FREUD : Compte rendu du livre de FOREL : L’hypnotisme, sa signification et son emploi

Cet article, le compte rendu d’un livre d’A. Forel, est paru le 13 juillet et le 23 novembre 1889, dans deux livraisons de la Wiener medizinische Wochenschrift, XXIX, 28, p. 1097-1100, et 47, p. 1892-1896. Il s’ajoute à un ensemble de critiques de livres que Freud avait données à cette revue médicale dirigée par son ami A. Bum. Il n’a jamais été réédité en langue allemande; il est traduit en anglais dans la Standard Edition, I, p. 89-102.

Cet éloge du livre de Forel est également une réponse cinglante à Meynert, qui venait de s’en prendre personnellement à Freud dans son article sur les névroses traumatiques, paru les 14, 20 et 27 juin de la même année dans la Wiener klinische Wochenschrift. Meynert y écrivait notamment : « je trouve d’autant plus singulière sa défense de la thérapie par suggestion qu’en quittant Vienne [pour Paris] il possédait une connaissance fort exacte de la physiologie » (p. 501 n.). De plus, il y rejetait une nouvelle fois la théorie de Charcot sur les paralysies hystériques, qui revêtait à l’époque une grande importance aux yeux de Freud.

Meynert, qui lui avait jadis largement ouvert les portes de son laboratoire, « geste rare », nous dit Jones, et qui l’avait désigné comme son successeur en anatomie du cerveau, ne lui avait jamais pardonné le voyage d’étude qu’il avait effectué en 1885-1886 auprès de Charcot, à la Salpêtrière. Il lui avait reproché les communications qu’il avait faites sur l’hypnotisme devant les membres du Club de physiologie et à la Société de psychiatrie en mai 1886, puis avait violemment condamné, en octobre de la même année, ses prises de position en faveur des thèses de Charcot sur l’hystérie. Dès lors, les rapports entre les deux hommes n’avaient pas cessé de se détériorer, les critiques de Meynert devenant plus caustiques, frisant l’injure, les répliques de Freud moins prudentes, proches du défi et de la provocation. Ce conflit, qui n’était pas que théorique, traverse toute cette période de rupture marquée par les hésitations et les ambivalences de Freud (1886-1891).

Le style, le ton de cet article portent manifestement le sceau de cette volonté de briser les anciens liens et affichent le désir d’indépendance de Freud. Ce dernier y poursuit, avec plus d’audace encore que dans sa Préface au livre de Bernheim (1888-1889). sa polémique avec Meynert, en défendant la thérapie suggestive de l’Ecole de Nancy. Mais il n’hésite pas, simultanément, à contester les fondements de la théorie de Bernheim en soulignant la précarité du concept de suggestion, signe avant-coureur dune autre rupture.

Les notes appelées par un astérisque sont de la main de Freud et sont ici données en bas de page. Les notes appelées par un chiffre arabe, reportées à la fin du texte, ont été rédigées par les traducteurs : Mikkel Borch-Jakobsen, Philippe Koeppel et Ferdinand Scherrer.

 

Compte Rendu

Cet écrit du célèbre Psychiatre zurichois[i], long seulement de quatre-vingt-huit pages, développe un article sur la signification pénale de « l’hypnotisme, publié en 1888 dans la Revue de droit pénal général, vol. IX.

Il gardera sans doute longtemps une place éminente dans la littérature allemande sur l’hypnotisme. Concis, construit presque à la manière d’un catéchisme, d’une grande clarté dans l’exposition et d’une expression très ferme, il couvre l’ensemble des phénomènes et des problèmes qu’on regroupe sous le nom de « théorie de l’hypnotisme », distingue avec bonheur entre faits et théories, ne manque jamais au sérieux du médecin minutieux dans ses vérifications et évite constamment ce ton exalté qui sied si mal à une discussion scientifique. Forel ne s’enthousiasme qu’une seule fois, lorsqu’il déclare : « La découverte par Braid[ii] et Liébeault[iii] de l’importance psychologique de la suggestion est à mon avis si grandiose qu’elle peut être comparée aux plus grandes découvertes ou encore aux plus grandes acquisitions de l’esprit humain. » Que celui qui voit dans cette déclaration une grossière surestimation de l’hypnose ajourne son verdict définitif jusqu’à ce que les prochaines années aient clairement établi le nombre des grands bouleversements théoriques et pratiques que l’hypnose est susceptible d’amener effectivement, parmi tous ceux qu’elle promet d’accomplir. Lorsqu’il évoque ces problèmes obscurs qui touchent à l’hypnotisme (transmission de pensées, etc.) et dont s’occupe actuellement le « spiritisme[iv] », Forel fait montre d’une réserve véritablement scientifique. On comprend mal pourquoi une autorité de notre ville a qualifié notre auteur, devant une société médicale, de « Forel le méridional » et lui a opposé, comme un modèle de pensée plus froide, un adversaire soi-disant « plus nordique » de l’hypnose. Même  s’il n’était pas si inconvenant de chercher à se débarrasser des thèses scientifiques de chercheurs vivants en se référant à leur nationalité ou à leur patrie et même si le Pr Forel n’avait pas eu la chance de naitre et d’être élevé sous le 46° degré de latitude Nord*, on ne serait pas en droit de tirer de la lecture de ce petit livre la conclusion que le tempérament de son auteur a tendance à bousculer la logique.

Ce petit écrit est bien plutôt l’œuvre d’un médecin sérieux qui, grâce à sa riche expérience personnelle, a appris à connaitre la valeur et la portée de l’hypnose en tant que remède thérapeutique et qui est en droit de lancer aux « railleurs et incrédules » : « Vérifiez, avant de juger. » On devra également l’approuver lorsqu’il ajoute : « Pour pouvoir porter un jugement sur l’hypnotisme, il faut soi-même avoir pratiqué l’hypnose un certain temps. »

Certes, de nombreux adversaires de l’hypnose ont formé leur jugement par des voies plus commodes. Ceux-là n’ont pas testé la nouvelle méthode thérapeutique, ils ne l’ont pas appliquée de façon impartiale et soigneuse, comme on ferait, par exemple, avec un médicament nouvellement recommandé; au contraire, ils ont rejeté l’hypnose par avance et dès lors rien de ce qu’ils peuvent apprendre des effets thérapeutiques inestimables de cette méthode ne les empêche de donner à l’aversion qu’elle leur inspire, quel qu’en soit le fondement, l’expression la plus acerbe et la plus injuste. Ils exagèrent démesurément les dangers de l’hypnose, ils l’affublent d’un sobriquet infamant après l’autre et, à la masse désormais incontournable de rapports sur les succès thérapeutiques obtenus grâce à elle, ils opposent des sentences d’oracle telles que : « Les succès thérapeutiques ne prouvent rien, ils demandent d’abord à être prouvés*. » Il n’est dès lors pas étonnant, étant donné la virulence de leur opposition, qu’ils reprochent aux médecins qui croient de leur devoir d’employer l’hypnose pour le bien de leurs malades la malhonnêteté de leurs desseins et leur manque d’esprit scientifique – accusations qui devraient être bannies d’une discussion scientifique, qu’elles soient portées ouvertement ou sous la forme d’insinuations plus ou moins voilées. Quand parmi ces adversaires se trouvent des hommes comme M. le Conseiller aulique Meynert[v], des hommes qui ont acquis par leurs travaux une grande autorité que le public tant médical que profane étend dès lors sans autre vérification à toutes leurs déclarations, il est sans nul doute inévitable que la cause de l’hypnotisme subisse un certain dommage. La plupart des gens admettent difficilement qu’un chercheur qui a acquis une grande expérience et a fait preuve de beaucoup de perspicacité dans quelques chapitres de la neuropathologie puisse perdre toute qualification à être invoqué comme autorité pour ce qui touche à d’autres problèmes ; et le respect devant la grandeur, particulièrement devant la grandeur intellectuelle, compte assurément parmi les meilleurs traits de la nature humaine. Mais il doit céder le pas au respect devant les faits. On ne doit pas craindre de le dire lorsqu’on fait passer son jugement personnel, acquis par l’étude des faits, avant le recours à l’autorité.

Quiconque s’est forgé, comme l’auteur du présent compte rendu, un jugement indépendant en matière d’hypnose se consolera en se disant que le préjudice qui est ainsi porté à la réputation de l’hypnose ne peut être que limité dans le temps et dans l’espace. Le mouvement qui cherche à introduire la thérapie suggestive dans le patrimoine thérapeutique de la médecine a d’ores et déjà triomphé ailleurs et il finira bien par atteindre également au but en Allemagne, ainsi qu’à Vienne. Le médecin accessible aux considérations objectives sera conduit à plus d’indulgence lorsqu’il constatera que les prétendues victimes de la thérapie hypnotique souffrent moins après le traitement et remplissent mieux leurs tâches qu’auparavant, ainsi que je puis l’affirmer de mes patients. Des expériences personnelles lui montreront qu’une grande partie des reproches faits à l’hypnose ne s’appliquent pas particulièrement à elle, mais aussi bien à notre activité thérapeutique tout entière et qu’ils peuvent même être adressés à meilleur droit à certains procédés, que nous utilisons ‘tous, qu’à l’hypnose. En tant que médecin, il réalisera qu’il est impossible de faire l’économie de l’hypnose et de laisser souffrir ses malades alors qu’il est en mesure de les soulager en exerçant une influence psychique inoffensive. Il sera bien obligé de se dire que l’hypnose ne perd rien de son innocuité et de sa valeur curative d’être qualifiée de « folie artificielle » ou d’ « hystérie artificielle », pas plus que la viande, par exemple, ne perd de sa saveur et de sa valeur nutritive d’être rageusement taxée de « charogne » par les végétariens.

Oublions un instant que notre connaissance des effets de l’hypnose nous vient de l’expérience et demandons-nous quels sont les effets nuisibles que nous pouvons a priori attendre de son emploi. Le procédé thérapeutique de l’hypnose consiste premièrement à provoquer l’état hypnotique, deuxièmement à communiquer une suggestion à l’hypnotisé. Lequel de ces deux actes est censé être nuisible ? L’induction de l’hypnose ? Mais l’hypnose la plus parfaite n’est rien d’autre que le sommeil ordinaire qui nous est à tous si familier, quoique encore si mal connu sous tant d’aspects ; et, lorsqu’elle est moins parfaite, elle correspond aux différents stades de l’endormissement. Il est exact que pendant le -sommeil nous avons perdu notre équilibre psychique, que notre activité cérébrale y est perturbée et qu’elle rappelle sur bien des points la folie ; mais cette analogie n’empêche pas que nous nous réveillons avec des forces mentales renouvelées. A s’en tenir aux développements de Meynert sur les effets nuisibles d’une baisse de l’activité corticale et à sa déduction de l’euphorie hypnotique, nous autres médecins aurions à vrai dire toutes les raisons d’empêcher les gens de dormir. Mais, jusqu’à nouvel ordre, ces derniers préfèrent encore dormir et nous n’avons pas à craindre que les- dangers de la thérapie hypnotique résident dans l’acte d’hypnotiser. Est-ce donc la communication de la suggestion qui est le moment nuisible ? Impossible, car bien curieusement les attaques des adversaires ne portent pas le moins du monde sur la suggestion. En effet, il est admis que l’usage de la suggestion est une chose depuis toujours familière au médecin ; « mais nous n’arrêtons pas de suggérer ! », disent-ils, et de fait le médecin – même non-hypnotiseur – n’est jamais tant satisfait que lorsqu’il a refoulé[vi] une manifestation morbide hors de l’attention du malade grâce au pouvoir de sa personnalité, à l’influence de sa parole et de son autorité. Pourquoi ne serait-il pas permis au médecin de chercher à exercer de façon méthodique une influence qui était si bienvenue chaque fois qu’il y parvenait à l’improviste ? Mais peut-être est-ce malgré tout la suggestion qu’il convient de condamner, autrement dit, l’étouffement de la libre personnalité par le médecin, qui de fait garde le pouvoir de diriger le cerveau endormi même pendant le sommeil artificiel. Il est tout à fait intéressant de voir les déterministes les plus résolus se faire soudain les défenseurs du « libre arbitre individuel » menacé et d’entendre le psychiatre habitué à étouffer le « libre jaillissement de l’activité spirituelle » de ses malades sous des doses massives de bromure, de morphine et de chloral accuser l’influence suggestive d’être quelque chose d’avilissant pour les deux parties. Est-il donc vraiment possible d’oublier que la répression de l’autonomie du malade au moyen de la suggestion hypnotique n’est jamais que partielle, qu’elle vise des phénomènes morbides, que toute l’éducation sociale de l’homme repose, ainsi que cela a été développé des centaines de fois[vii] sur une répression des représentations et des motivations inadaptées et sur leur remplacement par de meilleures, que la vie apporte quotidiennement à chaque homme des influences psychiques qui, bien qu’elles interviennent pendant l’état de veille, le transforment de façon bien plus intense que la suggestion du médecin qui cherche à écarter une représentation douloureuse ou angoissante au moyen d’une contre-représentation[viii] efficace ? Non, rien dans la thérapie hypnotique n’est dangereux si ce n’est son abus et le médecin qui ne se sent pas la prudence ou la pureté d’intention nécessaires pour éviter cet abus fait bien de se tenir éloigné de la nouvelle méthode thérapeutique.

En ce qui concerne l’appréciation personnelle portée sur ces médecins qui ont le courage d’utiliser l’hypnose comme moyen thérapeutique avant que le raz de marée de la mode ne les y ait poussés, l’auteur du présent compte rendu est d’avis qu’il convient de faire la part, dans une certaine mesure, de l’intolérance si fréquente chez les grands hommes. C’est pourquoi il ne lui -semble pas opportun ni, d’une manière générale, suffisamment intéressant pour un public plus large d’entrer ici dans les raisons qui ont poussé M. le Conseiller aulique Meynert à le mettre en scène, lui et une partie de sa biographie, dans son article sur les névroses traumatiques.

Il lui semble plus important de plaider la cause de l’hypnose auprès de ceux qui ont pris l’habitude de laisser une grande autorité modeler leurs jugements en matière scientifique et qui de ce fait sont susceptibles d’être conduits, grâce au point de vue correct, à reconnaître l’insuffisance de leur propre discernement. Ce qu’il se propose de faire en opposant à l’autorité hostile de Meynert celle d’autres personnes qui se sont montrées plus conciliantes à l’égard de l’hypnose. Il rappelle que l’impulsion à l’étude scientifique de l’hypnose a été donnée chez nous par le Pr H. Obersteiner[ix], et qu’un aliéniste et neurologue aussi éminent que le Pr von Krafft-Ebing[x], que notre université vient tout juste de s’attacher, se déclare sans réserve en faveur de l’hypnose et l’utilise dans sa pratique médicale avec le plus grand bonheur. Comme on voit, ces noms peuvent eux aussi satisfaire ces nécessiteux du jugement dont la confiance requiert qu’une autorité scientifique remplisse certaines conditions de nationalité, de race et de latitude géographique, et dont la foi s’arrête au poteau-frontière de la mère-patrie.

Tous ceux qui par contre sont également sensibles à la valeur scientifique à l’extérieur de la patrie compteront aussi le Pr Forel parmi les hommes dont la prise de position favorable à l’hypnose est susceptible de les rassurer sur l’abjection et l’indignité supposées de cette méthode thérapeutique. L’auteur de cet article, en particulier, a eu l’impression, devant les attaques de Meynert, de se trouver en bonne compagnie en recommandant l’hypnose. Le Pr Forel est la preuve vivante qu’on peut être un anatomiste du cerveau tout à fait digne de considération et néanmoins voir dans l’hypnose autre chose qu’un tissu d’absurdités. On ne peut lui dénier, à lui non plus, le titre de « médecin très bien formé en physiologie » que M. le Conseiller aulique Meynert a très gracieusement conféré à l’auteur de cet article pour son activité passée* ; et de même que ce dernier est revenu corrompu de Paris l’infâme, de même c’est un voyage chez Bernheim[xi] à Nancy qui a été pour le Pr Forel le point de départ de cette nouvelle activité à laquelle nous devons l’excellent ouvrage que voici[xii].

 

Dans l’introduction de son livre, Forel s’efforce de distinguer autant que possible « faits, théories, concepts et terminologie ».

Le fait capital de l’hypnotisme réside dans la possibilité de mettre une personne dans un état psychique (ou cérébral) particulier, analogue au sommeil. Cet état s’appellerait hypnose. Un second ensemble de faits consiste dans la manière dont est instauré (et supprimé) cet état. Il semblerait qu’on puisse procéder -selon trois voies : 1. par l’action psychique d’une personne sur une autre (suggestion) ; 2. par l’action (physiologique) de certains procédés (fixations), des aimants, de la main humaine, etc. ; 3. par auto-influence (auto-hypnose). Cependant, seule la première méthode de production par voie de représentation – la suggestion – serait fermement établie. Aucune des autres méthodes de production de l’hypnose n’exclurait la possibilité d’une action suggestive sous une forme ou sous une autre.

Un troisième ensemble de faits est constitué par les performances de l’hypnotisé. Dans l’état hypnotique, il est en effet possible d’exercer par la suggestion les effets les plus étendus sur presque toutes les fonctions du système nerveux, y compris sur celles dont on sous-estime, en règle générale, la dépendance à l’égard des processus cérébraux. Que l’action du cerveau sur les fonctions corporelles puisse être exploitée de façon plus intensive sous hypnose qu’à l’état de veille, c’est là quelque chose qui cadre mal, il est vrai, avec cette -théorie des manifestations hypnotiques qui veut y voir une « réduction de l’activité corticale », une sorte de débilité expérimentale ; mais bien d’autres choses encore – en dehors des manifestations hypnotiques – ne cadrent pas avec cette théorie qui cherche à expliquer quasiment tous les phénomènes de l’activité cérébrale par l’opposition du cortical et du subcortical et qui localise sans autre forme de procès le principe « mauvais » dans les parties subcorticales du cerveau[xiii].

Parmi les faits indubitables, il y a encore la dépendance  de l’activité psychique de l’hypnotisé à l’égard de celle de l’hypnotiseur, ainsi que l’obtention d’effets appelés post-hypnotiques, c’est-à-dire la détermination d’actes psychiques qui ne se réaliseront que longtemps après la cessation de l’hypnose. Par contre, il ne serait pas possible de ranger parmi les faits toute une série de données qui font état de l’existence de performances des plus intéressantes du système -nerveux (voyance, suggestion mentale[xiv], etc.) et, bien qu’on ne soit pas en droit d’écarter la vérification scientifique de ces données, on devrait néanmoins garder à l’esprit que leur explication satisfaisante ne va pas sans les plus grandes difficultés.

Trois théories, différentes dans leur principe, ont été édifiées pour expliquer les manifestations hypnotiques. La plus ancienne d’entre elles, que l’on désigne encore maintenant d’après le nom de Mesmer[xv], suppose qu’une matière impondérable – ‘un fluide – passe, au cours de l’acte hypnotique, de l’hypnotisant à l’organisme de l’hypnotisé. Mesmer donna à cet agent le nom de magnétisme ; sa théorie est devenue si étrangère au mode de penser scientifique actuel qu’elle peut être considérée comme dépassée. Une seconde théorie, la théorie somatique, explique les manifestations hypnotiques d’après le schéma des réflexes spinaux et voit dans l’hypnose un état physiologiquement modifié du système nerveux, provoqué par des excitations externes (effleurements, fixation de l’activité sensorielle, approche d’aimants, application de métaux, etc.). Elle affirme que de telles excitations n’ont d’effet « hypnogène » que dans ‘le cas d’une disposition particulière du système nerveux, autrement dit que seuls les névropathes (spécialement les hystériques) sont hypnotisables ; elle néglige l’influence des représentations dans l’hypnose et décrit une série typique de modifications purement somatiques observables pendant l’état hypnotique. Comme on sait, c’est Charcot[xvi] qui apporte à cette conception exclusivement somatique de l’hypnose le -soutien de sa grande autorité.

Forel, par contre, se tient entièrement sur le terrain d’une troisième théorie, la théorie de la suggestion édifiée par Liébeault et ses disciples (Bernheïm, Beaunis, Liégeois[xvii]). D’après celle-ci, toutes les manifestations hypnotiques sont des effets psychiques, des effets de représentations suscitées, intentionnellement ou non, chez l’hypnotisé. L’état hypnotique lui-même n’est pas produit par des excitations externes, mais par une suggestion ; il n’est pas propre aux névropathes, mais peut être obtenu sans grande peine chez la plupart des gens bien portants ; bref, « le concept jusqu’ici si flou d’hypnotisme doit se résorber dans celui de suggestion ». Quant à savoir si le concept de suggestion est véritablement moins flou que celui d’hypnotisme, voilà qui devra être tranché par une critique plus approfondie. Il suffit ici de souligner que le médecin qui veut étudier et utiliser l’hypnose agit incontestablement au mieux en se ralliant d’entrée de jeu à la théorie de la suggestion. Car il pourra se convaincre à tout moment auprès de ses propres malades de la justesse des thèses de l’Ecole de Nancy, tandis qu’il n’aura guère l’occasion de confirmer par ses propres observations ces manifestations décrites par Charcot sous le nom de grand hypnotisme et qui sont censées n’apparaître que chez les rares personnes atteintes de grande hystérie[xviii].

La seconde partie du livre traite de la suggestion et couvre, avec une concision admirable et un don d’exposition d’une puissance magistrale, tout le champ des phénomènes psychiques observés chez des personnes hypnotisées. La clé de la compréhension de l’hypnose nous est livrée par Liébeault et sa théorie du sommeil normal (plus exactement, de l’endormissement normal), dont l’hypnose ne se distingue que par la relation supplémentaire à la personne qui endort. Il ressort de cette théorie que tout le monde est hypnotisable et qu’il faut des obstacles particuliers pour que l’hypnose ne s’installe pas. L’auteur discute de la nature de ces obstacles (désir par trop intense d’être hypnotisé, non moins qu’opposition délibérée, etc.), débat des degrés de l’hypnose, examine la relation du sommeil suggéré aux autres manifestations de l’hypnose, tout cela le plus souvent en accord complet avec Bernheim, dont l’ouvrage décisif sur la suggestion semble avoir conquis dans sa version allemande un grand cercle de lecteurs. De même, il présente sous forme d’extraits de Bernheim les passages sur les effets de la suggestion dans l’hypnose, tout en les illustrant toujours d’exemples tires de sa propre expérience. Forel place ici en exergue la proposition suivante : « On peut grâce à la suggestion sous hypnose produire, influencer, entraver (inhiber, modifier, paralyser ou stimuler) la totalité des phénomènes subjectifs connus de l’âme humaine, ainsi qu’une grande partie des fonctions objectivement connues du système nerveux. » C’est-à-dire : influencer les fonctions sensitives et motrices du corps, certains réflexes, des processus vasomoteurs (même les vésications !) et, dans le domaine psychique, les sentiments, les pulsions, la mémoire, l’activité volontaire, etc. Quiconque a recueilli des expériences personnelles en matière d’hypnotisme se souviendra ici de l’impression qu’il eut lorsque pour la première fois il exerça une influence jusqu’alors insoupçonnée sur la vie psychique d’autrui et put pratiquer des expériences sur une âme humaine comme on n’en fait d’ordinaire que sur un organisme animal[xix] ! Toutefois, cette influence se produit rarement sans une résistance de la part de l’hypnotisé. Celui-ci n’est pas un pur automate[xx], il se défend bien souvent contre la suggestion et se crée spontanément des « autosuggestions » – terme qui, au demeurant, ne constitue qu’en apparence un enrichissement ou, plus précisément, un dépassement du concept de « suggestion ».

Les analyses qui suivent sont du plus haut intérêt, qui concernent les phénomènes post-hypnotiques, la suggestion à échéance déterminée et la suggestion à l’état de veille, tous phénomènes dont l’étude a déjà fourni les éclaircissements les plus précieux sur les processus psychiques normaux de l’homme[xxi], mais dont l’interprétation est encore soumise à bien des controverses. Quand bien même les travaux de Liébeault et de ses disciples n’auraient rien apporté d’autre que la connaissance de ces phénomènes étranges et pourtant quotidiens et n’auraient fait qu’enrichir la psychologie d’une nouvelle méthode expérimentale, ils seraient déjà assurés, même abstraction faite de toute portée pratique, d’occuper une place de choix parmi les conquêtes scientifiques de ce siècle ! Le petit livre de Forel contient toute une série de remarques et de conseils pertinents à propos de l’utilisation pratique de l’hypnotisme qui obligent à reconnaître pleinement la valeur de l’auteur. Seul un médecin alliant la maitrise la plus parfaite de ce difficile sujet à la ferme conviction de son importance pouvait écrire ainsi ! La technique d’hypnotisation n’est pas aussi simple que pourrait le laisser penser la fameuse objection du premier débat de Berlin (l’hypnotisation ne relèverait pas de l’art médical, car elle est à la portée de n’importe quel garçon berger). Il faut être armé d’enthousiasme, de patience, d’une grande assurance et de beaucoup d’astuce et d’inspiration. Celui qui cherche à hypnotiser selon un schéma préétabli, celui qui craint la méfiance ou le rire de son sujet, celui qui se met à l’œuvre sans trop y croire n’obtiendra qu’un mince résultat. La personne à hypnotiser ne doit pas être laissée dans l’angoisse ; les personnes très anxieuses se prêtent le moins au procédé. Une démarche habile et sûre supprimera toutes les conséquences prétendument fâcheuses de l’hypnotisation. Comme l’a fort justement dit le Dr Bérillon[xxii] : « On ne s’improvise pas plus médecin hypnotiseur qu’on ne s’improvise oculiste[xxiii]. »

Maintenant, que peut-on attendre de l’hypnose ? Forel donne, sans prétendre à l’exhaustion, une liste des affections qui « semblent céder le plus facilement devant la suggestion ». On ajoutera que l’indication du traitement hypnotique est d’une nature quelque peu différente que celle, disons, de la digitaline, etc.

Cela dépend presque davantage des particularités du sujet que de la nature de sa maladie. Chez telle personne, il n’y aura guère de symptôme qui ne cède à la suggestion, fût-il à fondement aussi organique que le vertige dans la maladie de Ménière, par exemple, ou que la toux dans la tuberculose ; chez telle autre, on n’arrivera pas à influencer des troubles d’origine indubitablement psychique. L’habileté de l’hypnotiseur et les conditions dans lesquelles il peut placer ses malades n’entrent pas moins en ligne de compte. Moi-même je ne suis pas pauvre en succès obtenus grâce au traitement hypnotique, mais je ne me hasarde pas à entreprendre certaines cures du genre de celles auxquelles j’ai assiste à Nancy, chez Liébeault et Bernheim. Je sais aussi qu’une bonne part de leur succès tient à l’ « atmosphère suggestive » qui environne la clinique de ces deux médecins, au milieu et à l’humeur des patients, toutes choses que je ne peux pas toujours remplacer auprès de mes sujets d’expérience[xxiv].

Peut-on modifier durablement une fonction nerveuse par la suggestion, ou bien est-ce à bon droit qu’on lui reproche de n’amener que des succès symptomatiques et de courte durée ? Bernheïm lui-même a donné, dans les derniers paragraphes de son livre, une réponse irréfutable à cette objection. Il démontre que la suggestion agit de la même manière que n’importe quel autre moyen thérapeutique dont nous disposons, dans la mesure où elle choisit dans un complexe de phénomènes morbides tel ou tel symptôme important dont la disparition exerce l’influence la plus favorable sur le cours du processus global. On ajoutera que la suggestion satisfait en outre à toutes les exigences d’un traitement causal dans un certain nombre de cas, par exemple celui des troubles hystériques qui sont la conséquence directe d’une représentation pathogène ou le dépôt d’une expérience traumatisante. Avec l’élimination de cette représentation ou l’atténuation du souvenir obtenues par la suggestion, le trouble est en règle générale également surmonté[xxv]. Il est vrai que l’hystérie n’est pas guérie pour autant et que dans des circonstances analogues elle engendrera des symptômes analogues, mais guérit-elle davantage grâce à l’hydrothérapie, à la suralimentation ou à la valériane ? Quand a-t-on jamais exigé du médecin qu’il guérisse une diathèse nerveuse alors que les circonstances qui la favorisent persistent ? D’après Forel, la suggestion permet d’obtenir un résultat durable lorsque la modification obtenue détient en elle-même la force de s’imposer dans la dynamique du système nerveux ; par exemple, on déshabitue par la suggestion un enfant de mouiller le lit, l’habitude normale peut alors se fixer aussi fermement que la mauvaise auparavant ou 2. lorsque cette force lui est procurée par un moyen détourné par exemple, supposons que quelqu’un souffre d’insomnie, de fatigue et de migraines, la suggestion lui assure le sommeil, améliore ainsi l’état général et le retour de la migraine est empêché de façon durable.

Mais qu’est-ce au juste que la suggestion qui soutient tout l’hypnotisme dans lequel sont possibles tous ces effets ? En soulevant cette question, on touche à l’un des points faibles de la théorie de Nancy. On ne pourra s’empêcher de songer à la question « Où -saint Christophe posait-il les pieds ? » en constatant que Bernheim, dans son ouvrage détaillé qui culmine dans l’affirmation « Tout est dans la suggestion[xxvi] », se refuse toujours à s’occuper de l’essence de la suggestion, c’est-à-dire de sa détermination conceptuelle[xxvii]. Lorsque j’étais dans l’heureuse situation de m’instruire des problèmes de l’hypnotisme auprès du Pr Bernheim en personne, j’ai cru remarquer qu’il appelait « suggestion » toute influence psychique efficace d’une personne sur une autre et « suggérer » toute tentative d’exercer une influence psychique sur autrui. Forel s’efforce de faire des distinctions plus rigoureuses. Dans une section riche en idées, intitulée « Suggestion et conscience 1 », il cherche à comprendre l’action de la suggestion à partir de certaines hypothèses fondamentales sur les processus psychiques normaux. Même si l’on n’est Pas tenu de se déclarer pleinement -satisfait par ces éclaircissements, nous devons néanmoins être reconnaissants envers l’auteur d’avoir montré la direction dans laquelle la solution doit être cherchée et d’avoir fourni à ce propos de nombreuses suggestions et contributions. Il ne fait pas de doute que des remarques comme celles que Forel avance dans cette section de son livre ont davantage trait au problème de l’hypnose que l’opposition du cortical et du subcortical, et que les spéculations sur la dilatation et la constriction des Vaisseaux cérébraux.

Une section sur la signification pénale de la suggestion conclut le livre. Comme on sait, le « crime suggéré » n’est jusqu’à nouvel ordre qu’une simple possibilité, à laquelle se prépare le juriste et que le romancier peut se permettre d’anticiper comme n’étant « pas si invraisemblable qu’elle ne puisse se produire un jour ». Certes, en laboratoire, il n’est pas difficile d’inciter de bons somnambules à commettre des simulacres de crime ; mais, quant à savoir jusqu’à quel point l’exécution du crime leur est facilitée par la conscience qu’il ne s’agit que d’une expérience, c’est là une question qui doit être laissée ouverte après la critique pénétrante que Delboeuf[xxviii] a faite des expérimentations de Liégeois[xxix].



[i] Auguste Forel (1848-1931), professeur en psychiatrie à l’université de Zürich et directeur du célèbre hôpital du Burghölzli, d’où viendront plus tard les premiers soutiens actifs à la cause de la psychanalyse (Bleuler, Jung, Abraham, …). Ce sont les problèmes posés par le traitement des alcooliques qui l’avaient conduit à s’intéresser à la technique de la suggestion hypnotique, dont il était devenu un grand spécialiste et un fervent défenseur. Pour de plus amples détails, on peut consulter ses Mémoires, Rückblick aut mein Leben, Zürich, 1935.

[ii] James Braid (1795-1860), chirurgien anglais de Manchester, considéré comme le premier à avoir donné une base scientifique à l’ « hypnose », terme qu’il créa en 1843 pour désigner ce que les mesmériens appelaient « magnétisme animal » ou « somnambulisme artificiel ». Il avait rejeté la théorie fluidique des magnétiseurs au profit d’une théorie « psychoneurophysiologique », développée dans son ouvrage – Neurypnology, or the Rationale of Nervous Sleep, Considered in Relation with Animal Magnetism, Londres, 1843.

[iii] Ambroise-Auguste Liébeault (1828-1904) ; il avait poursuivi les recherches de Braid en leur donnant un tour plus psychologique, prolongeant ainsi les travaux de l’abbé de Faria (1756-1819) : l’hypnose serait due à la suggestion, à une idée (l’idée de dormir) « insinuée » dans le cerveau de l’hypnotisé à l’occasion de l’ « état passif » provoque par la fixation du regard (c’est-à-dire, pour Liébeault, de l’attention).

[iv] L’analogie entre certains phénomènes hypnotiques et les manifestations spirites (somnambulisme, transe médiumnique, extra-lucidité, hypermnésie, don des langues, etc.) avait conduit bon nombre de chercheurs (Flournoy, Richet, Janet, Lombroso, W. James, le jeune Bergson … ) à se risquer à des investigations parapsychologiques du spiritisme. Freud lui-même, bien que toujours soucieux de se démarquer des « spiristeries », nhésitera pas à s’engager en faveur de la télépathie, qu’il considérera comme le « noyau de vérité » de l’occultisme (cf. « Psychoanalyse und Telepathie », 1921, G. W., XVII ; « Traum und Télépathie », 1922, G. W., XIII ;  » Traum und Okkultismus », 1932, G. W., XV). Le lecteur pourra consulter le dossier des rapports pour le moins ambivalents de Freud à ces questions réuni par Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris, 1969, 111, chap. xiv, et par Ch. Moreau, Freud et l’occultisme, Toulouse, 1976. On peut noter que Freud, à la fin de « Rêve et occultisme », évoque à propos de la télépathie les mêmes thèmes dont il fait usage pour souligner la nature obscure, « énigmatique » de l’hypnose : le rapport mère-enfant, la passion, les phénomènes de foule.

* Ainsi que le titre d’une lettre de Forel. [Forel était né à Morges, sur le lac de Genève.]

* Le Conseiller aulique Meynert, à la séance du 7 juin de cette année de la Société impériale et royale des médecins.

[v] Théodor Meynert (1833-1892), disciple de Herbart et professeur de psychiatrie à Vienne. Freud avait travaillé dans son service en tant que Sekundararzt (interne) de mai à octobre 1883 et il avouera plus tard avoir été « fasciné » par cet « homme génial » (Autobiograpbie, chap. 1). On trouvera un résumé succinct des théories de Meynert dans Jones, op. cit., I, p. 411-412.

[vi] Verdrängt.

[vii] L’application des notions d’hypnose et de suggestion à la pédagogie, à la sociologie et à l’histoire était devenue monnaie courante :à partir des années 1880. Tarde, Sighele, Le Bon seront les représentants les plus éminents de cette littérature, contre laquelle Freud appuiera plus tard sa Psychologie des masses… L’assimilation suggestion/éducation te-viendra souvent chez Freud, soit pour déconseiller a l’analyste de jouer un rôle d’ « éducateur » (Abrégé de psychanalyse, tr. fr., Paris, 1967, 45-46), soit au contraire pour insister sur le caractère « éducatif » de l’analyse : « C’est [le] travail de lutte contre les résistances qui constitue la tâche essentielle du traitement analytique et cette tâche incom1be au malade auquel le médecin vient en aide par le recours à la suggestion agissant dans le sens de son éducation. Aussi a-t-on dit avec raison que le traitement analytique est une sorte de « post-éducation » » (Conférences d’introduction à la psychanalyse, XXVIII).

[viii] Gegenverstellung.

[ix] Heinrich Obersteiner (1847-1922), professeur d’anatomie à l’université de Vienne et ami personnel de Freud.

[x] Richard von Krafft-Ebing (1840-1902), psychiatre, auteur d’une monumentale Psychopathia sexualis. Il venait de publier, l’année précédente, Eine experimentelle Studie auf dem Gebiete des Hypnotismus (Stuttgart, 1888).

* Il me faut à nouveau rectifier les propos de M. le Conseiller aulique Meynert. Il dit de moi que j’ « exerce sur la place en tant que praticien formé à l’hypnose ». C’est dire trop peu et cela pourrait éveiller chez des étrangers l’idée erronée que je ne fais rien d’autre qu’hypnotiser. « Sur la place », je gagne bien plutôt ma vie en tant que neurologue et j’ai recours à toutes les méthodes thérapeutiques qui sont à la disposition d’un tel neurologue. Les succès que j’ai obtenus jusqu’ici en utilisant l’hypnose me font toutefois un devoir ne pas renoncer, dorénavant, à ce puissant remède.

[xi] Hippolyte Bernheim (1840-1919), professeur de clinique médicale à Nancy et chef de file de l’ « Ecole de Nancy ». Son intérêt pour les problèmes de l’hypnotisme datait de sa rencontre, en 1882, avec Liébeault, alors modeste médecin-hypnotiseur de la banlieue de Nancy, dont il avait contribué à faire connaitre les travaux. Freud fera paraître, en 1889, une traduction de son principal ouvrage, De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique (Paris, 1886).

[xii] Muni d’un mot d’introduction de Forel, Freud fit le même voyage en juillet 1889, soit très exactement entre les deux livraisons de l’article : « Dans l’intention de parfaire ma technique hypnotique, je partis, l’été de 1889, pour Nancy, où je passais plusieurs semaines. je vis le vieux et touchant Liébeault à l’oeuvre, auprès des pauvres femmes et enfants de la population prolétaire ; je fus témoin des étonnantes expériences de Bernheim sur ses malades d’hôpital, et c’est là que je reçus les plus fortes impressions relatives à la possibilité de puissants processus psychiques demeurés cependant cachés à la conscience des hommes ». (Autobiographie, chap. i). Puis, en compagnie de Liébeault et de Bernheim, il se rendit début août à Paris, dans l’intention d’assister aux deux congrès sur l’hypnotisme qui avaient lieu à ce moment-là. Ces derniers furent marqués par la forte présence de l’Ecole de Nancy, alors en pleine ascension, et par le déclin de l’Ecole de la Salpêtrière. Charcot lui-même était absent. Freud bouda quelque peu les séances, visita la capitale et rejoignit le 9 août sa famille en vacances à Reichenau, dans le Semmering.

[xiii] Allusion, une fois de plus, à Meynert, qui faisait du cortex le siège du « moi secondaire », conscient, réfléchi, social, etc., par opposition aux centres sous-corticaux, siège d’un « moi primaire » représentant les aspects « mauvais », inférieurs et asociaux de l’humanité. (cf. Th. Meynert, Sammlung von populärwissenschaftlichen Vorträgen über den Bau und die Leistung des Gehirns, 1892, Abschnitt « Gehirn und Gesittung »).

[xiv] En français dans le texte. Synonyme de transmission -de pensées.

[xv] Franz-Anton Mesmer (1736-1815), médecin viennois, promoteur du « magnétisme animal ». Ses écrits ont été réunis dans Le magnétisme animal, Paris, 1971.

[xvi] Jean-Martin Charcot (1825-1893), chef de file de l’ « Ecole de la Salpêtrière ». Freud avait traduit et préfacé, en 1886, ses Leçons sur les maladies du système nerveux (t. III).

[xvii] Henri-Etienne Beaunis (1830-1921), professeur de physiologie à l’université de Nancy et médecin auprès des tribunaux ; auteur de Le sommeil provoqué, études physiologiques et psychologiques, Paris, 1886. Jules Liégeois (1833-1908), professeur de droit à la faculté de Nancy ; il s’intéressait surtout aux incidences juridiques de la suggestion hypnotique ; voir son De la suggestion et du somnambulisme dans ses rapports avec la jurisprudence et la médecine légale, Paris, 1889.

[xviii] En français dans le texte.

[xix] Freud écrira plus tard : « Le travail au moyen de l’hypnose était fascinant. On éprouvait pour la première fois le sentiment d’avoir surmonté sa propre impuissance, la réputation d’être un thaumaturge était très flatteuse » (Autobiographie, chap. i).

[xx] Freud reprend ici un point de vue souvent défendu par Bernheim : « Le somnambulisme est donc un état d’obéissance passive, je ne dis pas d’automatisme, car ce n’est qu’une apparence, la conscience persiste chez le somnambule et même il peut résister [ … 1. C’est une machine, mais une machine consciente ; la volonté, le libre arbitre ne sont pas supprimés ; ils ne sont que diminués » (in J. Brullard, Considérations générales sur l’état hypnotique, Nancy, 1886, p. 54). D’autres Nancéens, comme Liégeois, ne faisaient pas preuve de la même prudence (voir plus loin note 29).

[xxi] Les expériences sur les phénomènes posthypnotiques joueront, au dire même de Freud, un rôle crucial dans la découverte de l’inconscient : « Les expériences hypnotiques, en particulier la suggestion posthypnotique, ont démontré, de manière tangible, avant même l’époque de la psychanalyse, l’existence et le mode d’efficace de l’inconscient psychique » (« L’inconscient », 1915, in Métapsychologie, tr. fr., Paris, 1968, p. 70 ; voir aussi la « Note sur l’inconscient », 1912, ibid., p. 178 et la VIè Conférence d’introduction à la psychanalyse).

[xxii] Edgar Bérillon (1859-1948), directeur de la Revue de l’hypnotisme expérimental et thérapeutique, fondée en 1886 et qui deviendra rapidement le théâtre des violentes controverses entre l’Ecole de Nancy et l’Ecole de la Salpêtrière.

[xxiii] En français dans le texte.

[xxiv] Voir l’épisode relaté dans l’Autobiographie (chap. i) : « Afin de m’instruire, j’avais amené une de mes patientes [vraisemblablement Emmy von N.] à me suivre à Nancy [ … ]. Comme elle faisait toujours, après quelque temps, des récidives, je l’attribuais, dans mon ignorance d’abord, à ceci que son hypnose n’avait jamais atteint le degré de somnambulisme avec amnésie. Bernheim essaya plusieurs fois à son tour de la plonger dans une profonde hypnose, mais il ne réussit pas mieux que moi. Il m’avoua franchement n’avoir jamais obtenu ses grands succès thérapeutiques par la suggestion ailleurs que dans sa pratique d’hôpital, et pas sur les malades qu’il avait en ville. »

[xxv] Allusion à la méthode cathartique de Breuer.

[xxvi] En français dans le texte.

[xxvii] Freud reprendra exactement les mêmes termes en 1921, lorsqu’il soulignera à nouveau l’indétermination du concept bernheimien de suggestion : « Ma résistance prit plus tard la forme d’une révolte contre la manière de penser d’après laquelle la suggestion, qui expliquait tout, n’aurait pas besoin elle-même d’aucune explication. Et plus d’une fois j’ai cité à ce propos la vieille plaisanterie : « Christophe portait le Christ / Le Christ portait le monde entier / Dis-moi, où Christophe / Posait-il alors le pied » (Psychologie des masses et analyse du moi, chap. iv). Le thème est constant chez Freud ; cf. Etudes sur l’hystérie, tr. fr., p. 79 ; « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de cinq ans », 111, 1 ; XXVIIè Conférence d’introduction à la psychanalyse.

[xxviii] Joseph Delboeuf (1831-1896), médecin belge adepte de l’Ecole de Nancy. Il fut l’un des premiers à dénoncer les méthodes de Charcot et à saisir la dimension suggestive des expériences sur les hystériques de la Salpêtrière.

[xxix] Allusion à un vaste débat sur la question des suggestions criminelles qui remplissait les chroniques judiciaires de l’époque, passionnait l’opinion publique et préoccupait les juristes. Il avait été déclenché par Liégeois, qui, dès 1884, concluait de ses expériences de simulacres de crimes suggérés : « Toute conscience a disparu chez l’hypnotisé qu’on a poussé à l’acte criminel ; il est, par suite, irresponsable et devrait être acquitté. Seul celui qui a donné la suggestion est coupable [ … 1. Le somnambule a été pour lui un pur et simple instrument, comme le pistolet qui contient la balle » (op. cit., p. 119). Delboeuf, sur la base de contre-expériences, avait réfuté cette conclusion, rejoignant en cela la position de l’Ecole de la Salpêtrière. Les partisans des deux Ecoles s’affrontèrent sur cette question jusque devant les tribunaux où ils étaient convoqués à titre d’experts dans des affaires de crimes suggérés et de séductions sous hypnose.

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