Marie Bonaparte: Freud, l’homme et l’oeuvre (1938)

Article paru dans Le Petit Parisien du mardi 14 juin 1938.

On sait que le professeur Freud, ayant dû quitter sa patrie autrichienne, vient de passer par Paris, se rendant avec sa famille à Londres où il compte s’établir et poursuivre sa vie de long et fécond labeur. A cette occasion, Le Petit Parisien m’a demandé, en tant que disciple du créateur de la psychanalyse, de retracer pour ses lecteurs, en quelques traits, la vie et l’œuvre de Sigmund Freud.

Il naquit le 6 mai 1856 à Freiberg, en Moravie, une partie de la Tchécoslovaquie actuelle. Premier né d’une famille juive venue là se fixer après un long exode, l’enfant devait, dès l’âge de quatre ans, arriver avec ses parents à Vienne. La famille s’accroissait; le jeune Sigmund, cependant, faisait de brillantes études au lycée. Il devenait même un remarquable helléniste, pouvant réciter par cœur de longs passages de l’Iliade.

Bien que de condition modeste, son père lui laissa le choix de sa profession. Mû par une soif ardente de savoir, l’adolescent lisait beaucoup: les œuvres de Darwin, alors a il apogée de sa gloire, et celles de Goethe.

C’est même, il l’a rapporté depuis, la lecture du bel essai de Goethe sur la Nature qui décida du choix de la carrière de Sigmund Freud. En 1873, il s’inscrivait comme étudiant à la faculté de médecine de Vienne.

Après des stages dans divers laboratoires de physiologie et d’anatomie, Freud résolut de se spécialiser dans le traitement des «nerveux».

Depuis toujours, ces malades déconcertent les médecins. Ils présentent des symptômes difficiles à comprendre, malaisés à guérir. Tantôt une jeune fille, une jeune femme, considérée la veille encore comme normale, est saisie d’une étrange insensibilité ou immobilité d’une jambe ou d’un bras l’empêchant de marcher, de se livrer aux moindres occupations; tantôt, elle ne peut plus librement parler, ne peut plus écrire, ou, musicienne, jouer du piano. On a alors affaire a ce que les médecins appellent une «inhibition hystérique». Une autre jeune femme se trouve affectée de la peur ou des chiens ou des chats, pouvant aller si loin que cette terreur l’empêche de sortir dans la rue, où l’on peut rencontrer ces redoutables fauves. La simple peur des grands espaces à traverser, rues ou places, interdit à certains autres malades, les «agoraphobes», de sortir de chez eux. Nous avons là affaire à ce que l’on appelle des «phobies».

Ou bien – autre type de névrose – un jeune étudiant se sent de façon croissante troublé, dès qu’il ouvre ses livres, par des pensées parasites qui l’empêchent de travailler, mais qu’il ne peut chasser. Ces pensées sont, d’ordinaire, d’allure grotesque, absurde; par exemple, il devra se répéter dix ou vingt fois que sa chambre a des murs verts ou rouges. Quelle torture pour un croyant quand une névrose semblable le frappe et qu’au milieu, de ses prières il est, comme tenté du démon, hanté de phrases blasphématoires!

Telle dame, enfin, se sentira obligée de se laver cinquante fois par jour les mains, sans cesse de nouveau souillées. Une autre ne- pourra se mettre au lit, goûter quelque repos qu’après avoir accompli un cérémonial compliqué du coucher, arrangé de telle façon minutieuse, et pas autrement, oreillers, traversin, couvertures, et jusqu’aux meubles de la chambre, ce qui parfois prend des heures.

Une troisième devra se relever à l’infini pour s’assurer que sa porte est bien fermée à clef, ou bien que le robinet du gaz n’est pas resté ouvert, ce dont elle doute à chaque fois où elle s’est de nouveau recouchée, tourment affreux qui l’empêche de s’endormir. Voilà des cas de «névrose obsessionnelle», de cette névrose qui se passe sur le plan de la seule pensée, de l’intellect et n’en est que plus difficile à saisir, à modifier, à guérir.

Car ces malheureux, dont l’entourage bien souvent dit: «Ils n’ont qu’à vouloir ne pas être ainsi!», sont justement atteints dans leur faculté de vouloir. Ils sont, en réalité, la proie comme d’un démon interne qui les oblige à agir comme ils font, qu’ils le veuillent ou non, les privant, par ce gaspillage absurde de leurs forces, d’une grande part de leur rendement social comme de leur bonheur vital.

Que dire encore de tous les troubles de la sexualité: femmes frigides, à la tragédie conjugale cachée; hommes impuissants, à la détresse d’autant plus douloureuse qu’on rit bien souvent d’eux?

C’est à toute cette classe de malheureux, qu’on appelle en bloc des nerveux, névropathes ou névrosés, que Sigmund Freud, au début de sa carrière médicale, décida de se consacrer.

Alors, vers 1885, l’étude des maladies nerveuses n’était pas très en vogue à Vienne. Par contre, à Paris, une grande école s’était créée: l’enseignement de Charcot rayonnait à la Salpêtrière.

La personnalité de Charcot était puissante et séduisante; autour de lui, toute une phalange de disciples enthousiastes s’était groupée. C’est à ceux-ci que le jeune médecin viennois souhaita se joindre. Et, l’hiver de 1885-1886, il put, en effet, le passer à Paris, auprès du maître.

On sait que Charcot démontrait, à la Salpêtrière, la réalité des phénomènes hystériques, auparavant niés ou traités de simple simulation. Une partie de son enseignement s’est d’ailleurs avérée peu sure, une autre a subsisté; ce n’est pas ici à en faire le départ. Ce que Freud dut surtout à Charcot, ce fut l’atmosphère où, pendant plusieurs mois autour de lui, il respira: atmosphère d’enthousiasme scientifique et de hauteur morale, bien faite pour exalter les qualités d’esprit et de caractère dont la nature, à sa naissance, l’avait doué.

En France encore, à Nancy, il devait faire un stage auprès de Bernheim, lequel s’était consacré à l’étude rationnelle de l’hypnotisme, jusque-là abandonnée aux seuls charlatans. Là, Freud devait se familiariser avec ces mystérieux détours de notre âme inconsciente, de cette partie de nous-mêmes qui sommeille au-dessous de notre conscience éveillée et qui, ignorée de nous, n’en agit pas moins en nous avec force. C’est cet inconscient qui se réveille dans l’hypnose, dans le rêve de nos nuits et les peuple de ces fantasmes étranges qui nous effarent et que nous oublions souvent au réveil.

De retour à Vienne, Freud s’établit enfin à son propre compte comme spécialiste des maladies nerveuses. Il abandonna bien vite les cures des nerveux par l’électricité et l’hydrothérapie, encore en vogue alors, reconnaissant que le traitement de ces troubles, tout comme leur origine, était d’abord psychologique. C’était l’âme qui était malade, c’était l’âme qu’il fallait soigner.

En collaboration avec un médecin de Vienne, le Dr Joseph Breuer, Freud commença ses traitements de nerveux par l’hypnose. On les hypnotisait et, pendant qu’ils dormaient, on les faisait se «ressouvenir» de ce qu’ils avaient oublié et qui avait occasionné leurs symptômes: événements pénibles, émois douloureux. Ces souvenirs une fois retrouvés, les symptômes disparaissaient. Par exemple, une jeune hystérique présentait-elle une contracture du bras qu’elle ne semblait plus pouvoir remuer, on la faisait se ressouvenir de l’occasion où cette contracture s’était produite: désir refoulé de frapper sa mère ou son fiancé avec ce même bras, qui avait été suivi de l’inhibition du mouvement agressif: la contracture alors disparaissait.

Mais tout le monde ne se laisse pas hypnotiser, et, de plus, les succès de ce genre n’étaient pas toujours durables.

C’est alors que, devant les limitations de l’hypnose, Freud y renonça et, pour la cure des nerveux, créa la psychanalyse proprement dite.

La psychanalyse se pratique ainsi: le malade est étendu sur un divan, bien au repos. Le psychanalyste s’installe derrière lui et le prie de dire tout ce qui lui passe par l’esprit, sans distinction aucune, que ce soit insignifiant, choquant, dégoûtant, impoli, voire grossier. On avouera que, dans aucune relation humaine, pareille franchise n’est exigée – que dis-je? tolérée – et que la situation analytique est, de ce point de vue, originale et sans égale.

Le psychanalyste écoute sans interroger. Il se tait longuement et évite de suggérer quoi que ce soit au patient. Mais quand il a compris quelque chose que le malade conte sans lui-même en saisir la portée, il le lui signale, sans insister.

La psychanalyse est une méthode de cure longue: une heure par jour pendant des mois, souvent des années, le mal étant rebelle. Mais s’il fallut des années, des décades de vie pour constituer une personnalité malade, comment s’étonner qu’il faille un assez grand nombre d’heures pour réparer ce que la vie a mal fait?

La psychanalyse se sert, pour comprendre les êtres, non seulement de leur partie consciente, de leur raison éveillée, mais encore des rêves de leurs nuits.

Ce fut, en effet, l’un des plus grands, exploits que celui accompli par Freud quand il déchiffra le sens des rêves des hommes. Depuis l’antiquité, on s’y était efforce sans y parvenir. Freud, le premier, comprit que nos rêves reflètent nos désirs comme nos souvenirs inconscients. Le rêve n’est pas prophétique, comme on a voulu le croire longtemps, mais il révèle les parties les plus cachées de notre caractère comme nos plus secrets instincts. Ces instincts sont souvent loin d’être beaux, qu’ils soient sexuels ou agressifs, et c’est ce qu’elle a découvert en eux, et qui parfois peu les flatte, qui a valu à la psychanalyse tant d’attaques de la part des hommes offensés.

Ainsi, de 1885 jusqu’aujourd’hui, Freud se consacra aux soins à donner à ces misères humaines – rançon de la civilisation – que sont les maladies nerveuses, les névroses. Au cours de ce long labeur devait s’éclairer à ses yeux la structure de l’âme humaine, et l’on peut dire que la psychologie ne fut vraiment fondée que du jour où Freud y adjoignit la science de l’inconscient, de tous ces obscurs mouvements qui s’agitent au fond de nous et nous commandent sans que nous le sachions.

La psychanalyse a ainsi expliqué non seulement l’énigme des névroses et celles du rêve, mais encore jeté un jour nouveau sur la genèse de toutes les grandes créations psychiques de l’homme: culture en général, morale, religion. Le grand labeur scientifique de Freud est d’ailleurs consigné dans les douze gros volumes de ses Œuvres complètes.

On s’est souvent demandé quelle a pu être la vie de Freud. Les uns s’imaginent parfois que celui qui étudia tous les mystères de l’instinct humain, toutes nos turpitudes, a dû les vivre lui-même pour les si bien saisir. Or rien n’est plus faux; c’est, au contraire, en étant au-dessus d’elles que Freud put mieux les comprendre.

On me demande aussi souvent des, anecdotes sur Freud. Il en est peu, pour la même raison. La vie de Freud fut celle d’un sage et on n’en peut rien conter de piquant, de saillant.

Depuis près d’un demi-siècle habitant la même maison, dans la Berggasse, une rue paisible de Vienne, à partager son temps entre sa famille et ses travaux. L’appartement était au premier: d’un côté, les pièces consacrées à l’habitation de la famille; de l’autre, le bureau et la bibliothèque du savant. Les pièces, -du côté de la rue – salon et salle à manger – s’ornaient de fleurs soignées par les mains des femmes de la famille: Mme Freud, fidèle compagne du maître, et la sœur de celle-ci, Mlle Bernays, qui consacra sa vie à sa sœur et aux siens. Enfin, la dernière de ses six enfants, Anna, est devenue la collaboratrice du maître et l’un des plus éminents parmi ses disciples.

J’ai écrit ce paragraphe au passé, car Freud a dû quitter la maison où s’écoula la plus grande partie de sa calme et féconde existence. L’atmosphère nouvelle, irrespirable pour un penseur, qui s’est abattue sur sa patrie viennoise l’a, en effet, contraint à s’expatrier et à aller achever, entouré des siens, dans cette libérale Angleterre toujours accueillante aux proscrits comme aux grands esprits, une vie tout entière consacrée à l’humanité et au savoir.

Ce contenu a été publié dans Sur Freud, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Merci de taper les caractères de l'image Captcha dans le champ

Please type the characters of this captcha image in the input box

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>