Dr Meltzer et M. Harris : « Les deux modèles du fonctionnement psychique selon M. Klein et selon W. R. Bion »

Séminaire donné, le 4 avril 1978, à l’Institut Edouard Claparède (Directrice : Simone Decobert). Trad. fr. : F. et J. BÉGOIN. In Revue  Française de Psychanalyse, n°2, 1980, pp. 356-367.

Dr Meltzer : La meilleure façon, pour moi, d’aborder toutes les questions que vous m’avez posées et de tenter de les réunir, est sans doute de discuter des deux différents modèles du psychisme, l’un créé par Melanie Klein, l’autre par W. R. Bion, car j’utilise ces modèles dans mon travail, et les questions que vous me posez s’y rapportent.

Les écrits de Melanie Klein peuvent servir à postuler un concept du psychisme, qui n’est énoncé nulle part dans son œuvre comme spécifiquement différent de celui de Freud, mais qui, en fait, est une adjonction très importante au modèle établi dans « Le Moi et le Ça », le modèle structural de l’appareil psychique freudien. Cette adjonction, c’est le concept kleinien d’espaces internes, concept qui se forma virtuellement dès le début de son œuvre, et qui fut implicite dans toutes ses descriptions cliniques.

En imaginant qu’il existe des espaces à l’intérieur du corps qui contiennent aussi bien des objets que des parties du Self en relation avec lesdits objets, M. Klein créa ce que l’on pourrait appeler « la scène de l’élaboration du sens ». Elle modifiait ainsi dans une certaine mesure la conception freudienne, sans toutefois que cela fût explicite dans son œuvre, en partie parce que son approche de la psychanalyse n’était pas spécialement théorique, ni philosophique. Cela impliquait cependant d’importants changements qui doivent être signalés si l’on veut comprendre la signification de son œuvre.

Le premier de ces changements constitue ce que l’on pourrait appeler une modification philosophique vers une orientation platonicienne tendant à considérer que toute signification tire son origine des relations internes et se trouve secondairement déléguée ou transmise au monde extérieur pour conférer un sens aux relations externes d’ordre émotionnel. De la sorte, Mrs. Klein donna une signification nouvelle et très concrète au phantasme en tant qu’expression fidèle des relations concrètes entre les objets internes et les parties du Self.

Mais cela passa inaperçu dans les années trente et quarante où de multiples questions étaient en discussion à la Société britannique de Psychanalyse, si bien que le débat eut tendance à se centrer sur des problèmes d’ordre sémantique plutôt que d’importance clinique, telle la question de savoir si l’on pouvait légitimement donner à ces objets partiels du monde intérieur le nom de Surmoi, ou s’il s’agissait seulement de précurseurs du Surmoi, etc.

Le deuxième domaine de malentendus fut le changement que subit la signification du concept de « narcissisme » en fonction de ce nouveau mode de description du monde interne : soit, l’apparition d’une signification structurale du narcissisme, ou de ce que l’on a appelé « organisation narcissique », c’est-à-dire, l’organisation des parties du Self qui sont en conflit aussi bien qu’en contraste avec la relation aux objets parentaux. Cette conception du narcissisme introduisit un changement capital, s’éloignant de sa signification originelle au sein de la théorie de la libido (qui était, en réalité, une théorie des vicissitudes et de la distribution de la libido) pour aller vers un concept structural de narcissisme portant sur les relations des parties du Self les unes avec les autres, en l’absence, ou dans la méfiance des relations avec l’objet.

Ces implications ne commencèrent à se clarifier qu’en 1946, lorsque Mrs. Klein, dans son article « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes », décrivit les processus de clivage et donna pour la première fois la définition d’un mécanisme d’identification narcissique : l’identification projective.

Il en résulta aussi un autre changement important dans la pratique clinique de la psychanalyse, où l’on adopta une attitude entièrement différente à l’égard de l’analyse des rêves. On commença à considérer les rêves comme l’expression fidèle de ces relations internes, plutôt que, selon la description de Freud, comme un accomplissement semi-hallucinatoire du désir, destiné à être le gardien du sommeil, à force de tromperies et de ruses visant à tourner la censure, etc. Mais ce qui changea également dans la pratique clinique, fut l’accent entièrement nouveau mis sur l’analyse du transfert en tant que manifestation des relations internes s’effectuant hic et nunc dans le psychisme du sujet, ce qui diminuait considérablement la signification de la reconstruction dans le processus analytique.

Si ce qui précède peut être considéré comme un résumé très condensé de la contribution de Mrs. Klein à l’élargissement du modèle de l’appareil psychique tel qu’il est utilisé cliniquement en psychanalyse (modèle et non théorie), la modification de cette modification, par le Dr Bion, s’oriente dans une direction entièrement différente.

Bion s’intéressa tout d’abord aux groupes, aux phénomènes primitifs qui semblaient émerger dans les groupes, et à la délimitation de ce qu’il nomme un niveau « proto-mental » de phénomènes qu’il pensait liés aux manifestations psychosomatiques. Poursuivant son travail avec des patients schizophrènes, il en vint à se préoccuper du problème des troubles de la pensée, ce qui donna lieu à une autre modification du modèle de l’appareil psychique. Son travail tendit à se concentrer davantage sur les problèmes de communication, tant la communication interne reliant les parties du Self entre elles et avec les objets internes, que la communication extérieure, avec un accent particulier sur le langage.

Dans ses essais pour construire un modèle de l’appareil psychique qui pourrait être utilisé pour l’investigation de la pensée et de ses troubles, il emprunta certains éléments du modèle de Mrs. Klein, mais il les utilisa de façon différente. Mrs. Klein avait décrit ce qu’elle a appelé deux « positions » dans le développement et ces « positions » tendirent à prendre différentes significations tout au long de son œuvre. Elles eurent tout d’abord la signification d’une sorte de consortium de défenses puis, plus tard, elles prirent le sens d’un mouvement qui allait de la désintégration vers l’intégration et, enfin, elles revêtirent la signification d’un principe économique : mouvement allant d’un système de valeurs dominé par la préoccupation de la survie et du bien-être du sujet vers un système de valeurs dominé par la préoccupation première des objets d’amour. Considérées en tant que principes économiques, les positions « schizo-paranoïde » et « dépressive » s’ajoutent aux principes freudiens de plaisir et de réalité, et caractérisent l’oscillation entre l’organisation narcissique et les relations d’objet.

Le Dr Bion adopta la seconde de ces formulations, celle du mouvement de désintégration-intégration, et traita celui-ci comme quelque chose qui opère à tout moment en relation avec tout « apprentissage par l’expérience » (in Aux sources de l’expérience, PUF, 1979) ; c’est-à-dire que le mouvement qui va d’une désintégration schizo-paranoïde à une intégration dépressive est un pas nécessaire à l’accomplissement de tout apprentissage par l’expérience, face aux autres formes de connaissance, telles que « recevoir des choses enseignées », ou « recevoir une formation ».

Cette nouvelle orientation paraît s’être dirigée plus ou moins vers une conception où le psychisme — ou, du moins, le modèle que le psychisme se fait de lui-même — pourrait être décrit comme un système gastro-intestinal intellectuel-émotionnel ; ce système « digère », pourrait-on dire, la « nourriture du psychisme » — ou les expériences ; il tente de rejeter les comptes rendus inexacts de ses expériences, et, s’il ne le fait pas, il se trouve empoisonné par la fausseté ou les mensonges. Bion décrit ainsi le développement de cet appareil : selon lui, le bébé est dépourvu d’un appareil pouvant se nourrir de vérité, et se trouve dans la nécessité d’être nourri par la vie psychique de la mère ; les expériences du bébé sont de nature confuse et lorsqu’il est bombardé par les données sensorielles d’une expérience émotionnelle qu’il ne peut comprendre, il est contraint d’évacuer cette expérience dans la mère qui doit être capable de la contenir, de la modifier et de la restituer au bébé sous une forme d’ordre ou d’harmonie relativement signifiante, d’où l’angoisse catastrophique a été extraite ou, du moins, diminuée. Bion imagine que cette évacuation s’opère grâce au même genre de fantasme omnipotent que celui appelé « identification projective » par Mrs. Klein ; cependant, dans ce cas, l’identification projective n’est pas utilisée comme processus défensif, mais plutôt comme un mode primitif de communication.

S’il n’était pas un peu tard dans l’histoire de la littérature psychanalytique, il serait plus judicieux d’appeler « identification intrusive » le processus décrit par Airs. Klein sous le vocable d’ « identification projective », afin de réserver ce dernier terme à la description de ce mode primitif de communication.

La fonction mystérieuse qu’accomplit la mère pour le bébé, et que Bion ressent comme échappant par essence à toute observation directe — raison pour laquelle il lui a donné le nom de « fonction alpha », voulant désigner par là un concept ou une hypothèse vide — constitue le premier pas dans l’activité de pensée, selon le modèle de Bion.

Il imagine l’élaboration de ce qu’il appelle les « éléments alpha » comme aboutissant à la fonction symbolique, où les symboles sont considérés comme une activité de liaison créatrice entre les formes du monde extérieur et les significations du monde émotionnel interne de façon telle qu’elle enrichit aussi bien l’expérience du monde extérieur que celle du monde interne. Ce sont ces éléments alpha qui, une fois organisés en symboles et reliés ensemble, sous forme narrative, sont considérés comme constituant les rêves et, dans le domaine social, les mythes, tant privés que groupaux.

Par ailleurs, alors que la mère doit avant tout remplir cette fonction primordiale pour le bébé, Bion semble suspecter que, peut-être, également dès le tout début de la vie, il existerait une partie destructrice et envieuse du Self qui accomplirait un travestissement de cette fonction. Dans sa première description des conséquences de ces deux processus contraires, la mère, d’abord extérieure puis introjectée et établie intérieurement, élabore ce qu’il nomme la « membrane », c’est-à-dire, des éléments alpha organisés en une « membrane » de « barrière de contact » différenciant les processus conscients des processus inconscients ; tandis que, parallèlement, la partie destructrice du Self élabore « l’écran bêta ». Plus tard, Bion remplaça d’une certaine manière cette formulation par ses grilles « positives » et « négatives ». La grille positive est une tentative visant à décrire sous forme d’une sorte de table périodique l’élaboration de la pensée à différents niveaux de sophistication, de complexité et d’abstraction, tandis que la grille négative est considérée comme caricaturant ce processus et produisant le cynisme, les mensonges et les distorsions visant à créer l’incompréhension.

Arrivé à ce point, il me semble que, si l’on se base sur ces deux modèles, le bionique et le kleinien, l’on pourrait étudier des problèmes, telle l’anorexie mentale dont il a été question, à deux niveaux fort différents.

C’est-à-dire que l’on pourrait soit étudier la relation du patient à son tractus gastro-intestinal en tant que représentant ses processus d’introjection et de projection dans sa relation avec ses objets et les parties de son Self; soit, de façon bionique, en termes de relations du patient à la vérité en tant que nourriture et à la fausseté en tant que poison, dans ses relations externes et internes. Une fois équipés de ces deux modèles le choix de l’un d’eux dépend beaucoup de la nature du matériel que nous apporte le patient. Certains patients sont très visuels, apportant de nombreux rêves et une riche imagerie visuelle ; leur relation avec leur tractus digestif est hautement structurale et visuelle. D’autres patients sont très verbaux, nous apportant essentiellement leurs arguments et leurs débats quant à leur fonctionnement, et l’on peut les aborder d’une façon plus bionique.

Question : Voulez-vous dire par là que ceux qui apportent beaucoup de matériel visuel demeurent peut-être plus près de la vérité de l’expérience émotionnelle ?

Dr Meltzer : Non. Je veux simplement dire que, chez les seconds, les processus psychiques tendent à subir une transformation verbale, et je pense que l’on a avantage à travailler avec eux à un niveau verbal, tandis qu’avec des patients qui sont très hautement visuels, on peut travailler sur un mode kleinien habituel qui est si étroitement, apparenté à l’analyse d’enfants.

Question : Est-ce vous qui faites le choix ?

Dr Meltzer : C’est le patient qui fait le choix, mais ces deux modèles permettent d’élargir l’éventail des patients que l’on peut aborder, parce qu’il est, selon moi, extrêmement difficile d’aborder des patients très verbaux, qui n’apportent ni rêves ni fantaisies, au moyen du modèle kleinien.

Question : Pourriez-vous expliquer ce que vous entendez par « patients extrêmement verbaux »?

Dr Meltzer : Je ne veux pas dire nécessairement que ces patients utilisent la verbalisation comme un processus défensif, mais il s’agit de gens qui, simplement, sont beaucoup plus littéraires et « abstraits » pourrait-on dire, dans leur activité psychique, en opposition à « picturaux »… de même que je pense que l’est Bion, comparé à Mrs. Klein. Tandis que Freud était vraiment un peu des deux! Pourtant, ce qui est commun à ces deux modèles du psychisme est, naturellement, l’avènement de ce que Bion a appelé « contenant et contenu ». Et la question importante de savoir comment le contenant est introjecté et comment s’établit le processus d’introjection me semble constituer le plus grand mystère de la psychanalyse et le problème le plus important que nous ayons à étudier.

Question : L’un de mes problèmes, c’est qu’en lisant Bion je n’ai jamais trouvé le mot « fantasme » nulle part dans son œuvre.

Dr Meltzer : Si vous prenez la ligne C de la grille appelée « rêve et mythe », celle-ci est équivalente aux « fantasmes inconscients » kleiniens — et c’est à ce niveau de la grille qu’opère l’analyse kleinienne. Si vous revenez à son premier article analytique sur « Le Jumeau imaginaire », qui fut écrit avant qu’il n’élabore toute son œuvre sur la pensée, il utilise là sans arrêt le concept kleinien de « fantasme inconscient ». Quant aux tentatives de décrire les origines du contenant, vous en trouverez une description kleinienne dans notre livre Explorations in Autism (Explorations dans le monde de l’autisme, Payot, 1980), et une explication bionique dans Eléments de la Psychanalyse (Bion, PUF, 1979). Je vous dirai que jusqu’à nos travaux sur les enfants autistiques, nous considérions tout simplement comme acquis que le contenant existait et que les espaces internes étaient seulement un aspect donné de la vie psychique, sans que l’on ait à prendre en considération leurs origines ; mais le fait de travailler avec des enfants autistiques nous a enseigné la nécessité de repenser le problème. Il nous a semblé découvrir que ces enfants fonctionnaient sans posséder la capacité d’utiliser les mécanismes de projection et d’introjection, parce qu’ils n’avaient pas encore conceptualisé des espaces internes, que ce soit dans l’objet ou en eux-mêmes.

Un long processus thérapeutique était nécessaire pour leur permettre d’en arriver là. Cette indispensable investigation très complexe leur permettait ensuite d’expérimenter l’objet comme possédant des orifices qui pouvaient se fermer, et jusqu’à ce que leur objet ait été expérimenté comme étant capable de fermer ses orifices, il n’y avait pas de différence significative entre intérieur et extérieur, tant pour eux-mêmes que pour leur objet. Avant la formation d’un tel objet et leur identification à celui-ci de façon à posséder un espace interne à eux, ces enfants fonctionnaient à un niveau que nous appelâmes « niveau bidimensionnel ». Ce niveau de fonctionnement est caractérisé par une préoccupation concernant les qualités de la surface de l’objet, et par un type d’identification d’ordre « adhésif » qui produit un comportement mimétique permettant à l’enfant d’apprendre grâce à un processus d’entraînement ou d’imitation parodique. Dans le domaine des émotions, ils sont presque exclusivement limités à des états d’excitation à différents degrés, très comparables aux idées émises par Freud sur le caractère quantitatif de l’émotion, et manquant de ces nuances qualitatives de l’émotion qui sont chargées de signification.

La conception de Bion, dans le cadre de son modèle, sur la manière dont le contenant va se former, est à peu près la suivante : le nouveau-né éprouve le fait d’être « bombardé » par des données sensorielles comme un « nuage d’incertitude » ; tout ce qu’il peut faire de ce nuage, c’est l’encapsuler dans des petites parties de lui-même, ce qui forme ce que Bion appelle une sorte de « réticulum ». Ce processus peut dès lors contenir l’expérience de façon suffisante pour qu’elle puisse être expulsée dans un objet adéquat, que le bébé doit découvrir et qui est généralement la mère.

Mrs. Harris va nous donner maintenant un fragment d’observation de nourrisson qui tend à illustrer ce processus :

Mrs. Harris : L’observation des nourrissons peut fournir un matériel qui aide à étudier les conditions dans lesquelles l’introjection est susceptible de s’installer ; elle peut même permettre parfois d’observer le moment où celle-ci s’installe.

L’étude du développement des bébés avec leur mère est un utile complément à l’investigation du matériel clinique fourni par l’analyse.

Le matériel présenté par Mme Decobert m’a rappelé un certain bébé qui est loin d’être anorexique, mais dont le comportement pourrait jeter quelque lumière sur le problème de l’introjection d’une mère contenante, en opposition avec l’introjection d’un faux objet, ou avec l’identification à un faux objet créé par le bébé lui-même. Cette observation se relie également à la description faite par le Dr Meltzer du concept de Bion selon lequel le bébé a besoin d’être nourri de vérité par la mère, comme de quelque chose qu’il ne peut pas élaborer par lui-même, devant apprendre de la mère à élaborer une telle fonction.

Le matériel que je vais vous présenter est celui d’un petit garçon observé entre trois mois et demi et cinq mois et demi. Il s’agit d’un enfant encore exclusivement nourri au sein ; ses principales caractéristiques sont l’intensité et la concentration. Entre l’âge de trois et cinq semaines, il avait eu à subir une expérience assez classique, mais qui avait été visiblement traumatique pour lui, à savoir, que sa mère eut momentanément moins de lait, en raison d’une infection. A la suite de cette période, il se passa plusieurs semaines au cours desquelles il demanda sans cesse à être nourri ; il ne semblait jamais en avoir assez. Quand il n’était pas au sein, il plaçait souvent sa langue roulée entre ses lèvres, remplissant ainsi sa bouche comme si le mamelon eût été présent — du moins est-ce ainsi que cela apparut à l’observateur. Cela se produisit de façon telle que, vers l’âge de six à sept semaines, il devint clair que le bébé ne se nourrissait pas seulement lorsqu’il en avait besoin, ou lorsqu’il était paniqué d’avoir perdu le sein, mais aussi comme s’il ressentait l’impérieuse nécessité d’avoir sa mère toujours présente. La crise se produisit lorsqu’on lui permit, un soir, de crier jusqu’à ce qu’il s’endorme ; après quoi, il fut beaucoup mieux et ne demanda plus constamment à être nourri.

Tout cela n’est que le prélude aux observations faites vers l’âge de quatre ou cinq mois, lorsque ce bébé commença, très tôt, à désirer manger les aliments dont se nourrissaient ses parents. Il n’avait renoncé à aucune de ses tétées au sein, qu’il appréciait toujours, mais il aimait aussi goûter ce que les adultes, les parents en particulier, avaient pour leur repas. Dans la même période, il éprouvait de temps en temps un terrible moment de chagrin à la fin de la tétée ; lorsqu’elle allait se terminer, il se mettait à pleurer et il fallait que la mère le console et lui parle ; ce n’était pas constant, mais cela survenait à un grand nombre de tétées. La mère disait : « Il a déjà des angoisses de sevrage ; heureusement qu’il commence à les avoir dès maintenant, sinon je ne me sen- tirais jamais capable de le sevrer! » Il était visiblement angoissé de ce que le sein lui était retiré ; parfois, il semblait vraiment presque inconsolable, d’autres fois, il était presque heureux lorsque sa mère lui parlait et le caressait. Cependant, son attitude à l’égard de la nourriture solide (donnée à la cuiller ou à la tasse) était fort intéressante, car il prenait la cuiller ou la tasse lui-même dans ses mains et mangeait tout seul. Ensuite, il mettait ses deux pouces dans sa bouche et poussait la nourriture au fond de sa bouche avec ses pouces, qu’il suçait, parfois un seul, mais la plupart du temps les deux. Et parfois, il s’asseyait ensuite au fond de sa chaise en mâchant intensément ou en suçant ses pouces avec une expression extrêmement concentrée, comme s’il était en train d’essayer de résoudre un problème. La mère riait et disait : « Il cherche à se convaincre que tout vient de ses pouces ! » Lorsqu’il était nourri à la cuiller ou à la tasse, il était habituellement nourri également au sein, au cours du même repas ; mais après le repas, il lui arrivait de s’asseoir au fond de sa chaise, l’air très malheureux, tout en fourrant ses deux pouces dans la bouche, ou les suçant avidement et en paraissant incroyablement déprimé. Il ne s’était pas résigné à l’absence de son faux mamelon dans sa bouche qui le nourrissait tout le temps.

Parfois, après qu’il eut fait tout ceci pendant un petit moment, il semblait pouvoir entrer en contact avec quelque chose et commençait à s’égayer et à se parler à lui-même, sorte de petit dialogue où il semblait faire les questions et les réponses. Ce dialogue avait exactement l’intonation de sa mère lui parlant, et la sienne propre lui répondant; ceci semblait être quelque chose d’internalisé.

La séquence avait donc été la suivante : tout d’abord, il y avait eu la langue qui avait si souvent rempli la bouche auparavant, pendant la période où il avait perdu le sein ; ceci céda le pas à un mouvement de va-et-vient de la langue qui entrait et sortait de la bouche, suivi du dialogue avec la mère lorsque celle-ci lui parlait ; ceci commença à être déjà assez marqué vers l’âge de trois mois. Je voudrais suggérer que, lorsque l’intense suçage des pouces, effectué alors même qu’il était encore nourri, céda le pas à la petite conversation interne, il semblerait qu’il ait en quelque sorte abandonné sa tentative d’insister pour avoir un faux objet, un pouce-mamelon qui lui aurait appartenu et qui aurait pu le nourrir chaque fois qu’il le désirait, et qu’en lieu et place de ce faux objet, il se soit tourné vers une remémoration interne et ait eu un dialogue avec la mère internalisée. C’était apparemment à ce point qu’il avait introjecté une expérience avec la mère, à qui il avait permis d’avoir une existence séparée dans le monde extérieur, mais à laquelle il était capable de parler dans son monde interne.

Dr Meltzer : Nous avons pensé vous présenter ce matériel parce qu’il est évocateur de la façon dont un petit bébé de quatre à cinq mois semble essayer d’effectuer ces différenciations très profondes et fondamentales entre la relation nourricière et la sensualité qui lui est liée ; entre la relation psychique avec la mère, et la relation narcissique avec le pouce, faux objet qui prétend qu’il va tout produire. C’est cette différenciation que la patiente anorexique, dont nous a parlé S. Decobert, semble ne pas encore avoir pu faire.

Ceci nous ramène au problème décrit par Mrs. Klein comme le premier mouvement dans le développement de la personnalité, soit : le clivage-et-idéalisation du Self et de l’objet, clivage entre les bonnes et les mauvaises parties de l’objet, et à sa description de la façon dont ce processus de clivage-et-idéalisation peut mal se passer, soit parce qu’il est excessif, soit parce qu’il est inadéquat.

Quatre types de recherche ont montré que ce premier mouvement est, en fait, extrêmement compliqué, s’étend sur une assez longue période et dépend énormément de la nature de l’interaction de la mère avec le bébé. Ces recherches sont :

1) l’étude d’Esther Bick sur la fonction de la peau et la formation de contenants adéquats et inadéquats (voir “The Expérience of the Skin in Early Object Relations”, Int. J. Psycho-anal, 49, 1968, pp. 484-486) ;

2) l’enseignement de l’observation du nourrisson avec sa mère, comme faisant partie de la formation donnée par Mrs. Bick à la Tavistock Clinic, dont on a pu progressivement tirer une accumulation de faits, illustrant la complexité du processus ;

3) notre recherche sur les enfants autistiques, et en particulier sur la formation, par ces enfants, d’un contenant ;

4) le travail avec les patients schizophréniques, travail dans lequel le modèle de pensée de Bion est utilisé, y compris, pour ne mentionner que quelques-uns des analystes du groupe londonien, les travaux de H. Rosenfeld et H. Segal avec des patients présentant des états confusionnels graves.

Ceci nous amène au problème technique soulevé par Aime le Dr Decobert, à savoir, l’impact de ces idées sur la pratique dans la situation analytique. Je pense que Bion a apporté une contribution technique de la plus haute importance avec son idée d’abandonner ce qu’il appelle « souvenir et désir » ; c’est-à-dire, en insistant sur l’importance pour l’analyste d’essayer de vivre dans le moment avec le patient dans la situation analytique, sans compliquer cette dernière, soit par des réflexions à propos du matériel antérieur, soit par des visées thérapeutiques, qu’il s’agisse d’espoirs ou de craintes.

Si l’on adopte cette approche, il en résulte d’emblée une conséquence importante, c’est la signification accrue qui s’attachera à l’utilisation du contre-transfert pour déceler l’atmosphère émotionnelle des séances d’analyse dans lesquelles le patient éprouve des difficultés transférentielles particulières.

La seconde implication technique me semble résider dans le fait qu’il va s’en suivre un mouvement qui s’éloignera de l’activité interprétative proposant une explication, pour aller vers une attitude qui permettrait au patient de partager l’élaboration confuse et la préoccupation qu’éprouve l’analyste à propos du matériel. En troisième lieu, cette approche implique de mettre davantage l’accent sur une description plutôt que sur une explication, dans l’activité interprétative. Quatrièmement, ceci donne une importance accrue à la nature du setting en tant que partie intégrante de la fonction contenante de l’analyste, c’est-à-dire à la nécessité que celui-ci établisse et maintienne les éléments du setting de façon telle qu’ils participent au processus visant à contenir le transfert infantile à l’intérieur de la situation analytique. Une cinquième conséquence serait l’importance accrue qu’il y aurait à accorder à cet aspect du setting que l’on pourrait décrire comme l’atmosphère de la pièce de consultation analytique, et à une régulation de cette atmosphère, considérée comme faisant partie de la technique analytique, dont le but est de maintenir la situation contenue à un niveau de souffrance minimum élaborable par le patient. On pourrait y ajouter la nécessité d’accorder davantage d’importance à la régularité et à la fiabilité de l’analyste en tant que parties essentielles de cette atmosphère.

Vous pouvez voir, maintenant, que dans chacun de ces deux modèles — c’est-à-dire, dans celui qui fut élaboré à partir du livre Envie et Gratitude de M. Klein, avec l’importance attachée à la partie envieuse destructrice de la personnalité, comme dans le modèle de Bion, avec l’accent qu’il met, dans la grille négative, sur l’envie destructrice — tout le problème de la vérité et du mensonge devient central dans l’investigation psychanalytique.

Comme je le décris dans Les structures sexuelles de la vie psychique (Payot, 1977), mes propres travaux sur ce sujet mettent l’accent sur le rôle de cette partie destructrice dans la genèse du négativisme, de la perversité et de la tendance à constituer un monde délirant.

Question : Il y a un point, dans votre livre Explorations in Autism qui semble être très différent de ce que l’on entend dans l’approche kleinienne, c’est l’absence de sadisme que vous dites observer chez ces enfants. Pourriez-vous nous parler de cela ?

Dr Meltzer : La question que nous avons posée dans ce livre était de savoir si le sadisme est, comme l’a suggéré Freud, une manifestation de l’instinct de mort, et comme l’a suggéré M. Klein, de l’envie, ou si le sadisme est quelque chose qui ne prend naissance que lorsque le clivage-et-idéalisation a été instauré ; et nous avons observé que ces enfants ne commençaient à manifester du sadisme et une organisation narcissique-sadique que lorsque les espaces (intérieurs et extérieurs) avaient été délimités et que le clivage-et-idéalisation pouvait s’installer — c’est-à-dire, secondairement à ces processus.

D’après nous, les possibilités de la thérapie psychanalytique sont fort différentes selon que le sadisme est secondaire à un processus développemental, ou selon qu’il est « dans la nature de la bête ».

Question : M. Klein parle d’un instinct épistémophilique qui est sadique dans son origine.

Dr Meltzer : C’est un point sur lequel la théorie de M. Klein à propos de l’instinct épistémophilique s’éloigne, en un sens, de la pensée de Freud, qui ne considérait l’apparition de ces instincts que comme un résultat de l’angoisse de la castration. Ses recherches sur la sexualité chez les enfants amenèrent M. Klein à penser que cet instinct entrait en jeu beaucoup plus tôt dans l’existence, comme l’expression d’une préoccupation sadique à l’égard de l’intérieur du corps maternel. Cependant, Bion — et moi-même, ajouterai-je — pensons qu’il s’agit là d’une des poussées développementales primaires de l’organisme humain, poussée qui est instinctuelle et pas nécessairement ni particulièrement liée au sadisme.

Mais nous n’avons pas répondu à toutes vos questions…

Question : Qu’en est-il du cinquième espace ?

Dr Meltzer : L’idée qu’un système délirant est ce qui caractérise la schizophrénie et la distingue des autres psychoses est quelque chose qui a été implicite dans la psychanalyse dès la parution du Cas Schreber. L’idée de Freud était que ce système délirant était quelque chose qui s’était édifié volens nolens à partir des débris de la « destruction du monde » due au retrait de la libido. L’idée de Bion est que des « objets bizarres » caractérisent le système délirant et que ceux-ci sont, engendrés diversement tant par la fonction alpha fonctionnant à l’envers, que par la grille négative. Mon idée personnelle, qui se fonde davantage sur le modèle kleinien mais relié à la grille négative, c’est que, pari passu avec la construction du monde psychique interne au moyen de la projection et de l’introjection dans la relation d’objet, il existe tout le temps et chez tout individu la construction d’un monde délirant qui se trouve là, prêt à recevoir ses victimes, chaque fois que faire se peut. Lorsque j’ai dit qu’il pouvait être décrit comme se situant « nulle part », je voulais dire que sa qualité spécifique était d’exister à l’extérieur de la sphère d’attraction des bons objets. Et mon expérience personnelle du traitement des schizophrènes me conduit à croire que, une fois qu’une partie de la personnalité s’est égarée dans un système délirant, cette partie demeure à tout jamais hors de portée. Mais je doute fort également que quiconque puisse se développer sans avoir perdu quelque partie de lui-même de cette façon-là.

Question : Si le délire encapsulé est « nulle part », comment peut-il être localisé ?.

Dr Meltzer : Dans mon travail sur « le délire somatique » (“The differentiation of somatic delusions from hypochondria”, in Int. J. of PSA, vol. 45, p. 246-55,1964), j’ai décrit une situation dans laquelle une partie du Self s’incruste dans une partie du corps qu’elle semble alors diriger et dominer, et d’où naissent des perturbations dans les relations du patient avec le monde extérieur. Le patient dont vous m’avez parlé, avec son énorme flatus, a probablement une telle partie de son Self dans son rectum, qui suscite cette énorme attaque contre le monde extérieur.

Mais ceci est différent d’un système délirant.

Quant à la « folie à deux » telle que je la considère, je pense qu’il s’agit d’un phénomène d’identification projective mutuelle : deux personnes emprisonnées ensemble dans une identification projective intrusive mutuelle. C’est certainement l’un des problèmes thérapeutiques les plus difficiles que nous puissions rencontrer en analyse d’enfants.

Mrs. Harris : Et que l’on peut observer même tout au début de la petite enfance.

Dr Meltzer : Je vous proposerai de vous référer au seul exemple où Bion a écrit quelque chose qui concerne ce qu’il a appelé « l’appareil proto-mental », qui se trouve dans son livre sur les groupes (voir Recherches sur les petits groupes, PUF, 1965), et qui me semble constituer l’une des meilleures voies d’approche des phénomènes psychosomatiques.

Son idée est que les gens sont emprisonnés ensemble dans des groupements très primitifs qu’il appelle « groupes fondé sur un présupposé de base  » (basic assumption groups) ; ces groupements ont trois espèces de tendances : lutte-et-fuite, dépendance, et association. Lorsque l’une des trois est dominante, les deux autres continuent néanmoins à opérer à un niveau qu’il nomme « proto-mental », et celles-ci ont tendance à exprimer le contenu émotionnel dans des perturbations somatiques. La raison pour laquelle ce travail est si important dans la clinique analytique est que l’une des résistances les plus intransigeantes que nous rencontrons vient des aspects de la personnalité du patient qui demeurent impliqués dans la vie de groupe et refusent d’entrer dans sa vie en tant qu’individu. Ceci signifie que lorsque vous rencontrez un phénomène psychosomatique, vous feriez bien de voir également si votre patient n’a pas une partie de sa vie liée à une vie de groupe qui, simplement, ne s’exprime pas du tout dans la situation analytique. L’idée de Bion semble être que ces groupements de base constituent, en réalité, une vie tribale. Et à ce niveau de vie tribale, les émotions ne sont pas vécues comme des phénomènes psychiques, mais comme des états physiques.

Mais je ne pense pas que cela soit la même chose que la bi-dimensionnalité. Je pense que la bi-dimensionnalité est un aspect de la vie psychique individuelle, c’est-à-dire de la vie en tant qu’individu. Même si, telle la fameuse « personnalité comme si » d’Hélène Deutsch, cet aspect semble se fondre dans quelque groupe ou quelque personne que ce soit que puisse rencontrer l’individu, la bi-dimensionnalité est toujours, selon moi, une manifestation d’individualité plutôt que de mentalité groupale.

Question : Comment considérez-vous la relation entre bi-dimensionnalité et tendance au « présupposé de base », du point de vue du développement et/ou de la régression ?

Dr Meltzer : Je pense que la tendance au présupposé de base fait partie de la vie de famille ; qu’il y a des moments où les familles ne fonctionnent pas en tant que familles, mais comme des groupes de présupposé de base, en particulier lorsqu’elles sont confrontées à la communauté. Et de ce point de vue, les enfants ont l’expérience de l’activité de présupposé de base probablement dès leur plus jeune âge.

Question : Quelle différence faites-vous entre le Self et le Moi primitif ?

Dr Meltzer : Je pense que le concept du Self dépasse vraiment les frontières qui existent entre le Moi, le Surmoi et le Ça. L’idée des processus de clivage, c’est que le Self— qui est le Moi et le Ça tout ensemble — est clivé, et l’est en termes d’images du corps. De telle sorte que les parties du Self sont en réalité des parties composées de Ça et de Moi et dont chacune a sa propre vision, ou sa propre conception, de l’objet. Elles semblent, en ce sens, avoir souvent des objets d’investissement très différents les uns des autres. Mais bien que différentes parties du Self puissent sembler avoir des objets très différents, ils ne représentent en fait que différentes visions du même objet.

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