence ne peut donc être tenue pour preuve de l’existence ou de la participation d’une névrose pré-analytique.

Le patient vient à l’analyse en espérant et en attendant d’être aidé. Il attend une certaine sorte de satisfaction mais aucun de ses espoirs n’est satisfait. Il donne sa confiance et ne reçoit rien en retour ; il travaille dur et attend en vain des félicitations. Il confesse ses fautes sans que l’absolution lui soit donnée, ni une punition proposée. Il espère que l’analyse va devenir une association, mais on le laisse tout seul. Il projette sur l’analyste son Surmoi et attend de lui qu’en échange il guide et contrôle ses poussées instinctuelles, mais il découvre que cet espoir, lui aussi, est illusoire, et qu’il doit lui-même apprendre à exercer ces pouvoirs. Il est bien vrai lorsqu’on évalue le processus analytique comme un tout, que plus l’analyse avance, plus l’analysé est induit en erreur et trompé[9] (1). La seule sauvegarde qui lui soit donnée contre la rébellion et l’interruption du traitement est l’absolue certitude et la preuve continuelle que cette façon de faire, avec toute la pression et la frustration qu’elle impose, est nécessaire pour son propre bien et que c’est une méthode objective qui n’a d’autre but que de lui être profitable, et sans autre intérêt que le sien propre. En particulier, le désintéressement de l’analyste doit assurer le patient qu’aucun facteur subjectif ne s’y introduit. Sous cet éclairage l’intégrité morale de l’analyste, si souvent soulignée, devient aux yeux du patient une garantie pour la poursuite de l’analyse ; il s’agit d’un moyen technique et non d’un précepte moral.

Il faut ajouter un mot au sujet de la « force motrice » de l’analyse à la lumière de cette thèse. La libido nécessaire pour la régression permanente et le travail de mémorisation est considérée par Freud comme provenant des symptômes auxquels on a renoncé. Il dit que le travail thérapeutique comprend deux phases : « Dans la première la libido est arrachée aux symptômes, dirigée vers le transfert et concentrée sur celui-ci ; dans la seconde phase la bataille fait rage autour de ce nouvel objet, et de nouveau la libido se retire de l’objet transférentiel. » Comme il est fréquent dans les affirmations de Freud, cette description s’applique aux névroses cliniques ; mais la psychanalyse effectue le même parcours chez ceux qui ne sont pas névrosés. La principale force motrice peut être considérée dans chaque analyse comme provenant de la quantité de libido qui est sans cesse libérée par la privation du monde objectai et la frustration des pulsions libidinales.

Conclusions

Si l’on accepte l’idée que le transfert analytique est produit de façon active chez un analysé « prêt eu transfert », par l’exposition à une situation infantile, à laquelle il doit s’adapter peu à peu par la régression, certaines conclusions s’imposent.

Stades de l’analyse

L’analyse peut être divisée en stades, le premier stade étant la période initiale pendant laquelle l’analysé s’adapte peu à peu à une situation infantile.

Des réactions et des attitudes infantiles régressives se font jour en accumulant de l’énergie. C’est cette période qui pourrait être décrite comme l’installation de la névrose de transfert. Ce stade correspond à ce que Glover a appelé le stade de « transferts flottants ». Dans le second stade la régression est bien installée, et l’analysé joue le rôle de l’enfant aux différents stades de son développement avec une intensité telle que tous ses actes — à l’intérieur ou à l’extérieur de l’analyse — sont contaminés de réactions infantiles réactivées consciemment ou inconsciemment. Pendant ce stade, sous la pression constante de la frustration analytique, il régresse progressivement vers des modèles de comportement antérieurs plus « sûrs », et le niveau de son conflit est atteint plus ou moins précocement. Le fait d’atteindre le niveau du conflit n’est pas cependant la pierre de touche de l’existence d’une névrose de transfert. Par la suite l’analysé transfère non seulement sur l’analyste, mais sur la situation analytique en totalité ; il ne transfère pas seulement des sentiments (bien que ceux-ci puissent être les plus évidents), mais en fait il transfère toutes ses fonctions psychiques. Cette conception rend plus facile à comprendre la vivacité avec laquelle les analysés projettent leurs pulsions d’amour et de haine sur l’analyste, sans tenir compte de son sexe et sans considération pour sa conformité en tant qu’objet.

La névrose de transfert peut être définie comme le stade, en analyse, durant lequel l’analysé s’est si bien adapté à la situation analytique infantile — dont les caractères principaux sont le refus de relation d’objet et la frustration libidinale incessante — que sa tendance régressive est bien établie, et que les différents niveaux de développement sont atteints, revécus et perlaborés.

Un troisième ou dernier stade consiste dans le cheminement inverse vers l’âge adulte, vers une indépendance nouvellement conquise, libérée d’un Surmoi archaïque et sevrée du Surmoi analytique. Quelle que soit la distance qui sépare l’âge adulte de l’enfance au début de l’analyse, la durée du premier et deuxième stades de l’analyse est aussi longue et prend autant de temps que le voyage de retour vers la maturité et l’indépendance. Seule une partie de ce chemin de retour qui va des niveaux infantiles à la maturité, est comprise dans les limites de temps de l’analyse au troisième stade ; le reste et la complète adaptation à l’âge adulte sont le plus souvent complétés par l’analysé après la fin de son analyse. Dans ce dernier stade post-analytique de grandes améliorations peuvent survenir. A ce point de vue il y a une réponse à trouver au problème, souvent discuté et incomplètement résolu, des améliorations survenant après la fin de l’analyse.

Il est superflu de faire remarquer que ces stades sont théoriques, du fait qu’en réalité ils n’apparaissent jamais nettement tranchés, mais qu’ils se chevauchent toujours.

La résistance

Le but initial de l’analyse est de provoquer une régression ; tout ce qui l’entrave est une résistance. Si au lieu d’un tel mouvement il se produit un arrêt (sous la forme soit d’acting out, soit de satisfactions transférentielles directes ou bien si le mouvement au lieu d’être régressif va dans la direction d’une apparente maturité (fuite vers la santé), on peut parler de résistance. Théoriquement l’acting out est une formidable variété de résistance, car l’analysé prend l’irréel de la situation analytique pour le réel et essaie d’établir des relations dans le réel avec l’analyste. En agissant ainsi, il enlève toute valeur au processus analytique dans le temps présent, car il rejette la force motrice de l’analyse — le refus de toute relation objectale dans la pièce où a lieu l’analyse et de la satisfaction libidinale qui en découle. Dans les cas où les premières victoires du transfert sont gagnées et où le patient abandonne rapidement ses symptômes, l’analyse risque de s’arrêter là. Le mécanisme de ces succès du transfert est d’une certaine manière la contrepartie de l’acting out. Le patient régresse rapidement au niveau de l’enfance et organise un fantasme inconscient de relation réciproque enfant-parent. Cette réalité et cette relation d’objet telles qu’elles existent à la base de la relation psychanalytique, il les confond entièrement avec une relation infantile, et il obéit inconsciemment (de mauvais gré ou obligé) à l’image parentale. Ce qui arrive dans ces cas est en fait que l’analysé a, dans ses fantasmes, organisé une relation de transfert hypnotique réciproque avec l’analyste; ou bien l’interprétation analytique n’a pas été assez rapide pour la prévenir, ou bien l’aptitude au transfert de l’analysé était trop forte. Il ne pourrait se faire à une adaptation progressive à la situation analytique. Autrement dit, l’analysé, face au stimulus que constitue une situation infantile, procède par voie d’autosuggestion (ou suggestion indirecte) pour se débarrasser d’un symptôme.

Le transfert a valeur de résistance pour autant qu’il empêche de retrouver des souvenirs, et arrête ainsi l’orientation régressive. En soi, il est le seul véhicule possible pour que le contenu inconscient parvienne à la conscience. On ne devrait donc pas assimiler sans distinction le transfert à la résistance, comme l’a fait Fenichel.

Contre-transfert

L’analyste lui-même est également soumis à la situation infantile à laquelle il participe. En fait, la situation infantile à laquelle il est exposé ne contient qu’un élément infantile plus important : l’analysé en train de régresser. Le Moi de l’analyste est aussi clivé entre un Moi qui observe et un Moi qui éprouve. L’analyste a eu lui-même son analyse profonde et il sait à quoi s’attendre : par là même, à la différence de l’analysé, il est dans une position de force. Alors que c’est la tâche de l’analysé que de s’adapter activement à la situation analytique, il incombe à l’analyste de demeurer résistant à une telle adaptation. Tandis que l’analysé doit vivre le passé et observer le présent, l’analyste doit vivre le présent et observer le passé ; il doit résister à toute tendance régressive à l’intérieur de lui-même. S’il est victime de sa propre technique, et vit le passé au lieu de l’observer, il est sujet à une contre-résistance. Le phénomène de contre-transfert peut très bien être décrit en paraphrasant la comparaison de Fenichel : l’analyste prend à tort le passé pour le présent.

Aptitude au traitement analytique

Si la thèse de cet article se vérifiait, il serait possible de trouver un critère pour l’aptitude de malades de diverses catégories à un traitement analytique. Pour répondre à la technique analytique classique, les sujets en analyse doivent avoir des relations d’objet intactes et suffisamment de possibilité d’adaptation pour faire face à la situation analytique par une nouvelle régression. Pour l’hypnose comme pour la psychanalyse il y a tous les degrés de l’hystérique au schizophrène. Abraham dit : « Le négativisme de la démence précoce est l’antithèse la plus parfaite du transfert. Par opposition à l’hystérie, ces patients ne sont que très faiblement accessibles à l’hypnose. Lorsqu’on essaie de les psychanalyser, nous remarquons à nouveau l’absence de transfert. » On sait bien que le haut degré de suggestibilité, c’est-à-dire la capacité de transférer, est une caractéristique principale de l’hystérie. L’hystérie, et tout le groupe appartenant aux névroses de transfert, se caractérisent par une adaptation à la réalité qui est inadéquate et immature ; à leurs réactions se mêlent des attitudes et des mécanismes infantiles. C’est pourquoi sous la pression du milieu[10] analytique infantile, ils répondent franchement, et relativement vite, à la perte du monde objectai et des relations d’objet, en majorant leur comportement infantile. Le caractère névrotique obsessionnel y répond moins facilement et moins franchement parce que ses relations d’objet sont relativement solidement établies (par exemple, sublimation fonctionnant bien), et donc plus difficiles à résoudre par l’analyse. Le refus de relations d’objet et de satisfactions libidinales dans l’analyse est fréquemment évité par un renforcement des sublimations ; avant de pouvoir poursuivre l’analyse il faut alors détruire cette « relation d’objet sublimée ».

Les psychotiques sont réfractaires à la technique classique, si l’on admet cette thèse, parce que leurs relations d’objet sont mauvaises et faibles, c’est pourquoi il ne reste rien de la privation que pourrait leur faire subir la technique classique ; ou alors leurs relations d’objet sont trop ténues pour que la privation ne fasse quelque différence. Freud dit : « En nous basant sur nos propres observations cliniques de ces patients, nous avons conclu qu’ils ont dû abandonner leur investissement libidinal objectai, et qu’ils ont transformé la libido d’objet en libido du Moi. » Etant donné que le cœur de la technique classique est la privation de relations d’objet infligée au patient, par le moyen de son exposition à un milieu infantile, les régressions narcissiques doivent en conséquence s’avérer inaccessibles à la technique classique. Evidemment ceci ne les exclut pas de méthodes analytiques qui s’écartent de la forme classique. Le principal changement nécessité par leur approche consistera à modifier la technique dans les premières phases du traitement analytique. Cet aspect de la question a aussi un rapport avec les problèmes du transfert et en particulier avec la névrose de transfert, qui est contestée parmi les analystes d’enfants.

Définition du transfert analytique

Si quelqu’un qui possède en lui-même un certain degré de suggestibilité est soumis à un stimulus de suggestion et y réagit, on peut dire qu’il est sous l’influence de la suggestion. Pour arriver à une définition du transfert analytique, il est nécessaire, en premier lieu, d’introduire un terme analogue à la suggestibilité dans l’hypnose et de parler de capacité inhérente d’un sujet ou d’aptitude à transférer. Cette aptitude est précisément le même élément que la suggestibilité, à savoir une capacité à s’adapter en régressant. Alors que dans l’hypnose le facteur déclenchant est le stimulus « suggestif» suivi de la suggestion, en psychanalyse, la capacité de régression du sujet rencontre le stimulus extérieur (ou facteur déclenchant) qu’est la situation infantile de l’analyse. En psychanalyse il n’y a pas ensuite de suggestion venant de l’analyste, mais une poussée constante menant à une régression plus profonde à travers la situation infantile de l’analyse. Si le sujet y réagit, il va développer une situation de transfert, c’est-à-dire régresser et établir des relations aux imagos primitives. Ainsi, le transfert en analyse peut-il être défini comme une adaptation progressive du sujet à la situation analytique infantile au moyen de la régression.

Caractère spontané du transfert

Le transfert ne peut-être considéré comme une réaction névrotique spontanée. On peut dire qu’il est la résultante de deux forces : l’aptitude inhérente de l’analysé à transférer, et le stimulus extérieur de la situation analytique. On doit donc distinguer dans le mécanisme du transfert analytique des facteurs intrinsèques et extrinsèques : la réponse à la situation analytique variera en intensité suivant les différents types d’analysés. On a découvert que la capacité de transférer est inhérente — et ne varie que quantitativement — à tous les sujets qui peuvent être analysés, qu’ils soient névrosés ou non. Pour justifier cela, le terme de « névrosé » a subi une telle extension qu’il a perdu la plus grande partie de sa signification, car le facteur déclenchant, la situation infantile, n’était pas perçu.

Il est intéressant historiquement, d’observer que dans les beaux jours de l’hypnose, l’aptitude à être hypnotisé était considérée comme un trait caractéristique de l’hystérie ; l’hypnose, en fait, était considérée comme une « hystérie artificielle » (Charcot). C’est précisément la même situation qui s’est produite en psychanalyse en ce qui concerne la névrose de transfert. Quand, à sa stupéfaction, Freud rencontra le transfert dans sa nouvelle technique, qu’il n’appliquait qu’aux patients névrosés, il attribua « cet étrange phénomène de transfert » à la névrose du patient, et il y vit « une caractéristique particulière aux névrosés ». Quand il forgea pour les manifestations aiguës du transfert le terme de « névrose de transfert » c’était une affirmation explicite du fait que ces manifestations étaient la « réédition » d’une ancienne névrose se révélant dans le cadre du traitement psychanalytique. Une fois que le concept de névrose de transfert fut devenu doctrine dans l’enseignement de la psychanalyse, les manifestations aiguës furent, sans être à nouveau remises en question, tenues pour inséparablement liées au sujet névrosé.

Ainsi historiquement, la liaison du transfert à la névrose est une réplique exacte de la liaison première de l’hypnose à l’hystérie. Freud, dans sa période pré-analytique, salua avec enthousiasme la démonstration de Bernheim selon laquelle la plupart des gens pouvaient être hypnotisés, et l’hypnose ne devait plus être considérée comme inséparable de l’hystérie. Dans son introduction au livre de Bernheim, Freud disait : « L’exploit de Bernheim… consiste précisément à avoir dépouillé les manifestations de l’hypnose de leur étrangeté en les reliant avec des phénomènes de la vie psychologique normale et du sommeil. »

En face de cette assertion, il est extraordinaire que la psychanalyse n’ait jamais prononcé le divorce officiel entre transfert et névrose clinique.

Résolution du transfert

On a considéré la résolution du transfert comme la garantie et une preuve du fait que la suggestion ne joue aucun rôle en psychanalyse. La validité de cet argument a été remise en question plus haut, en se basant sur le fait que le sens et la définition de « suggestion » sont en eux-mêmes vagues, variables, et utilisés dans des acceptions diverses… Un poids supplémentaire est donné à cette opinion quand on se rend compte que la résolution du transfert psychanalytique elle-même n’est pas comprise dans tous ses aspects. Il est vrai que ses manifestations sont sans cesse analysées en psychanalyse, et que l’on est tenté de les réduire, mais sa résolution ultime, ou même son ultime destin, ne sont pas clairement compris. Toutes les fois qu’il est finalement résolu, cela a lieu durant une période mal définie qui suit la fin de l’analyse. De ce seul fait il échappe à une observation scientifique stricte. On pourrait même prouver que le transfert analytique peut, sous certains aspects, se résoudre d’une certaine manière lui-même. Dans l’hypnose évidemment, on n’essaie jamais de résoudre le transfert ; mais il ne faut pas en inférer qu’il est destiné qu’il doit forcément persister. Plus exactement, on le laisse « se débrouiller ». Si nous suivons ici cette ligne de pensée, ce n’est nullement pour détourner le lecteur de la différence essentielle qui existe entre la résolution du transfert hypnotique et celle du transfert analytique, mais dans l’intention d’insister sur le fait que, du point de vue théorique, la conception n’est pas assez claire et de là qu’elle est susceptible de créer une confusion au niveau des conclusions essentielles au lieu de les clarifier. Il semble important de souligner ce fait, de même que par le seul poids de l’habitude et de la répétition, des conceptions confuses tendent à revêtir le caractère et la dignité de concepts scientifiques clairs.

Il y a malgré tout une autre différence entre transfert hypnotique et analytique, qui est dépourvue de toute ambiguïté, et que l’on peut bien considérer plus fondamentalement importante pour différencier la psychanalyse des autres psychothérapies. Nous avons émis l’hypothèse que l’hypnose et la psychanalyse exploitent toutes deux les situations infantiles, que toutes deux elles recréent. Mais dans l’hypnose, le transfert est réellement et véritablement une relation réciproque qui existe entre l’hypnotiseur et l’hypnotisé. Le sujet hypnotisé transfère, bien sûr, mais lui aussi est objet de transfert. On est tenté de dire que le transfert fait partie de l’hypnose et en est une partie essentielle (et sur ce point de toutes psychothérapies dans lesquelles le patient est aidé ou encouragé, reçoit conseils ou critiques). Cette interaction entre hypnotiseur et hypnotisé a conduit Freud a décrire l’hypnose comme un « groupe de deux ».

Le patient est soumis à une suggestion directe dirigée contre le symptôme. En psychanalyse, seul l’analysé n’est pas l’objet d’un transfert. L’analyste doit résister à toute tentation de régresser, il reste neutre, au large, un spectateur, il n’est jamais un co-acteur. L’analysé est incité à régresser et à « transférer » seul, en réponse à la situation analytique. La relation de transfert doit, strictement parlant, ne pas se rapporter à une relation entre analysé et analyste, mais plus exactement à la relation de l’analysé à son analyste. L’analyste maintient l’analysé dans l’isolement. De par sa nature fondamentale, l’analyse, contrairement à l’hypnose, n’est pas un groupe de deux. On ne nie pas de fait que l’analyse ne soit un « travail en attelage ». Dans la mesure où elle l’est, il existe une relation « objective » entre l’analyste et l’analysé. Parce que l’analyste demeure en dehors du mouvement régressif, parce que c’est son devoir de prouver sa résistance au contre-transfert grâce à sa propre analyse, la suggestion ne peut, par nature, jouer aucun rôle dans le processus classique de la technique psychanalytique.

Il est intéressant d’un point de vue historique de jeter un regard en arrière sur le développement de la psychanalyse, et de découvrir que, bien que la base théorique telle qu’elle est montrée dans cet article n’ait jamais été présentée, le sujet du contre-transfert était ressenti inconsciemment comme le point le plus vulnérable et le résultat le plus significatif en psychanalyse.

La littérature qui concerne le « maniement du transfert » confirme facilement cette assertion. De cette immunité de principe à la régression, l’idée de la passivité de l’analyste vient tout droit, mais on s’est autorisé à tort à l’étendre à une notion de passivité régissant l’ensemble de la technique psychanalytique.

Pour faire du transfert et de son évolution la différence essentielle entre la psychanalyse et les autres psychothérapies, la technique psychanalytique doit se définir comme la seule méthode dans laquelle une régression unilatérale, infantile — le transfert analytique — est induite chez un patient (l’analysé), analysée, perlaborée, et finalement résolue.

Résumé

1) Nous attirons l’attention sur l’absence de compréhension claire du concept fondamental de transfert analytique, et nous montrons dans ses grandes lignes les raisons de cette lacune.

2) Nous démontrons les divergences et incertitudes que recouvre ce terme.

3) En dépit des différences fondamentales d’opinion en ce qui concerne la nature du transfert, il y a une unanimité surprenante et un complet accord en ce qui concerne l’origine des manifestations du transfert. On les tient pour surgir spontanément de l’intérieur de l’analysé (le névrosé).

4) Nous présentons une hypothèse qui conteste l’émergence spontanée du transfert.

5) A partir de l’exposé d’une analogie étroite entre transferts hypnotique et analytique, nous déduisons que l’analogie s’étend à la production de ces phénomènes = le transfert analytique est induit chez un analysé « prêt au transfert ».

6) L’analysé est soumis à un environnement infantile rigide auquel il doit progressivement s’adapter en régressant.

7) Nous décrivons et nous discutons les éléments qui constituent cette situation analytique : nous abordons les problèmes qui surgissent à propos de cette « activité » et leur influence sur le patient

8) Nous tirons les conclusions de cette conception en ce qui concerne les stades de l’analyse, et nous proposons une définition de « névrose de transfert ».

Nous discutons la résistance, le contre-transfert, et la possibilité d’accéder à un traitement psychanalytique. Nous définissons le transfert psychanalytique et nous regardons sa résolution avec un esprit critique.

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[1] Freud a contredit plus tard cette affirmation dans « Le Moi et le Ça ».

[2] Représentée par l’hypnotiseur. (N.d.T)

[3] Dans ses Etudes sur l’hystérie, Freud utilise, en français dans le texte, les termes de « fausse association » et de « mésalliance ».

[4] As a current expérience. (N.d.T.)

[5] Nous adoptons la traduction de worked through par « a perlaboré » plutôt que par « élaboré », proposée par Laplanche et Pontalis, Vocabulaire de la Psychanalyse. (N.d.T.)

[6] Rado dit :  » Ce ne serait pas, peut-on penser, dévier des modes d’expression analytiques habituels que de suggérer que le transfert de libido, des symptômes à l’expérience hypnotique, équivaut à la constitution d’une névrose de transfert hypnotique. « 

[7] Mot à mot : « d’une seule gorgée » (N.d.T).

[8] Nunberg dit :  » La notion du temps du patient semble être en panne, le passé prend la place du présent, et le présent prend la place du passé. »

[9] Hood-winked = m. à m. : les yeux bandés. (N.d.T.)

[10] En français dans le teste. (N.d.T.)

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