Joël Bernat : « Fatigue psychique »

La fatigue psychique n’est pas un symptôme mais un signal d’alarme éprouvé le plus souvent physiquement dont la fonction est d’indiquer un niveau trop élevé de stimulations et d’excitations psychiques, ce qui réclame une action de réduction de ces tensions pouvant aller jusqu’à la modification de notre rapport au monde voire de notre mode d’existence. Texte publié dans le Dictionnaire de la fatigue, Philippe Zawieja dir., Droz, 2016, repris et corrigé.

La notion de fatigue psychique n’est pas – ou trop peu – reconnue comme symptôme ou entité à part entière, et ceci pour deux raisons possibles :

  1. il s’agit d’une notion qui paraît vague du fait d’englober un vaste champ de causes, ce qui la rend difficilement utilisable, sinon comme « porte d’entrée » d’un examen clinique ;
  2. il y aurait un certain effet de la morale et de la culture qui n’autorise pas vraiment l’expression et la reconnaissance d’une fatigue psychique, qui ne pourrait dès lors se dire qu’en termes de fatigue physique. Ce facteur, disons social, serait à mettre en lien avec les exigences de productivité et de compétition de la société (au pire l’idéal d’un homme machine, « sans états d’âmes »), redoublé et intensifié par les idéaux individuels, par exemple de performance et de perfection.

Ces deux causes conjointes feraient de la notion de fatigue psychique une grande absente de la pratique diagnostique et clinique.

Il y a pourtant toute une préhistoire de cette notion. Nous en donnerons deux exemples :

  1. Au IVe siècle, des moines sont touchés par un mal nommé acedia[1], désignant une tristesse et un dégoût de la vie. Pour endiguer ce mal, il sera qualifié de péché capital et changera de nom au XIIIe pour devenir : paresse, et dès lors applicable aux laïcs comme péché aussi bien devant la religion que devant la société. L’antidote sera une activité saine (voir les valeurs bourgeoises du XVIIIe). Bref, cela vient dénier l’épuisement psychique et le transformer en faute morale.
  2. vers 1900, la notion de neurasthénie décrite par le neurologue américain George Beard[2] (1839-1883) et introduite en France par Charcot, définissait une fatigue physique d’origine nerveuse (au sens de psychique au XIXe) et regroupant des symptômes les plus divers. Mais cette diversité, si elle fit le succès de la notion eut pour conséquence que tout le monde, ou presque, se retrouvât neurasthénique… Ce fut la « maladie du jour » ou « maladie de la civilisation » concernant l’ensemble de ceux qu’on appelait alors les « petits mentaux », c’est-à-dire les névrosés et « déprimés de ville ». Entendons ici la dimension dévalorisante de ces expressions par rapport au modèle idéal du citoyen fort et sain, supérieur.

De même de nos jours, le diagnostic de fatigue psychique est trop souvent confondu et recouvert par ceux de dépression, de burn-out, etc., notions qui drainent, sous-entendues en elles, des connotations de faiblesse, ce qui amène donc la question de la spécificité de cette notion.

Spécificités de la plainte

La fatigue psychique peut être un éprouvé assez banal, tel qu’il peut se rencontrer au réveil par exemple, mais recouvert par un autodiagnostic de fatigue physique qui est une dénégation car souvent la nuit fut en elle-même suffisante au repos psychique et à la récupération énergétique : l’individu a alors de la peine à se lever, se mettre en mouvement, ressentant une sorte de pesanteur en lui tout comme face à la journée « qui l’attend » et dont l’exemple le plus connu est la « cuirasse du lundi matin » qui « plombe » face à une nouvelle semaine d’activités.

Cela pointe une première difficulté, celle de l’interprétation par le physique qui vient masquer l’origine psychique. Car il y a souvent des éprouvés de honte et des sentiments de faillites (narcissiques) qui se lient à ces états qui s’opposent à l’idéalité ambiante d’une société.

Freud[3] considéra la neurasthénie comme névrose actuelle liée, par exemple, à l’incapacité de résoudre de façon satisfaisante une tension pulsionnelle. Cette tension se déplace alors en somatisations telles que l’impression de fatigue physique, les céphalées, la dyspepsie, la constipation, les paresthésies spinales, alors que l’appauvrissement de l’activité sexuelle devient une façon d’éviter (refouler) ces tensions. D’autres[4] ont considéré la neurasthénie comme manifestation masculine de l’hystérie du fait de ces somatisations (pensées comme conversions).

Schématiquement, les plaintes peuvent s’organiser selon des causes désignées par le patient en origine externes ou internes :

– origines désignées comme externes, le plus souvent en termes de trop, de surcharge : « on m’en demande trop, etc. » Deux registres d’explications :

  • le plus fréquemment, c’est l’autre, le monde externe ou le stress qui sont désignés comme source et cause afin de décrire l’éprouvé face au monde extérieur (ou supposé tel). Si le terme de stress est en vogue malgré ses contours flous, il fait courir le risque de donner une illusion d’explication externe et d’occulter ainsi notre rapport au monde : car tout le monde n’est pas fatigué par le même monde. Le plus souvent, en fait, un trop plein de stimulations et de chose à élaborer et assimiler qui se heurte aux capacités d’un être. Il y a là une projection de l’intérieur sur l’externe car, il faut bien le dire, la cause externe est bien plus socialement partagée et recevable que l’interne, jugée dévalorisante.
  • d’où la désignation (ou l’accusation) du somatique comme source du mal-être : le corps est vécu comme externe à la psyché (« j’ai un corps ») et ceci à travers des plaintes telles que : ratés dans les actions, perception de fatigue, augmentation du régime de l’activité psychophysiologique (par exemple, rythme cardiaque et pression sanguine élevés).

Mais reste la difficulté à départager les réalités du monde externe et les réalités psychiques du monde interne ;

– origines désignées comme internes, le plus souvent en termes de vide, de sous-charge : « je suis vidé, lessivé, crevé, à plat » (selon l’image d’une baudruche dégonflée) ; l’éprouvé de sentiments de lassitude, d’impuissance, de découragement, etc. qui écrasent et rendent passif ; la perte, non pas tant d’énergies mais en fait des envies ; le poids du monde (tel Atlas portant le monde, ou plus communément, « en avoir plein de dos », « porter sa croix », « en faire une montagne », etc.) L’éprouvé de manques de forces fut décrit en termes d’aboulie[5] mais peut traduire aussi une absence de désirs (aphanisis), état trop facilement masqué par le diagnostic de dépression ou plus souvent de déprime.

Tout cela décrit en fait des résultats, des éprouvés, et non pas de réelles causes, et fait courir le risque de confondre le mode d’expression de la problématique avec sa source.

Esquisses cliniques

Ici aussi, il nous faut faire la part entre deux grands registres de causes (qui, en fait, s’interpénètrent) :

1- causes liées au quantitatif, c’est-à-dire aux taux de stimulations ou des seuils d’admission :

– le monde trop envahissant via les ordinateurs, les medias, téléphones portables, les foules, etc., créant un trop de connexions qui sursaturent la vie psychique et son seuil d’assimilation ou de « digestion » de ces stimuli, seuils qui diffèrent selon les individus. Cette saturation psychique produit ce que les anciens dénommaient la faiblesse irritable : un rien irrite, l’essentiel et le futile sont difficiles à différencier, et toute chose prend un caractère urgent du fait de produire un débordement, un trop plein. Cela indique chez un sujet le défaut de lieux et d’espaces de restauration ou de recréation (car le sommeil n’y suffit pas) et d’élaboration ;

– alors le ralentissement de la vie psychique et du fonctionnement mental (ou cérébral) est dans ce cas une défense, une sécurité, puisque cela réduit l’admission des stimuli externes, une sorte de filtre ou de tampon entre le monde externe et le sujet afin de réduire les taux de stimuli, ce qui abaisse les performances, avec le risque, en cas d’échec (perte de la qualité du sommeil entraînant un épuisement vital), d’enkystement de ce système de défense jusqu’au retrait progressif du monde externe.

2- causes liées au qualitatif, c’est-à-dire l’effet éprouvé de conflits et de processus psychiques internes :

– absences d’expressions et de satisfactions sensorielles (de plaisir par exemple et de son effet purgatif des tensions dans le sens où le plaisir est un antidépresseur et anxiolytique naturel) face à un trop de fonctionnement cogitatif de la raison ;

– perte (ou absence) de sens : de la vie, de l’amour, de l’être[6], ce qui passive le sujet et lui rend le monde plus lourd ;

– difficultés à trouver des moyens de satisfaire ses envies et aspirations fondamentales dans la réalité d’où un sentiment d’échec résultant d’un trop de frustrations : il faudrait alors se résoudre à simplement vivre ou supporter l’existence au lieu de réellement exister ;

– de façon généralement considérée comme bénigne en tant qu’effet et signe d’inhibitions passagères, par exemple au travail ou à la création, état qui peut devenir chronique, sous la forme de renoncements par exemple ;

– effet du refoulement : en effet, le refoulement impose, pour se maintenir, une dépense permanente d’énergie psychique, et dès lors, plus nombreux sont-ils et plus les sujets sont épuisés mentalement, comme cela est le cas dans les névroses graves puisqu’une grande partie de l’énergie psychique est consommée pour maintenir les refoulements et les inhibitions ;

– la lutte contre les interdits (moraux) internes est permanente et consomme là aussi beaucoup d’énergie psychique, ce qui amène le sujet à « laisser-tomber » et donc se laisser tomber (le fameux « à quoi bon » et le « bof ! », etc.) car les interdits créent une situation de conflit avec les envies, situation qui, fonction du nombre de conflits et lorsqu’aucune solution n’est trouvée, finit par immobiliser peu à peu la vie psychique. Alors, il ne reste que peu d’énergie pour mener des actions et réaliser des désirs ;

– comme épuisement moral ou psychique, comme dans les cas de burn-out, et souvent masqué dans un premier temps par son expression physique. Conflits non résolus, sujet « planté » entre deux positions qu’il n’arrive pas à trancher, effets du trop de refoulements, etc., ou le poids d’idéaux surhumains (idéal de perfection ou de réussite, etc.)

Il n’y a de causes à la fatigue psychique qu’individuelles. S’il y a bien des exigences externes qui pèsent sur un sujet, c’est-à-dire une réalité du monde, il s’y surajoute le plus souvent des exigences internes qui en amplifient le poids.

 Il n’est donc pas question de faire de la fatigue psychique une pathologie à part entière mais d’entendre là un signe avant-coureur, un signal d’alarme, qui réclame un (ré)-aménagement du mode d’existence ou le traitement de certaines questions. Et lorsque ce signal n’est pas reconnu, il augmente d’intensité et produit ce que communément nous nommons « crise », parfois dite existentielle ou liée à un âge particulier (quarantaine, adolescence, etc.) Sinon, à partir d’un certain seuil, variable selon les individus et leurs situations, la fatigue psychique s’amplifie et se chronicise, menant à des états plus graves, tels que la dépression, burn-out et autres.

Il faut bien reconnaître que notre éducation ne nous apprend pas ce que serait une hygiène psychique au quotidien (il existe bien la récréation à l’école qui va dans ce sens) et il reste assez illusoire de croire que week-ends ou vacances y suffisent. Cette question n’est pas nouvelle puisque, que ce soit chez les Grecs de l’Antiquité (avec la notion de skhole) ou chez les Romains (avec leur opposition entre otium et negotium), elle se posait déjà, prise tout entière dans un problème plus vaste, celui du rapport entre les exigences de l’individu et celles de la société.

Bibliographie

  • Georges Beard: Neurasthenia, or nervous exhaustion,‎ Wood, New York, 1869 ; American nervousness, its causes and consequences, G.P. Putnam’s Sons, New-York, 1881 ; La neurasthénie sexuelle : hygiène, causes, symptômes et traitement (1884), Société d’éditions scientifiques, Paris, 1895 ; L’harmattan, Paris, 1999.
  • Sigmund Freud : « Sur les raisons d’individualiser un syndrome particulier hors de la neurasthénie sous le terme de névrose d’angoisse » (1895) & « La sexualité dans l’étiologie des névroses » (1898), in Œuvres complètes, III, P.U.F., Paris, 1989 ; « Leçons d’introduction à la psychanalyse » (1916-17), in Œuvres complètes, XIV, P.U.F., Paris, 2000 : chap. XXIV.
  • Paul Valéry, Le bilan de l’intelligence (1935), Allia, Paris, 2011.

 

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Notes :

[1] Du grec négligence.

[2] Georges Beard: Neurasthenia, or nervous exhaustion,‎ W. Wood, New York, 1869 ; American nervousness, its causes and consequences, G.P. Putnam’s Sons, New-York, 1881 ; La neurasthénie sexuelle : hygiène, causes, symptômes et traitement (1884), Société d’éditions scientifiques, Paris, 1895 ; L’harmattan, Paris, 1999.

[3] Sigmund Freud : « Sur les raisons d’individualiser un syndrome particulier hors de la neurasthénie sous le terme de névrose d’angoisse » (1895) & « La sexualité dans l’étiologie des névroses » (1898), in Œuvres complètes, III, P.U.F., Paris, 1989 ; « Leçons d’introduction à la psychanalyse » (1916-17), in Œuvres complètes, XIV, P.U.F., Paris, 2000 : chap. XXIV.

[4] William Osler, Neurasthenie, Appelton, New York, 1892 : 978-980 : « Lorsque les symptômes spinaux prédominent – qu’il s’agisse d’irritation spinale ou de neurasthénie spinale – les patients se plaignent d’une grande fatigue à la suite du plus insignifiant des efforts, d’un manque de tonus, de maux de dos et de douleurs aux jambes. Il y a présence possible de points sensibles à même la colonne vertébrale. On observe occasionnellement une perturbation des sensations, notamment des sensations d’engourdissement et de picotement, ainsi qu’un accroissement possible des réflexes. Une douleur constante au dos ou derrière le cou fait l’objet des plaintes les plus fréquentes. »

[5] L’aboulie ou absence de volonté désigne l’insuffisance ou la disparition de la volonté à mettre en œuvre toute action affective sans atteindre les fonctions intellectuelles.

[6] Voir Paul Valéry et le pessimisme culturel, par exemple in Le bilan de l’intelligence (1935), Allia, Paris, 2011.

 

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