Joël Bernat : « Une origine de la peur de la femme, à partir de Winnicott »

Winnicott a développé une réflexion sur l’origine de la peur de la femme, chez l’homme comme chez la femme, entre autres en quatre articles qui ne sont pas vraiment centrés sur cette question, bien qu’elle se révèle tel un fil rouge dans sa pensée. 

Winnicott a développé une réflexion sur l’origine de la peur de la femme, chez l’homme comme chez la femme, entre autres en quatre articles qui ne sont pas vraiment centrés sur cette question, bien qu’elle se révèle tel un fil rouge dans sa pensée.

1 – Peu après guerre, Winnicott réfléchit sur la notion de démocratie. N’oublions pas que nous sommes à la fin des années quarante, période où ont foisonnés les dictateurs : Mussolini, Franco, Hitler, Salazar, Staline, etc. C’est en réfléchissant à la clinique du dictateur qui lui vient cette affirmation : tout être, quel que soit son sexe, a en lui une certaine peur de la femme qui serait du coup : universelle[1].

Cette peur influencerait fortement les structures sociales, ce qui expliquerait notamment la cruauté envers les femmes et le refus de leur accorder un pouvoir ou une puissance, et ce depuis l’antiquité, au moins. C’est-à-dire, pas tant de leur accorder un statut d’égalité, non : ce qui est refusé et refoulé est la peur primaire qui est projetée sur elle, en effigie, bien plus que le refoulement de leur personne. Le résultat, hélas, est le même : elle paye pour quelque chose qu’elle n’est pas.

Par exemple, la Bible où nous apprenons qu’Ève est née du corps d’un homme, Adam, ce qui inverse le processus biologique et la met en position seconde[2] : elle est dépossédée de sa puissance d’enfantement et rendue ainsi impuissante.

Cette peur de la femme est pour Winnicott liée à une dette, celle que chacun a envers cet individu qui s’est dévoué pour lui à un moment essentiel de son développement lorsqu’il était totalement dépendant et impuissant du fait de son inachèvement biologique à la naissance. Bien sûr, on ne se souvient pas de cette première dépendance, ce qui fait que cette dette n’est pas reconnue. Mais justement, si l’on reconnaît en nous cette peur de la mère comme femme, et cette peur d’avoir été si dépendant, cela représente la première étape qui conduit à cette reconnaissance de la dette (p. 252). Et reconnaître cela ferait cesser le mécanisme de projection qui attribue par défaut (de reconnaissance)  à une autre femme cette crainte de se retrouver en dépendance.

Il s’agit donc de la peur de la mère en tant qu’elle est toute-puissante du fait de son pouvoir absolu de fournir ou pas ce dont le bébé a vitalement besoin pour se constituer. Et le bébé est doublement dépendant car il n’a pas conscience de cette dépendance absolue.

Cette dépendance associée, liée à cette toute-puissance laisse sa marque dans l’inconscient et fait donc retour en se projetant sur la femme, ce qui lui ré-attribue inconsciemment un pouvoir. Cette thèse fut reprise en partie (et différemment) par Lacan et s’entend dans ses formulations telles que : « la mère trésor de tous les signifiants » ou « le signifiant femme n’existe pas dans l’inconscient » – ni celui de l’homme – mais ce qui existe est le signifiant : mère. D’où les peurs.

De cette peur, nous en avons la trace dans la dimension maternelle du surmoi.

Cette peur première (dont il ne faut pas oublier l’envers : peur de perdre cette source vitale de soins, donc source de la peur de l’abandon) se renforce par la suite en une peur d’une image combinée (celle de la sorcière par exemple), c’est-à-dire d’une femme qui détient aussi la puissance d’un homme, ou, dirons-nous, une mère dont le pouvoir se lie à l’énigme de sa dimension de femme pour l’enfant.

Revenons à Winnicott qui nous indique que cette peur universelle a des effets dans l’organisation sociale. Pour illustrer cela, il va convoquer la figure du dictateur. Par exemple :

« Une des racines du besoin d’être soi-même dictateur peut être la compulsion à traiter et surmonter la peur de la femme en jouant son rôle. L’habitude curieuse du dictateur d’exiger non seulement une obéissance et une dépendance absolues, mais aussi qu’on « l’aime », peut avoir la même origine. »

Ce serait là un mode de renversement de la mère, par forcément en devenant ou faisant la mère, mais en la rendant impuissante du fait de prendre sa place ou plutôt ses qualités, c’est-à-dire en la renversant (suite à un mécanisme d’identification à l’agresseur tel que Ferenczi[3] l’a défini). Si les dictateurs ont castrés les femmes, ils ont exigé cette place de toute-puissance de la mère, où les autres sont tenus dans une dépendance et un amour inconditionnel, sous peine de mort, en échange d’une supposée protection et aussi, d’être la source des significations de la vie. Cette idéologie ne fait que reprendre les qualités supposées de la fonction maternelle qui, en effet lorsque l’on est son bébé, a pouvoir de vie et de mort sur nous.

Winnicott poursuit : « En outre, la tendance d’un groupe à accepter ou rechercher une domination réelle, est issue de la peur fantasmatique d’être dominé en fantasme par une femme. Cette peur conduit à rechercher et même à accepter la domination d’un personnage célèbre, surtout lorsqu’il est chargé d’incarner – et par conséquent de limiter – le caractère magique de la femme à qui l’on doit beaucoup et qui est, en fantasme, toute puissante. Le dictateur peut être renversé et il doit finalement mourir ; mais la figure féminine du fantasme primitif inconscient ne connaît pas de limites à son existence ou à son pouvoir. » (op. cit., p. 253)

C’est-à-dire que pour échapper à cette dépendance première, elle est le plus souvent déplacée sur une autre puissance, plus externe, ce qui donne l’illusion de s’en être dégagé. Ce qui est faux, bien sûr. Il n’y a eu qu’un changement d’objet, la relation à ces objets restant toujours la même.

Ce que Winnicott indique ici est en fait le trajet classique du refoulement : pour échapper à l’écrasement et à la soumission à une figure puissante, on la déplace en l’éloignant de soi : de la mère à la sorcière, puis à la maîtresse, puis à des figures de plus en plus lointaines voire symboliques telles que la Nature ou la Vérité, voire, plus efficace, en la changeant de sexe (par exemple un dictateur petit père de la Mère Patrie…) ou en la désexualisant. Ensuite, un avantage est que l’on peut tuer in effigie le représentant (soit un substitut du meurtre de la mère – dont on ne parle pas ou si peu dans la culture catholique[4]…) et l’on en connaît la jouissance : l’illusion d’avoir supprimé une puissance et d’en avoir cueilli un fragment.

2 – Winnicott reprend cette question sept ans plus tard[5] pour préciser que « Si le rôle de la mère n’est pas véritablement reconnu, une peur vague de la dépendance demeure. Cette peur prend parfois la forme de la peur de la femme ou de la peur d’une femme (…) une peur de la domination. »

Ainsi, le dictateur : « lutte pour contrôler la femme dont il craint inconsciemment la domination. Il tente de la contrôler en limitant son influence, en agissant à sa place et en exigeant en retour une totale soumission et de « l’amour »’ ». (p. 125[6])

Winnicott ne relève pas un autre destin de cette peur de la mère (peut-être parce qu’il en reste à la femme ?) c’est-à-dire le fait qu’elle vient composer la base du surmoi, la dimension maternelle du surmoi – qui sera par la suite reprise et « paternalisée ».

3 – En 1960, à partir de la question du sevrage[7], qui, souligne Winnicott, s’opère à la fois chez le bébé et chez la mère, Winnicott observe que cela engage la capacité du bébé à se débarrasser des choses : le bébé attend de sa mère qu’elle se désadapte, qu’elle « manque » : car cela le met en contact avec le « principe de réalité » (éprouvé par son moi), ce qui lui permet de progressivement s’éprouver et s’individuer. Remarque tout à fait importante car elle nous fait sortir d’une représentation univoque où le bébé ne fait que subir.

Mais si la mère n’est pas capable d’imposer ce manque, de se faire pas omniprésente, c’est-à-dire de laisser aller son bébé et lui permettre de grandir, d’être par lui-même, alors la pulsion qui pousse le bébé à se réaliser lui-même est entravée. En étant toujours là, toujours bonne, elle fait pire que le châtrer, car elle le laisse face à une double alternative :

  • soit se trouver dans un état permanent de régression, mêlé à sa mère,
  • soit la rejeter totalement, même si elle est apparemment bonne.

Il y a là toute une clinique spécifique qui n’est pas réservée au seul dictateur évidement, et qui se prolonge à l’âge adulte dans les situations où une interprétation ou un vécu de dépendance est ressenti, par exemple dans nos rapports avec une institution qui se présente souvent, fantasmatiquement, comme bonne mère nourricière aux bons seins meilleurs que ceux de la voisine. Le membre idéal du groupe est celui qui reprend la place de nourrisson et ne cherche pus de sevrage. On retrouve là l’abêtissement du sujet en groupe, sa peur de l’autorité, ses angoisses d’être abandonné, etc., que tout chef sait, de façon inconsciente, mobiliser et exploiter.

Et l’on comprend aussi les tentatives de dégagement par le meurtre fantasmatique ou pas, c’est-à-dire l’illusion de tuer la dépendance et donc la puissance qui lui est attribuée.

4 – Enfin, Winnicott[8] va reprendre ce fil, indiquant que, pour lui, sous le mot femme, il y a en fait : « la mère non reconnue des premiers stades de la vie de chaque homme et de chaque femme. »

Il en tire quelques conséquences :

  • pour l’homme tout commence par son désir d’être unique, seul à l’être et qu’il en soit ainsi pour toujours : ce qui ne fait que répéter la dépendance première et le se sentir pleinement exister dans et par le regard de l’autre, et non pas ce que Winnicott nomme par ailleurs : exister réellement ;
  • pour la femme, cela deviendrait plus compliqué du fait, comme l’indique Winnicott, qu’en chaque femme il y en a trois : le bébé fille, la mère, la mère de la mère (grand-mère), que la femme soit elle-même mère ou pas. C’est-à-dire que la femme peut traiter la relation qu’elle entretient en elle avec la femme de trois manières, par trois identifications, car elle prend place dans cette série infinie : bébé – mère – grand’mère ou mère – bébé fille – bébé de son bébé.

Et cela permettrait de comprendre autrement toute la difficulté pour une mère d’être aussi une femme. Par exemple ce sentiment de devoir abandonner son enfant, c’est-à-dire de mettre fin à la/sa dépendance envers lui, pour satisfaire sa dimension de femme. Et dire que c’est le père qui sépare mère et enfant, cela est en partie vrai vu de l’extérieur, mais Winnicott nous en propose un tout autre point de vu.

En Résumé :

Tout ceci nous donne une séquence de déplacements qui fait que, la peur d’être dépendant (d’un ou d’une autre, ou d’un objet, d’une addiction, etc.) répéterait cette dépendance vécue première, qui se déplace aisément sur la femme qui est tenue comme destinataire de quelque chose auquel elle n’a pas participé.

Ensuite, l’agression faite à l’objet – la femme – donne à croire que cela détruira et dégagera de cette dépendance, ce qui est faux, évidemment, d’autant plus que, outre le fait que cette agression ne s’adresse pas au bon objet, elle s’attaque à un objet alors que ce qui est en question est la relation à cet objet. Même imaginairement détruit, la relation de dépendance est maintenue, déplacée sur un autre objet, etc.

Bref, pour atteindre une certaine maturité et dépasser la haine envers les femmes, c’est-à-dire dépasser la peur première de la dépendance à cette femme qui était notre mère, tous les individus ont à transformer la haine d’avoir dépendu d’une femme en une sorte de gratitude de les avoir soignés : c’est-à-dire prendre conscience de la relation (vitale) qui eut lieu et non plus de la refouler derrière l’objet psychique mère, ou pire, l’objet psychique femme.

Cette approche pourrait aussi porter un éclairage ou une réponse à ce que Freud notait comme roc de l’analyse, parfois comme butée, en ces termes : « Le refus de la féminité ne peut être qu’un fait biologique, une partie du grand mystère de la sexualité[9] ».

En ce cas, ce ne serait plus un fait biologique mais un fait franchement premier, archaïque ; le refus de revivre un état de dépendance absolu à sa mère, certes un état de passivité mais qui ne se constituerait qu’après-coup, pour certains, en féminité. Ce refus peut être pensé comme effet d’Eros.

Par ailleurs, cette approche nous donne aussi une nouvelle façon de voir et d’entendre le différend des sexes, apportant un autre point de vue qui éclaire la source de notions comme celle du genre ou encore des questions phalliques ou celle de la peur devant l’autre, etc.

[1] D.W. Winnicott (1950) : « Quelques réflexions sur le sens du mot « démocratie » », in Conversations ordinaires, Gallimard, 1988, pp. 273.

[2] Voir Theodor Reik, La création de la femme, éditions Complexes, Bruxelles, 1975.

[3] Notion de Sandor Ferenczi, qui était dans une relation haineuse envers sa mère.

[4] Ce qui est bien plus possible chez les protestants comme les Anglais puisqu’ils ont désacralisé et dé-sanctifié la Vierge Marie : elle n’est plus puissante étant banalement humaine.

[5] D.W. Winnicott (1957), « Contribution de la mère à la société », in Conversations ordinaires, op. cit., pp. 137.

[6] Voir la maréchal Pétain et ses lois sur le viol, la limitation des études pour les filles, les arts ménagers et le mérite familial, la fête des mères, etc.

[7] D.W. Winnicott, « La théorie de la relation parent – nourrisson », in De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1969,  pp. 237-256.

[8] D.W. Winnicott (1964), « Ce féminisme », in Conversations ordinaires, op. cit., pp. 207-219.

[9] Sigmund Freud, « Analyse avec fin et analyse sans fin », in Résultats, idées, problèmes, II, Paris, P.U.F., 1985.

 

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