Georg Groddeck : « la croissance de la femme » (1903)

Selon Groddeck (créateur de la psychosomatique et du « ça »), le problème de la femme serait celui que Brunhilde résout à la fin du Crépuscule des dieux, opéra de Wagner : détruire le monde ancien de l’homme qui serait régi par les exigences de toute-puissance primaire et d’idéal d’omniscience, pour un monde qui serait enfin à l’échelle humaine en étant fait de création, d’amour et de jeux selon le modèle nietzschéen de l’enfant créateur (Voir les Trois métamorphoses de Nietzsche, sur ce site).

In Un problème de femme, Éditions Mazarine, 1979, pp. 95-109.

Un trait contraignant réside dans la femme, l’être-mère. L’homme se suffit à lui-même. Seul l’instant de l’amour le presse vers la femme. Mais la femme porte l’enfant. L’amorce d’une vie commune doit être issue d’elle, puisque la mère et son enfant, un temps du moins, forment une unité indissociable. La femme, initialement, était maîtresse dans la communauté. Comment l’homme s’est assujetti la femme, cela reste obscur. Beaucoup de temps a dû s’écouler là-dessus. Cette prédominance n’a pourtant pas été atteinte chez la plupart des peuples. L’influence féminine est demeurée. Il est, ainsi, d’autant plus frappant que la culture grecque, sur laquelle la vie s’est édifiée en Europe, est un pur ouvrage de l’homme. Toute douceur manque à cette culture, jusqu’à son apogée. Elle se distingue par l’âpre force de l’homme. Les Grecs ne connaissent pas de mère du genre humain; Prométhée les a créés un peuple d’hommes. La femme est opprimée et sans poids aucun. Dans cette oppression réside la raison qui fait que l’Antiquité, pour nous, est aussi incompréhensible. Un abîme profond sépare notre monde du monde hellène. La femme est le pont.

De même qu’à côté du tronc jaillit une pousse nouvelle, de même à côté de la force suprême de l’homme grandit la femme. Périclès est le premier Grec chez qui la tradition atteste une influence de la femme. Les regards de tous les temps resteront fixés sur Aspasie. Elle marque le tournant dans l’histoire humaine.

Tout ce qui était propre aux Grecs en tant que tels, ce qui les a distingués, a été créé avant l’ère de Périclès. Pouvoir, pensée, vie, jusqu’alors, relevaient de l’homme. Jusqu’aux déesses, qui portaient les traits de l’homme. Mais à partir de ce moment se dégage l’élément féminin. Les liens dans lesquels la femme était enchaînée se relâchent. Le souci du bas peuple passe au premier plan. Les mêmes droits sont proclamés, une même éducation est désormais visée. Un mode de considération sentimental remplace la vision du monde âpre, sans âme. Socrate institue le démon en nous arbitre du bien et du mal. Avantage et préjudice pour l’humanité prennent un poids décisif, et la vie pour un au-delà meilleur gagne en valeur. Le royaume des idées se constitue avec Platon. Pour la première fois dans le domaine de la pensée, la femme apparaît dans la bipartition des êtres et trouve, en Diotime, sa représentante transfigurée. Euripide commence à traiter le problème de la femme et de l’amour en poésie, et Aristophane déjà se voit incité à satiriser l’émancipation des femmes. Avec Praxitèle, les arts plastiques glorifient la mélancolique beauté de la femme. La vie devient plus intérieure. L’âme de l’être humain s’éveille.

Le contact avec l’Orient efféminé, pendant la guerre des Perses, contribue beaucoup à la surprenante ascension des femmes. En tout cas, l’influence de la pensée féminine s’affirme, plus la culture grecque asservit l’Asie. D’autre part, il ne faut pas sous-estimer le fait que la noble lignée des Hellènes a été anéantie pendant les terribles guerres civiles; que la femme créatrice de force, avec la diminution du nombre des citoyens, a gagné en considération; que la femme, la plus noble des esclaves, devait aussi devenir plus libre à une époque où des esclaves et leurs descendants trouvaient du poids.

Pour comprendre le cours ultérieur de l’évolution, il ne faut pas perdre de vue que la femme, pendant des millénaires, a été esclave, tout au long de l’épanouissement de la culture grecque. Pour la femme, par suite de son long esclavage héréditaire, l’accomplissement du devoir, le service dans l’intérêt général, sont devenus un but suprême inné. Alors, les exigences du devoir, d’une vie honnête et bonne, deviennent toujours plus instantes. La philosophie se tourne toujours plus vers l’observation de l’être humain, la psychologie. La fraternité humaine est aussi innée à la femme. Elle est de souche vulgaire, plus proche de l’esclave que de l’homme noble. Pour la femme, la pureté de la race n’est pas une loi contraignante. La répulsion du fier Hellène pour les Barbares devient une simple phrase. Pour cette femme asservie, le bonheur suprême était l’amour de l’homme, magie miraculeuse où le fort est vaincu par le faible. La littérature romanesque des Grecs se constitue alors, sous l’influence de la femme, et trouve son expression typique dans l’histoire d’amour d’Éros et de Psyché. Le plaisir à l’excitation, à l’action dramatique, à la théâtralité sentimentale, la croyance au miracle, augmentent. La nécessité inflexible disparaît de la tragédie et de la vie. Et le «dieu inconnu» prend sa place.

Malgré la puissance croissante de la femme, l’ancienne culture demeure inébranlée. La pensée de l’homme, au moment de son déclin précisément, a trouvé, il est vrai, un nouvel appui dans le droit des Romains, fait pour l’homme. Mais le type latin de l’homme, par son instinct démesuré de conquête et d’assimilation, se mélange plus vite encore que le grec, de sorte que ce sont, pour l’essentiel, des idées helléniques qui attisent, aujourd’hui encore, le combat entre homme et femme. Les armes et la politique romaines, par leur victoire extérieure, favorisent plutôt la libération de la femme. Le monde des êtres humains égaux en droit s’étend par là, les différences entre patriciens et plébéiens se nivellent. La puissance politique de la femme, avec l’empire, est élevée déjà, et la vision des peuples est tellement imprégnée du mode de la femme que pitié, amour, croyance, deviennent des besoins de l’humanité. Le terrain était aplani pour le christianisme, religion des pauvres et des opprimés, religion féminine. Qui entame sa marche triomphale, et, par l’accent mis sur le mal dans l’être humain, anéantit la part la plus importante du mode masculin de pensée. Les innombrables martyres attestent à quel point il est apparenté à une religion féminine par essence, issue d’un peuple asiatique, féminin. Les femmes deviennent les adeptes et les propagatrices enthousiastes de l’Évangile. Et dans l’Église, avec l’asservissement de l’être humain et l’intolérance, apparaît un trait tout à fait nouveau, de conception féminine, servile. La submersion du monde par les Germains a eu la portée la plus grande. Chez eux a prévalu, de tout temps, le droit de la femme, un trait caractéristique de la race, qui ne s’est jamais effacé entièrement. La femme était sacrée, considérée, honorée, même si la force crue de l’homme conservait le dessus. Par leur vision du monde et leur mode de vie, les Germains ne font pas partie des peuples d’hommes. La mystique de leur mythe, les usages de leurs tribus, leur profond pouvoir d’émotion et la prédominance de toutes les qualités de cœur, l’attestent.

La victoire se décide avec l’irruption des hordes germaines, qui, avec une rapidité surprenante, s’approprient cette religion qui leur était proche. Dès lors, il ne s’agit plus que d’un lent retrait de l’homme dans tous les domaines, et d’une propagation progressive de pensées et d’idées féminines.

La croyance prend le dessus sur la pensée. L’amour de l’âme remplace le gai plaisir des sens. Le monde courtois assujettit la terre. Humilité, renoncement, respect, deviennent les vertus suprêmes; un pessimisme ascétique s’allie à l’espérance et à l’angoisse d’une sanction après la mort. Faits et gestes découlent désormais d’une émotion sentimentale; une vague rêverie, le désir nostalgique, mystique, de la femme insatisfaite, remplissent le monde. Tout s’ennoblit et s’intériorise dans et par la femme.

Le développement des pensées féminines et le pourrissement des institutions masculines se signalent aussi de façon purement extérieure. La famille se resserre plus étroitement autour de la femme, l’éducation tombe entre les mains de la mère, l’amour maternel s’affirme à côté de l’amour sexuel. L’esclavage disparaît du monde, les différences de caste s’effacent. Les femmes gagnent du pouvoir en politique et dans l’État, des reines montent sur le trône. L’activité de l’homme se plie à la compassion et au dévouement maternels; et la femme, peu à peu, dans certains métiers, accède aux côtés, et prend même la place, de l’homme. L’État est irrésistiblement contraint de modifier le droit masculin. Tous les domaines de la création s’ouvrent à la femme. Tout afflue vers cet unique point, le royaume des mères.

Ce déplacement curieux des rapports de force se produit souterrainement. Seule l’Église, avec sa prescience grandiose, a su utiliser la croissance de la femme. Elle exalte le sexe faible comme épouse du Christ, elle favorise l’établissement de vastes communautés de femmes. Le culte de Marie devient une force bouleversant le monde. Mais, d’autre part, par l’institution du célibat, le clergé s’assure la suprématie; par la mise à l’écart de toute influence durable de la femme, il préserve pour lui une partie de la force de l’homme. La tendance de la hiérarchie à la domination absolue et à une gradation rigoureuse des rangs demeure constamment la même, cependant que la ferveur de l’émotion féminine modifie toutes les pensées en faveur d’une répartition équitable des biens. Le poids de l’Église, qui prenait appui sur l’exclusion de l’influence féminine, décroît avec une rapidité surprenante par l’abolition du célibat dans la confession luthérienne.

Des conditions semblables se retrouvent dans le monde militaire. L’homme est maintenu éloigné plus longtemps des intérêts féminins par la guerre; comme soldat, il conserve l’ancien caractère de fauve. Mais le désir féminin de paix et de repos se propage peu à peu, le plaisir à la guerre disparaît. Les armées deviennent des forces de paix, entrent au service de la femme et du foyer. Mais la puissance de l’homme décroît vite avec la diminution de la fureur des combats. Il perd son rôle de conquérant et de protecteur prêt à se battre, il devient soutien de famille, et il est maintenant esclave du travail.

Celui qui considère les peuples de l’Europe aperçoit maintenant un tableau curieux. Toutes les institutions extérieures : lois, État, culture, travail, sont héritage masculin. Mais la pensée animatrice qui réside en ces choses est issue de la femme. Le monde apparaît comme une jeune fille qui se déguise dans des habits d’homme.

Depuis longtemps, il ne s’agit plus, pour la femme, d’obtenir l’égalité des droits avec l’homme. La femme est, en vérité, le point central de toute vie en Europe. Et il n’y a pas de raison pour qu’une lente croissance, telle qu’elle s’observe chez la femme, doive cesser. L’histoire va tranquillement son cours, elle n’en restera pas à ce qui est atteint. Puisque la femme, comme mère des enfants, est indispensable à toute continuation du progrès, à toute communauté, puisque tout avenir réside en elle, elle accédera nécessairement à la position dominante. Seul le dépassement des dangers a poussé au premier plan de l’événement les qualités plus vigoureuses de l’homme. La force aimante, et par nature créatrice, inépuisable, de la femme, ira s’épanouissant, d’autant plus libre que ces dangers disparaîtront. L’ennoblissement des enfants remplacera alors le respect de la noblesse de sang. La postérité devient notre but.

Il n’y a pas de doute : la victoire appartient à la femme. Celui qui considère le grand développement de l’autre sexe doit admirer les forces secrètes de la femme. Une nouvelle époque, insensiblement, s’est levée, la femme a mûri, elle est remplie du bon espoir d’être mère. Nul ne peut savoir quel avenir recèle pour nous le sein de la femme. Mais son espèce est gaie, pleine d’espoir. Une profondeur sacrée sommeille chez la femme.

 

 

 


[i] Voir les Trois métamorphoses de Nietzsche, sur ce site. http://www.dundivanlautre.fr/divers/nietzsche-les-trois-metamorphoses

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