Joël Bernat : « Freud et le système Perception – Conscience (Wahrnehmungssystem) »

 

« La perception est au moi ce que la pulsion est au ça » : c’est ainsi que Freud résume ses recherches sur le système perception-conscience, système présent du début à la fin de son œuvre. Cette recherche, qui n’a rien de philosophique, tente de répondre à une question centrale : comment une perception inconsciente peut devenir consciente ? Question qui concerne aussi bien la construction psychique, la clinique et la technique analytique, ainsi que la méthode de travail de Freud. Nous tentons ici d’en restituer tout l’intérêt.

Introduction

Le système perception – conscience (Pc-Cs) ne fait pas partie des concepts fondamentaux de la psychanalyse actuelle ; pourtant, si l’on se livre au fastidieux travail de lecture chronologique des écrits de Freud, il est présent dès l’Esquisse d’une psychologie scientifique, la fameuse Neurotica de 1895, jusqu’à l’Abrégé de psychanalyse de 1938. Entre ces deux dates, l’impression du lecteur est celle d’un Freud qui n’a cessé d’ajouter des précisions à ce système, au point, lorsque l’on rassemble toutes les notations éparses, de se demander si l’on n’a pas, en fait, à faire avec le soubassement même de la métapsychologie et de la technique analytique de Freud, voire, sa méthode de travail.

Pourtant, la critique des auteurs français est assez dure, comme nous le verrons, et responsable de l’oubli actuel de ce système : mais, du fait même des notations éparses de Freud et du fait qu’il n’existe pas vraiment de texte rassemblant ses recherches sur ce point, la critique n’a peut-être eut qu’une vue parcellaire sur la question. Cela s’entend d’ailleurs assez vite :

– les uns ont mis l’accent sur « conscience » et non plus sur « perception » ; ce centrage sur la conscience fut immédiatement associé à une préoccupation philosophique attribuée à Freud, et nous verrons combien cela est erroné ;

– d’autres ont associé le système Pc-Cs à la notion du devenir-conscient[1], à laquelle il est alors réduit et, par voie de conséquence, critiquable et critiqué (en étant ramené à une notion philosophique ou psychologique) ;

– enfin, certains comme Lacan[2], ont amalgamé Pc-Cs et moi.

Ces critiques relèvent d’un déplacement : face à l’ampleur de l’étude freudienne, une notion est réduite et ramenée à une autre, qui, elle, relevant de la philosophie ou de la psychiatrie, est plus connue et donc plus aisée à commenter. Mais il reste que cette opération, qui consiste à ranger un concept sous un autre, ce déplacement, sans justification, mériterait déjà un questionnement. En tous cas, ces déplacements suffirent à désintéresser les psychanalystes français de cette notion freudienne.

Aussi me voici heureux de l’occasion que me donnent les psychanalystes brésiliens de la revue de Porto Alegre pour tenter de faire redécouvrir tout l’intérêt de cette étude freudienne au long cours.

 

Considérations générales

La question de la perception, qui anime les premiers chapitres de l’Esquisse[3] est sans doute un héritage de la pratique pré-analytique : en effet, l’hypnose comme la méthode cathartique ont montré que le symptôme pouvait disparaître si la remémoration d’une perception particulière, originaire, était rendue possible, c’est-à-dire si elle redevenait consciente[4]. C’est à partir de ce point que Freud est amené à se poser une question plus générale : comment un élément perceptif peut devenir un élément psychique conscient, sachant qu’à la source, le processus sensoriel de perception est toujours inconscient, puisqu’il est une production des organes des sens[5] ? Et que ce percept soit celui d’une stimulation provenant du monde externe aussi bien que du monde interne (provenant du ça, du corporel, etc.).

Le système Pc-Cs est censé représenter le trajet psychique et l’ensemble des actes psychiques qui feront que l’élément perçu peut devenir, ou non, une représentation consciente. Comme on le devine, une telle définition va englober une majeure partie du fonctionnement psychique.

Nous voudrions aussi souligner l’insistance dans les écrits de Freud sur le processus de perception, et ce, non seulement dans les textes du début. Pour exemple, que l’on repense à ce que Freud écrit, en 1923, au sujet de la reconnaissance de l’inconscient, le schibboleth de la psychanalyse :

« …la différence entre conscient et inconscient est en fin de compte une affaire de perception, à laquelle il faut répondre par oui ou par non, et l’acte de perception lui-même ne donne aucun renseignement sur la raison pour laquelle quelque chose est perçu ou n’est pas perçu. On n’a pas le droit de se plaindre de ce que le dynamique ne trouve dans les phénomènes qu’une expression équivoque.[6] » Nous aurons l’occasion de revenir sur cette affirmation.

Un autre exemple de l’importance de l’appareil perceptif pour Freud est celui de l’origine du moi. En 1938, à la fin de sa vie, Freud rappelle sa thèse (déjà présente en 1895 dans l’Esquisse, reprise par exemple en 1923 dans « Le moi et le ça ») :

« Sous l’influence du monde extérieur réel qui nous environne, une fraction du ça subit une évolution particulière. À partir de la couche corticale originelle pourvue d’organes aptes à percevoir les excitations ainsi qu’à se protéger contre elles, une organisation spéciale s’établit, qui, dès lors, va servir d’intermédiaire entre le ça et l’extérieur. C’est à cette fraction de notre psychisme que nous donnons le nom de moi. »[7]

Cela indique, d’une part, que le système Pc-Cs est le sol, la base du moi (ce qui ne signifie pas qu’il est tout le moi, et n’autorise pas une psychologie du moi). Cette origine corticale est donc strictement inconsciente et compose ainsi une partie de l’inconscient du moi (la seconde topique était donc nécessaire pour différencier les parties inconscientes de la psyché, celles du moi et du surmoi par rapport au ça).

D’autre part, la psyché, du fait de cette dimension percevante, est étendue à tout le corps et donc irréductible au seul cerveau, ce que Freud désigne toujours en termes de spatialité : « Le moi est avant tout un moi corporel, il n’est pas seulement un être de surface, mais lui-même la projection d’une surface [Ajouté en 1927 : le moi est finalement dérivé de sensations corporelles, principalement de celles qui ont leur source dans la surface du corps. Il peut être ainsi considéré comme une projection mentale de la surface du corps (…) il représente la surface de l’appareil mental] (…) le mieux est de l’identifier avec l’ « homoncule cérébral » des anatomistes »[8].

Ce qui est aussi à retenir est que, en ce lieu de surface nous trouvons aussi bien l’appareil perceptif que le phénomène de conscience : « La conscience, avons-nous dit, forme la surface de l’appareil psychique ; autrement dit, nous voyons dans la conscience une fonction que nous attribuons à un système qui, au point de vue spatial, est le plus proche du monde extérieur. Cette proximité spatiale doit être entendue non seulement au sens fonctionnel, mais aussi au sens anatomique[9] ». Et c’est ici qu’un point est essentiel : le phénomène de conscience ne peut que se produire sous la forme de la perception, c’est-à-dire dans le système perceptif[10]. Point essentiel, mais combien délicat ! Nous allons y revenir.

Quant à la protection contre les excitations, elle sera opérée par des éléments tels que le pare-stimuli, puis les principes de Nirvâna[11] et de Constance[12], et enfin les actes psychiques de négation[13].

Ainsi, si le ça est pulsion, le moi est perception.

 

Enfin, Freud n’a pas « inventé » le système Perception – Conscience : il l’a, comme il l’écrira dans son Auto-présentation[14], enrichi des découvertes liées aux observations analytiques. En effet, il s’inscrit dans une lignée de pensée bien particulière : celle des Lumières, notamment anglaises (Newton, Bacon), qui préconisaient, avant toute étude et tout travail de pensée, d’étudier les conditions de la perception : attitude que l’on retrouve évidemment dans le courant philosophique anti-métaphysique (et notamment chez Franz Brentano, son professeur de philosophie[15]), mais aussi en sciences physiques (Heisenberg ou Einstein), en littérature (Goethe), et dans les laboratoires de physiologie où Freud fit ses débuts, avec Brücke[16]. Du fait de sa double formation (neurologique et philosophique), il esquissera alors, dans sa Neurotica, une sorte de synthèse des savoirs neurologique, philosophique et psychopathologique.

 

Quelques jalons

Je souhaite maintenant évoquer rapidement les textes qui me semblent les plus importants sur la question qui nous intéresse.

 

Le premier texte est bien sûr l’« Esquisse pour une psychologie scientifique » [17], écrite en 1895. Freud y définit un modèle d’appareil psychique (qui est en fait celui du moi), composé :

– du système φ assurant la perception des stimuli externes ;

– du système ψ agi par les processus primaires, où sont enregistrées les perceptions sous forme de traces mnésiques ; mais dont le rôle premier (c’est un axiome chez Freud auquel il ne renoncera pas) est de lutter contre toute stimulation[18] ;

– et du système ω, la conscience.

Le système Pc-Cs est un système qui fait la jonction du plus sensoriel au plus mental, rendant compte du trajet de la perception vers la représentation, en partant du somatique (le système φ), passant par le psychique (système ψ), et se terminant avec la conscience (le système ω)[19].

 

Peu après, en 1899, ce système et ce trajet sont schématisés dans L’interprétation des rêves[20] où les lieux psychiques sont organisés selon un axe :

 

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(S) est l’extrémité sensitive de la psyché, le lieu où se produit l’excitation perceptive (c’est la « couche corticale originelle » pourvue d’organes de perception. Cette excitation est admise dans le système perceptif, (P), système qui n’en garde pas de traces durables. Si le perçu entre en contact avec les traces mnésiques (S1 & S2), cela produit un premier type de représentation – et donc une trace durable –, mais qui sera inconsciente (Inc.). Lorsque cette première représentation entre en contact avec un autre registre de traces mnésiques, les traces verbales, situé dans le préconscient (Préc.), la représentation est transformée en représentation verbale[21]. Ensuite, nous atteignons l’autre extrémité de la psyché, l’extrémité motrice (M) où Freud situera bien plus tard l’épreuve de réalité.

Ainsi, dès 1900, la trame du système Pc-Cs est posée et les élaborations suivantes ne cesseront de l’enrichir. Plusieurs textes sont à ce titre remarquables, tels que :

– 1911, « Formulations sur les deux principes du fonctionnement »[22] ;

– 1914, « Remémoration, répétition et élaboration »[23] ;

– 1915, « Compléments métapsychologiques sur la théorie du rêve »[24] et les textes dits de « Métapsychologie » ;

– 1920, « Au-delà du principe de plaisir »[25].

 

En 1922, avec l’avènement de la seconde topique, Freud reformule ses acquis dans « Le moi et le ça »[26] avec cette « formule » qui, remarquons-le, n’a pas eut grand succès : « La perception est au moi ce que la pulsion est au ça. » Formulation importante dans la mesure où, à l’instar de la pulsion pour le ça, elle indique la place précise de la perception : c’est elle qui met en mouvement le moi, qui le « pousse » à agir ou réagir et non pas, selon une position philosophique reprochée à tord à Freud, la perception comme quelque chose qui produirait l’unité du sujet percipiens. Au même titre que les pulsions, les perceptions sont bien plus du côté du partiel et du fragmentaire que de la synthèse. Si le système perceptif fait partie de la surface corporelle du moi, et s’il est à l’origine de cette instance, il n’est pas le moi, et serait bien plus ce qui vient le forcer, en réaction, au travail psychique : ceci donne sens aux formules de négation que le moi oppose aux excitations perçues.

Dans ce texte, Freud va surtout préciser le rôle des représentations de mots et donc du préconscient, prolongeant les apports de 1915, par exemple ceux de l’article « L’inconscient »[27].

D’abord, une sorte de règle : les représentations verbales étant des traces mnésiques provenant principalement des perceptions acoustiques, cela signifie qu’elles furent jadis des perceptions et peuvent, comme toutes les traces mnésiques, redevenir conscientes. Donc « ne peut devenir conscient que ce qui a déjà existé à l’état de perception consciente ; et, en dehors des sentiments, tout ce qui, provenant du dedans, veut devenir conscient, doit chercher à se transformer en une perception extérieure, transformation qui n’est possible qu’à la faveur des traces mnésiques.[28] » La trace mnésique est une condition sine qua non du phénomène de conscience.

Mais le fait de cette origine perceptive des représentations verbales a une conséquence majeure : « De par leur intermédiaire, les processus de pensée internes ont été fait perceptions. C’est comme si devait être démontré cette proposition : tout savoir est issu de la perception externe. À l’occasion d’un surinvestissement du penser, les pensées sont perçues effectivement – comme de l’extérieur – et de ce fait tenues pour vraies.[29] » Freud joue souvent comme ici, selon une tradition philosophique (Hegel, Heidegger, etc.), avec le mot Wahrnehmen, qui étymologiquement signifie prendre vrai, c’est-à-dire percevoir, et l’expression « für wahr halten, c’est-à-dire tenir pour vrai.[30] Nous allons voir l’importance de ce phénomène – ne serait-ce qu’au plan de la théorisation.

Il est important, je pense, de saisir que la couche perceptive est pour le moi comme un écran de projection, comme si le moi était spectateur de la perception[31], et donc agi par le perçu. Et de plus, comme nous le verrons, ce qui apparaît sur cet écran suscite la conviction ou la croyance du moi.

 

En 1924, Freud rédige « Une note sur le bloc-notes magique »[32]. Ce texte, qui anticipe de peu celui de « La négation »[33], développe une analogie entre le ‘bloc-notes magique’ et l’appareil psychique dont le point central tient en l’observation suivante : le détachement du papier celluloïd et du papier ciré supprime la trace écrite, ce qui représente l’acte psychique et l’effet de la négation ; mais cette trace écrite est conservée sur la couche de cire sans pour autant être visible, sauf sous un éclairage approprié : cette couche de cire (système mnésique) est évidement inconsciente. Le phénomène de conscience apparaît alors chaque fois qu’il y contact entre ces couches[34].

 

La même année, Freud rédige Inhibition, symptôme et angoisse où de nouveau il reprend la question de l’attribution perceptive[35] : l’essence du moi (son origine, et non le tout) est le système Pc-Cs, et il réagit, selon les lois du principe de plaisir, par les sensations de plaisir-déplaisir face aux excitations externes comme internes. Ses défenses, face à un danger, consistent à retirer à l’objet dangereux son investissement perceptif, ou encore une action musculaire rendant impossible la perception de ce danger : cela définit le principe des processus de négations comme élaboration du pare-excitations.[36]

 

Enfin, citons encore :

– 1932, Nouvelles conférences sur la psychanalyse[37] ;

– 1932, « Sur la possession du feu[38] » ;

– 1936, « Lettre à Romain Rolland. Un trouble du souvenir sur l’Acropole[39] » ;

– 1938, Abrégé de psychanalyse[40].

 

Avant de tenter une synthèse du trajet de la perception vers la conscience, et des actes psychiques qui s’y opposent, un rappel : la dernière représentation topique de Freud[41] présente les particularités suivantes, par analogie avec une représentation du cerveau :

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  • un ça (Es), primordial, ouvert sur le soma, lieu d’accueil des expressions somatiques et du lien de celles-ci à des premiers représentants (ceux de la pulsion : ici, Freud utilise le terme Vertretungen[42] – voir infra) ;
  • un surmoi (Überich) posé sur la psyché afin de marquer que sa création est un produit langagier d’origine externe (origine renforcée par le fait de le situer à gauche à l’instar, dit Freud, de la zone du langage dans le cerveau[43]) ;
  • et un moi (Ich) comme surface de triple contact : avec le ça, le surmoi et avec le monde externe ; c’est d’abord une extension corporelle comme organe perceptif, c’est-à-dire que les stimulations ou perceptions internes et externes le développent ; mais cette partie du moi (perceptif) reste strictement inconsciente ;
  • enfin, le système Pc-Cs, W-Bw (Wahrnehmung – Bewusstsein) est situé en avant, et le préconscient (vorbewusst) juste derrière ;
  • la ligne de pointillés (frontière des trois inconscients – du moi, du surmoi et le ça-) indique clairement que le moi (Ich) a une partie inconsciente (unbewusst) où Freud situera entre autres les mécanismes de défense et de négation, tel que le refoulement (verdrängt).

 

L’élaboration de Freud

Nous allons maintenant tenter de faire une synthèse des éléments épars dans l’œuvre de Freud, synthèse qui réclame toutes les précautions d’usage.

 

Trajet inconscient

 

1 – La couche corticale, pourvue des organes de la perception, reçoit une excitation. C’est un phénomène strictement somatique et donc inconscient. Cette « extrémité sensitive de la psyché » se décompose en deux faces :

– sur sa face externe, elle comporte « (…) le pare-stimulus, destiné à réduire la grandeur des excitations qui arrivent du dehors[44] » et qui fonctionne sans doute selon les principes de Constance et de Nirvana : en tous cas, il s’agit apparemment d’un seuil organique pour Freud ;

– sur sa face interne, il y inscrit le système Pc-Cs.

Ces deux faces constituent le système perceptif et le point de contact du somatique et du psychique (à l’instar de la pulsion, entre le somatique et le ça). C’est aussi à ce point que Freud situe le phénomène de conscience[45].

 

2 – Si cette excitation, qu’elle soit d’origine interne ou externe, franchit cette première barrière que constitue le pare-stimulus, elle est donc admise dans le psychique via le système Pc-Cs,  et à partir de ce moment, elle va subir deux modes de liaison :

2a – une liaison de la perception avec les traces mnésiques : si ce lien ne se fait pas, il n’y aura pas de traces, c’est-à-dire qu’il n’y aura pas d’attribution ni de possibilité de conscience. Cette liaison avec les traces mnésiques (visuelles, cœnesthésiques, etc.) ne produit que du « qualitatif », la perception n’étant investie, en elle-même, d’aucun affect[46] ;

2b – une seconde liaison va apporter une dimension « quantitative », celle avec des traces affectives (les quantum d’affects), c’est-à-dire que la perception reçoit une charge libidinale, un investissement d’affect par les pulsions sexuelles. Cela s’opère selon le moi plaisir / déplaisir et le principe de plaisir, ce qui constituera le jugement d’attribution[47] : « le système Pc-Cs reçoit des excitations internes et externes et tente par le moyen des sensations de plaisir et de déplaisir qui l’atteignent de l’intérieur d’orienter tout le cours de l’activité psychique dans le sens du principe de plaisir »[48] Ce qui produirait un premier codage de l’excitation perçue : bonne ou apaisante, mauvaise ou source de tension.

 

La liaison se fait selon un jeu complexe de frayages[49] ; c’est elle, et elle seule, qui permet un premier niveau de représentation que Freud nomme : représentation de chose (Sachvorstellung ou Dingvorstellung) ou représentation d’objet, soit une perception + une trace mnésique + une charge libidinale. À partir de ce moment de liaison, une trace psychique existe[50], donc une trace durable, mais toujours inconsciente.

 

3 –Si la représentation de chose est pleinement attribuée, c’est-à-dire qu’elle ne subit aucune négation (voir infra), elle poursuit son trajet dans le moi.

 

 

Trajet préconscient

 

4 – Pour devenir consciente, cette représentation de chose doit être liée à des représentations verbales (qui sont « stockées » dans la partie préconsciente du moi[51]) : ce lien est la condition qui donne cette possibilité de conscience. Cette nouvelle liaison peut connaître deux destins :

4.a – soit la représentation de chose est liée à des traces mnésiques verbales qui permettent de re-présenter le perçu (vorstellen), ce qui produit une représentation de mot (Wortvorstellung) qui ne déforme ni ne réfute la représentation de chose ;

4.b – soit la représentation de chose est liée à des traces verbales substitutives qui déforment le perçu, vertreten, et se présentent comme si c’était la représentation de chose[52] : elles ne représentent pas, mais viennent à la place. Ces traces verbales appartiennent :

soit à la partie préconsciente du moi et sont des noyaux verbaux « sensibles » selon des frayages existants, ou encore des fixations pathogènes, ou encore subissant une élaboration secondaire, un travail de déformation (Entstellung) : c’est le cas, par exemple, d’éléments refoulés qui font retour sous forme de substituts ;

soit à la partie inconsciente du surmoi : mots ou symboles au service de la censure, hérités ou transmis, et « préformés »[53], formes culturelles, etc.

Très souvent, vertreten et vorstellen furent traduit par le seul représenter, effaçant ainsi les opérations différentes qu’ils indiquent : présenter à la place de, ou présenter de nouveau.

 

Trajet conscient

 

5 – Une représentation ne peut donc devenir consciente que si elle est constituée par la liaison d’une représentation de chose et d’une représentation de mot, selon une « vraie » ou une fausse liaison, ce qui donne deux registres de représentation consciente.

 

Conscience et retour vers le système perceptif

Le destin d’une perception en représentation ne s’arrête pas là : en effet, une fois consciente, cela signifie qu’elle a refait le trajet inverse vers le système perceptif pour être perçue puisque le phénomène de la conscience apparaît dans le système perceptif, à la place des traces durables[54].

 

Le phénomène de la croyance

6 – Une représentation qui est projetée à l’extrémité perceptive du système Pc-Cs prend le caractère d’une perception consciente, ce qui suscite immédiatement la croyance, car elle est vécue comme venant de l’extérieur[55].

De ce fait, les pensées ou les observations sont suspectes : sont-elles des choses réelles ou des projections ? Une théorie est-elle un délire, une fiction, une vision du monde (Weltanschauung), ou bien rend-elle compte de faits réels ? Nous voici à ce niveau avec la question de la différenciation entre réalité psychique et réalité matérielle. Comment opérer cette différenciation ? C’est pour cela, me semble-t-il, que Freud ajoute une dernière opération, essentielle, dans ce trajet perception – conscience – perception.

 

L’épreuve de réalité ou jugement d’existence, et le renoncement

7 – Une représentation admise dans la conscience doit subir une dernière épreuve (en tous cas essentielle dans la psychanalyse) : si la représentation n’est pas niée dans la conscience, peut-elle être retrouvée dans la réalité externe ou dans la réalité de l’inconscient – ou non ? C’est ici le temps de l’épreuve de réalité.

7.a – Si elle est retrouvée dans la réalité externe ou dans la réalité de l’inconscient[56], alors elle existe au sens de la réalité – externe ou inconsciente : cela constitue le jugement d’existence[57] ; dès lors, la représentation consciente peut être affirmée au sens de la Bejahung ;

7.b – Les représentations qui remplacent (vertreten) ne passent pas l’épreuve de réalité : elles ne sont pas retrouvées dans la réalité externe ou dans l’inconscient et ne sont donc que des composants de la réalité psychique, et l’on devrait y renoncer. Leurs affirmations relevaient donc de la Behauptung.[58]

Le renoncement (Verzicht) est un terme important chez Freud, il est même une des visées de la cure. Par exemple, il s’agit pour lui de libérer la sexualité psychique du sujet (qui s’épuise à sans cesse la refouler et donc la subir en retour), et de remplacer le refoulement par un renoncement conscient. Freud en donne quelques éclaircissements, rapportés par Otto Rank dans les Minutes de la Société Psychanalytique de Vienne : la répression est un refoulement conscient par opposition au refoulement organique inconscient dont le résultat est une censure. Réprimer, ce serait maintenir la représentation tout en contrôlant l’affect. Ainsi la psychanalyse aide à remplacer le refoulement par une répression normale[59] : de quoi, sans doute, éclairer la célèbre formule de Freud, « Wo Es war, soll Ich werden », « là où ça était, je dois advenir »[60]. Le rôle du psychanalyste serait donc de mettre à jour la sexualité en rendant conscient son refoulement. Ensuite l’individu apprend à la subordonner aux exigences de la civilisation en remplaçant son refoulement par une répression consciente et « saine ».[61]

 

Les négations

Le trajet que nous venons de décrire, de la perception à la représentation consciente, peut être interrompu par les actes psychiques de négation. Nous allons essayer de les situer dans le système Pc-Cs, sachant que cela ne fut pas toujours clair chez Freud, d’autant plus que l’élaboration des mécanismes de négation (comme défenses inconscientes du moi) s’étend sur toute l’œuvre. Pour exemple :

– le rejet apparaît dès 1894 dans Les psychonévroses de défense[62] ;

– le déni est présent dès les Études sur l’hystérie de 1895 ;

– en 1905, refoulement et rejet sont identiques, différenciés par une seule question d’intensité (le rejet est un « refoulement réussi » puisqu’il concerne et la perception ou la représentation, et l’affect). Par exemple, en 1908, dans « Les Théories sexuelles infantiles », Freud écrit, au sujet de l’enfant, que « L’insuccès de l’effort de pensée facilite le rejet et l’oubli » d’une théorie sexuelle infantile : mais ici, il s’agit du refoulement ;

– en 1917, le refoulement est différencié du déni et du rejet, ces derniers étant équivalents jusque en 1927 ;

– en 1925, Freud définit la Verneinung, dénégation, en même temps qu’apparaît le terme de Bejahung, affirmation ;

– enfin, c’est en 1927, qu’il isole le déni comme spécifique de la perversion, le rejet étant, lui, réservé à la psychose.

Ce repérage[63] doit être tempéré pour ne pas être pris dans une illusion structuraliste, puisqu’il existe, par exemple, des dénis ou des rejets dans la névrose (bouffées délirantes, épisodes hallucinatoires, etc.)[64].

 

Comme on va le voir, rejet, déni et refoulement ne portent pas sur les mêmes registres de représentations : soit sur la représentation verbale, soit sur la représentation de chose ou d’objet, soit la représentation ou l’affect. De plus, ces éléments niés par le moi, s’ils restent ou redeviennent inconscients, ne le sont pas dans les mêmes instances. C’est pour cela que Freud a pu décrire des clivages du moi et des clivages moi / ça. Ceci n’est donc pas sans conséquence au niveau de la pratique.

 

Le refoulement : Verdrangung

Cette négation refuse à la conscience une représentation consciente[65] qui redevient inconsciente (en tant que refoulée mais dans ce cas dans le ça et non pas dans le système Pc-Cs) ; elle fera retour sous forme de rêve, lapsus, acte manqué, symptôme, etc. Le refoulement produit un clivage entre le moi et le ça.

La dénégation : Verneinung

Dans ce cas, si la représentation peut accéder à la conscience, l’affect qui y est lié est refusé par le mécanisme de la dénégation (Verneinung), affect qui sera donc refoulé (dans le ça) ; il n’y aura qu’une reconnaissance intellectuelle, l’affect pouvant faire retour selon une autre voie (par exemple, motrice).

 

Le rejet : Verwerfung

La représentation de chose est rejetée par le mécanisme de la Verwerfung (rejet) et elle restera donc psychiquement inconsciente. Mais, ici, une question se pose : de quel inconscient s’agit-il ? Selon Freud, le rejet attaque et défait la représentation de chose (c’est-à-dire le lien libido / trace mnésique), ce qui produirait deux destins différents de ses composants :

a – la perception liée aux traces mnésiques est rejetée dans le système Pc-Cs et non pas dans le ça est reste inconsciente dans cette partie du moi, ce qui produit un clivage du moi ; la perception est rejetée mais dans une « extériorité psychique », c’est-à-dire qu’elle retourne à l’extrémité perceptive (P), et fera ainsi retour[66], par exemple :

– sous forme d’hallucination (l’hallucination présente le perçu de façon déformée – par les processus primaires – mais ce perçu constitue néanmoins un noyau de vérité[67]) ;

– ou encore dans le délire, qui est une tentative d’élaborer une représentation (ou une symbolisation) de compensation ou substitutive de la perception rejetée (une sorte de substitut de représentation verbale), celle-ci restant l’élément central, même si elle n’apparaît pas clairement dans le délire ;

b – cette reprojection de la perception à l’extrémité perceptive (ce qui fait donc retour) est permise par le fait que le rejet retire l’investissement libidinal à la représentation de chose qui ainsi reprend le caractère de perception ; cette libido retirée à l’objet (ce qui est l’inverse du deuil où c’est l’objet qui est retiré à la libido) va faire retour à l’extrémité perceptive et se relier à la perception : cette charge libidinale est la cause du phénomène de croyance (l’hallucination – le retour de la perception – est tenue pour réalité) et donc du phénomène hallucinatoire. Mais, entre temps, la libido retirée à la représentation d’objet, retourne dans l’inconscient (mais ici, il s’agit du ça), subit des transformations (par exemple inversion du désir en hostilité) avant de revenir à l’extrémité perceptive.

 

Il est important de relever que cela opère une double inscription, et donc un clivage dans le moi[68] (clivage donc entre le moi et le système mnésique) : si le perçu est rejeté dans une extériorité psychique inconsciente, il y a néanmoins une autre inscription dans le moi, celle d’une trace vide ou d’un blanc dans la pensée[69] (pensons à la belle formule de Winnicott : quelque chose a eut lieu mais n’a pas trouvé de lieu pour s’inscrire et être mentalisé[70]), ou bien l’élaboration d’un délire lié aux formes du retour de ce rejeté. Le clivage psychotique est cette tension incessante entre le moi du rejet et la chose rejetée en retour. Quant au délire, nous pouvons l’entendre comme tentative d’attribution de ce qui est rejeté : c’est en ce sens qu’il contient un noyau de vérité (la perception), et c’est de cette reconnaissance dont il s’agit dans le transfert psychotique : le non attribué et donc non éprouvé y fait retour afin d’être éprouvé et attribué puis élaboré, et c’est cela qui saisit le plus souvent l’analyste dans ce et son transfert.

 

Le déni : Verleugnung

La représentation et sa perception sont admises dans un premier temps – jusqu’au point d’être consciente -, mais peuvent être jugées après-coup inadmissibles ; alors intervient le mécanisme du déni ou désaveu (Verleugnung) qui efface la perception comme si elle n’avait jamais eu lieu[71], redevenant ainsi inconsciente (mais dans le système Pc-Cs et non pas dans le ça) et maintenue par le mécanisme du clivage du moi. Il existe dès lors deux courants dans le moi : l’un qui refuse (par exemple la castration) et un autre qui la reconnaît, ou, pour être plus précis, un courant qui refuse la signification de la castration, et l’autre qui en reconnaît la perception.

Selon le principe de la double inscription, une trace existera au niveau du moi : si l’élément dénié reste inconscient, le retour du dénié se fera par l’investissement de la perception contiguë à celle qui est refusée. Cette perception contiguë sera, elle, consciente, par exemple sous la forme du fétiche[72]. Cette double inscription est maintenue séparée par le mécanisme du clivage, ce qui fait que les deux éléments peuvent tout à fait co-exister.

 

Retours

L’affaire est encore plus complexe lorsque l’on saisit qu’un élément nié fait retour et qu’à ce moment là, il peut être nié par un mécanisme différent, ce qui produira une nouvelle dimension et un autre circuit de retour, etc. Un exemple nous en est d’ailleurs donné par Freud avec l’Homme aux loups. En effet, Freud arrive au constat qu’il existe trois courants dans la vie psychique du patient :

– l’un, le plus ancien, qui rejette la castration : il n’y a aucun jugement sur son existence comme si elle n’existait pas ; alors le rejeté fait retour, à cinq ans, dans l’hallucination du doigt coupé. Mais du fait de la double inscription,  en lieu et place de ce rejet, fonctionne la théorie du commerce par l’anus (ce qui préserve la croyance en l’existence d’un seul sexe, le mâle) et les symptômes hystériques (les intestins) ;

Un autre courant, plus tardif, et donc qui coexiste, reconnaît la castration comme fait et se subdivise en deux tendances :

– l’une qui l’accepte et qui se console avec la féminité comme substitut (vertreten) ;

– une autre qui se rebelle et cède à la castration, avec horreur.

Ainsi peuvent donc co-exister dans la psyché plusieurs couches d’élaborations correspondant chacune à un trajet dans le système Pc-Cs, de même, et Freud y tenait, peuvent co-exister des mécanismes de négation tels que refoulement, déni et rejet. Ce qui lui faisait soutenir qu’il peut y avoir des moments hallucinatoires ou des bouffées délirantes dans une névrose.

 

Conclusion

Ce système Pc-Cs est aussi la clef de la méthode psychanalytique[73], de sa pratique[74] comme de sa théorisation. La position de Freud est fort claire : au début est l’acte (perceptif, puis psychique) et bien, après le verbe.

C’est donc aussi un « garde-fou » : car, poser au début de toute pensée la question de la perception et de son acte est une garantie contre l’élaboration de thèses métaphysiques, de systèmes ou de visions-du-monde[75] : autant de choses qui ne peuvent que nuire à la pratique et à une écoute, en ce qu’elles créent des a priori.

Comme on le voit, la conception de Freud n’a pas grand-chose à voir avec une préoccupation philosophique.

 

Joël Bernat

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[1] Notion développée par Henri Ey, par exemple dans La conscience, PUF, 1963 : « être conscient, c’est disposer d’un modèle personnel de son monde ». Le « devenir-conscient » chez Freud n’est pas, comme nous le verrons, liée à un centrage sur un pouvoir de la conscience avec pour visée une conscience élargie comme les orientations phénoménologique (Husserl, Binswanger ou Merleau-Ponty) ou cartésienne (Alfred Binet, Pierre Janet ou Josef Breuer) ont pu le soutenir, dans le fil d’une utopie de la philosophie (depuis Platon) : le Logos (et l’hyperdoxa) serait la voie d’accès à une connaissance de soi face au sujet percipiens du mythe de la Caverne.

[2] Voir J. Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique », in Écrits, Seuil, 1966, p. 99 : « (…) toute notre expérience s’oppose pour autant qu’elle nous détourne de concevoir le moi comme centré sur le système perception-conscience, comme organisé par le « principe de réalité » où se formule le préjugé scientiste le plus contraire à la dialectique de la connaissance (…) » ; ou encore, « L’agressivité en psychanalyse », in Écrits, op. cit., p. 116 : « (…) les difficultés théoriques rencontrées par Freud nous semblent en effet tenir à ce mirage d’objectivation, hérité de la psychologie clas­sique, que constitue l’idée du système perception-conscience, et où semble soudain méconnu le fait de tout ce que le moi néglige, scotomise, méconnaît dans les sensations qui le font réagir à la réalité, comme de tout ce qu’il ignore, tarit et noue dans les significations qu’il reçoit du langage : méconnaissance bien surprenante à entraîner l’homme lui-même qui a su forcer les limites de l’inconscient par la puissance de sa dialectique. »

[3] Par exemple : « (…) pourquoi les processus d’excitation dans les neurones de la perception (Nω) entraînent la conscience ? », « Esquisse d’une psychologie scientifique », in La naissance de la psychanalyse, P.U.F., 1956.

[4] Voir, par exemple, S. Freud, Sur la Psychanalyse – cinq conférences, Gallimard, 1991 : la phobie de l’eau de Anna O. est liée à la scène oubliée du chien léchant un verre. La retrouvaille du souvenir supprime le symptôme. Cela ne veut pas dire que Freud postule une règle de traduction systématique des contenus inconscients en contenus conscients du genre : une phobie = un souvenir oublié.

[5] Voir par exemple dans le chapitre VII, la section II sur « la régression », in Interprétation des rêves, PUF, 1950, p. 453 sq.

[6] Freud S., « Le moi et le ça », OCF-P. (= Œuvres complètes de Freud), XVI, PUF 1991, p. 260.

[7] Abrégé de psychanalyse (1938), P.U.F., 1973, p. 4.

[8] « Le moi et le ça », op. cit., p. 270. Pour rappel, souvenons-nous du commentaire de D. W Winnicott, in « L’esprit et ses rapports avec le psyché-soma », De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot 1971 : « Il faut se demander pourquoi l’individu à tendance à localiser forcément l’esprit à l’intérieur de la tête. J’avoue que je n’en sais rien. J’ai le sentiment que ce qui compte, c’est le besoin qu’éprouve l’individu de localiser l’esprit pour la raison que c’est un ennemi et qu’il faut donc le maîtriser. ».

[9] Voir 1923, “Le moi et le ça”, op. cit., pp. 263-264.

[10] « Le conscient n’est pour moi que l’acte de perception. Une représentation peut exister même si elle n’est pas perçue, le sentiment par contre consiste dans la perception même », in « Préface à Raymond de Saussure, La méthode psychanalytique (1922) », OCF-P XVI, PUF, 1991, p. 160.

[11] Nirwanaprinzip : terme de Barbara Low repris par Freud pour désigner la tendance de l’appareil psychique à ramener à zéro ou du moins à réduire le plus possible en lui toute quantité d’excitation d’origine externe ou interne.

[12] Konstanzprinzip : principe selon lequel l’appareil psychique tend à maintenir à un niveau aussi bas ou, tout au moins, aussi constant que possible, la quantité d’excitation qu’il contient. La constance est obtenue d’une part par la décharge de l’énergie déjà présente, d’autre part par l’évitement de ce qui pourrait accroître la quantité d’excitation et la défense contre cette augmentation.

[13] Essentiellement : rejet, déni, refoulement et dénégation.

[14] Œuvres complètes, OCF-P, XVII, Paris, P.U.F., 1992.

[15] Brentano est un fondateur de la psychologie moderne comme science destinée à servir de base à toute discipline et à résoudre les problèmes philosophiques. Pour ce faire, cette psychologie se devait d’être, non plus « génétique » mais « descriptive ». Il en pose les fondements en 1874 avec sa Psychologie du point de vue empirique dont la thèse centrale est que le phénomène psychique est une représentation construite à partir d’actes psychiques plus complexes, tels que les jugements, les désirs et les affects. L’acte psychique porte en lui-même l’intention vers l’objet auquel il se réfère. Parcourir les écrits de Brentano, permet de repérer sur quoi Freud appuie sa théorisation, notamment en ce qui concerne le passage du trajet de la perception à la conscience. Par exemple : 1°) l’affirmation de Brentano selon laquelle rien ne peut être jugé qui ne soit au préalable représenté dans l’esprit : ainsi, toute perception interne résulte d’un jugement, et tout jugement est soit affirmation, soit déni ; 2°) le rapport de la perception et de la représentation à partir des jugements d’attribution et d’existence, avec pour centre la distinction perception interne / perception externe ; 3°) il en résulte que toute réalité n’est que individuelle (la réalité psychique de Freud) ; 4°) enfin, amour et haine constituent la base de ces jugements mentaux, selon le principe d’une « force originelle » plaisir / déplaisir (l’on retrouve, sur ce point, le moi-plaisir et la thèse d’Empédocle d’Agrigente). Voir, par exemple, Franz Brentano, De la diversité de l’être d’après Aristote, Vrin, 1992.

[16] Pour plus de développements, voir Joël Bernat, Transfert et pensée, collection « Perspectives Psychanalytiques », L’esprit du temps – P.U.F., 2001.

[17] In La naissance de la psychanalyse, op. cit.

[18] La fonction première de la psyché est de lutter contre tout ce qui vient l’exciter (stimuli externes et internes), c’est-à-dire contre ce qui est source de tension, de déplaisir : « le système nerveux est un appareil auquel est impartie la fonction d’éliminer les stimulus qui lui parviennent, de les ramener à un niveau aussi bas que possible, ou qui voudrait, si seulement cela était possible, se maintenir absolument sans stimulus » : « Pulsions et destins des pulsions » (1915), in OCF-P XIII, P.U.F., 1988, p. 166 ; affirmation de Freud que l’on trouve aussi bien dans l’Esquisse que dans l’Abrégé. De plus, « Le réflexe reste le modèle de toute production psychique » (L’interprétation des rêves, op. cit.,  p. 456).

[19] Voir « Esquisse d’une psychologie scientifique », op. cit.

[20] Sur le modèle des figures 1, 2 et 3, pp. 456-459, chapitre VII, § II, de L’interprétation des rêves, op. cit. Ce schéma sera, en 1923, celui du moi et non de la psyché.

[21] Il nous semble important de rappeler que pour Freud le langage se situe dans le préconscient, affirmation qu’il maintient jusqu’à l’Abrégé de psychanalyse. Par exemple : « c’est le langage qui permet d’établir un contact étroit entre les contenus du moi et les restes mnésiques des perceptions visuelles et surtout auditives (…) L’état de préconscient, caractérisé d’un côté par son accession à la conscience, d’un autre côté par sa liaison avec les traces verbales (…) de grands fragments du moi et surtout du surmoi, auquel on ne saurait contester un caractère de préconscience, restent en général inconscients, phénoménologiquement parlant. » (pp. 25-26). Puis Freud pointe un risque de confusion : « les pensées préconscientes qui expriment le matériel inconscient du rêve sont traitées comme si elles étaient des éléments inconscients du ça. » (p. 31). Pour plus de développements, voir Joël Bernat, Le processus psychique et la théorie freudienne (au-delà de la représentation), collection « Études Psychanalytiques », L’Harmattan,  1996.

[22] In Résultats, idées, problèmes, I, Paris, P.U.F., 1984. Ce texte est un résumé des acquis et retrace donc le cours des événements et processus psychiques.

[23] In La technique psychanalytique, P.U.F., 1953.  Ce texte fait le lien entre le système Pc-Cs et la technique de la cure.

[24] In Œuvres complètes, XIII, Paris, P.U.F., 1988.

[25] In Résultats, idées, problèmes, I, Paris, P.U.F., 1984.

[26] In Œuvres complètes. XVI., P.U.F., 1991.

[27] In OCF-P XIII, PUF, 1988.

[28] « Le moi et le ça », op. cit., pp. 264-265.

[29] Ibid., p. 267.

[30] Ibid.

[31] Il en va de même avec le rêve (ce que Lewin avait nommé « l’écran blanc du rêve »).

[32] « Note sur le « Bloc-notes magique » » (1924), Résultats, idées, problèmes, II, Paris, P.U.F., 1985 ; ou in OCF-P. XVII, P.U.F., 1992.

[33] « La négation », in OCF-P XVII, Paris, P.U.F., 1992.

[34] « Nous posséderions un système Pc-Cs qui reçoit les perceptions mais n’en garde pas de traces durables, de sorte que pour chaque nouvelle perception il peut se comporter comme une feuille vierge », in « Note sur le « Bloc-notes magique » », op. cit.

[35] Inhibition, symptôme et angoisse, PUF, 1971, pp. 8 à 10 ; Œuvres complètes, XVII, Paris, P.U.F., 1992.

[36] Bion ajoutera une autre dimension : une attaque de l’organe de la perception qui en est responsable.

[37] Gallimard, 1984.

[38] Œuvres complètes XIX, PUF, 1995.

[39] In Résultats, idées, problèmes, II, op. cit.

[40] Abrégé de psychanalyse, op. cit.

[41] Les nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1984.

[42] Voir par exemple Les trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987.

[43] « Le moi et le ça », op. cit. : « Le Moi est avant tout une entité corporelle, non seulement une entité toute en surface, mais une entité correspondant à la projection d’une surface. Pour nous servir d’une analogie anatomique, nous le comparerions volontiers au « mannequin cérébral » [l’homonculus] des anatomistes, placé dans l’écorce cérébrale, la tète en bas, les pieds en haut, les yeux tournés en arrière et portant la zone du langage à gauche. »

[44] « Au-delà du principe de plaisir » et « Note sur le « Bloc-notes magique » », op. cit.

[45] « Les traces durables des excitations reçues se produiraient dans les « systèmes mnésiques » qui sont placés derrière lui. Plus tard, dans « Au-delà du principe de plaisir », j’ai fait remarquer en outre que le phénomène inexplicable de la conscience apparaît dans le système perceptif à la place des traces durables. » In « Note sur le « Bloc-notes magique » », op. cit.

[46] Voir la lettre à Jung du 14-21 avril 1907, « Quelques opinions théoriques sur la paranoïa », in Correspondance Freud S – Jung C. G., tome I, 1906-1909, Gallimard 1975.

[47] Il s’agit ici de l’activité du moi-plaisir originel : incorporer le bon, rejeter le mauvais d’une chose perçue, selon le principe de plaisir qui fonctionne sur le mode : attraction (affirmation par tendance unifiante d’Éros) et répulsion (négation et expulsion par la tendance destructrice de Thanatos).

[48] Inhibition, symptôme et angoisse, PUF, 1971, p. 8.

[49] « Ces traces mnésiques, nous les imaginons enfermées dans des systèmes, en contact immédiat avec le système perception-conscience, en sorte que leurs charges psychiques peuvent facilement se propager aux éléments de ce dernier. Et, à ce propos, on pense aussitôt aux hallucinations et au fait que le souvenir même le plus vif se laisse encore distinguer aussi bien de l’hallucination que de la perception extérieure, et on en a trouvé sans peine l’explication dans le fait que lors de la reviviscence d’un souvenir, la charge psychique ne quitte pas le système dont le souvenir fait partie, tandis que dans le cas d’une perception, la charge ne se propage pas seulement de la trace mnésique au système perception-conscience, mais s’y transporte tout entière. » § « ça et moi » in « Le moi et le ça », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, ou Œuvres complètes, XVI, Paris, P.U.F., 1991.

[50] Voir par exemple les restes diurnes tels qu’ils peuvent être repris et traités dans les rêves, le plus ble exemple restant celui de la paramnésie ou des rêves dits prophétiques.

[51] Voir l’Abrégé de psychanalyse, op. cit.

[52] Pour exemple, dans Malaise dans la civilisation, Freud définit la religion en tant que délire de masse, donc une paranoïa : c’est-à-dire qu’une formation de souhait (Wunsch) vient remplacer (vertreten) et masquer un aspect insupportable du monde. Cette représentation de substitution acquiert une qualité de la réalité du fait d’être partagé par une communauté.

[53] Le symbole n’est pas la marque d’une vérité, mais le marqueur, l’indicateur d’une opération de censure. Voir Introduction à la psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot n° 6, 1969. Un exemple remarquable est celui des rêves de dents cassées : le sujet est rarement capable d’associer sur ces symboles muets.

[54] Voir « Au-delà du principe de plaisir », in OCF-P XV, PUF, 1996.

[55] Voir la lettre à Jung du 14-21 avril 1907, « Quelques opinions théoriques sur la paranoïa », in Correspondance Freud S – Jung C. G., tome I, 1906-1909, Gallimard 1975 où Freud explique le mécanisme de la projection.

[56] Voir l’exemple de Freud dans « La négation », in Œuvres complètes, XVII, Paris, P.U.F., 1992. Freud donne un autre exemple de retrouvaille de la réalité de l’inconscient, dans « Constructions dans l’analyse » (in Résultats, Idées, Problèmes, tome II, op. cit.), celui d’une théorie sexuelle infantile : il s’agit d’une réalité historique dont la retrouvaille défait une réalité psychique.

[57] Voir « Lettre à Romain Rolland. Un trouble du souvenir sur l’Acropole », in Œuvres complètes XIX, P.U.F., 1995, ou encore « La négation », op. cit.

[58] Freud reprend les deux temps successifs composant le processus global de la Bejahung, (énoncés dans « Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques », op. cit., pp. 135 à 137) : les jugements d’attribution et d’existence. C’est l’ensemble de cette opération que Freud situe du côté d’Éros en opposition à la négation qui, elle, est du côté de Thanatos. Freud rejoint, à propos de la Bejahung, un élément clef présent chez Nietzsche, l’affirmation de la vie (LebensBejahung), et place celle-ci du côté d’Éros et de sa tendance à l’unification, en opposition à Thanatos dont dépendent les formules de négation, c’est-à-dire l’expulsion et la destruction (« La négation » in Résultats, Idées, Problèmes, tome II, op. cit., p. 170.) Cette notion, jusqu’ici réservée à la philosophie ou à la psychologie, est admise dans le vocabulaire technique et théorique de la psychanalyse, et vient préciser le terme précédemment employé de Behauptung. Ce terme signifie également affirmation, mais avec une nuance de contrainte exercée sur l’autre, celle de « prendre le pas sur l’autre ». En complétant ainsi son vocabulaire, Freud clarifie sa position et se dégage aussi bien de la Behauptungstrieb d’Adler, pulsion d’affirmation de l’individu subordonnant le comportement sexuel aux motifs égoïstes, l’emblématique « volonté de puissance », que de la Selbstbehauptung, l’affirmation de soi de Trotter. Le processus de la Bejahung est celui du trajet complet qui va de la perception par les sens vers la conscience et l’épreuve de réalité, et la Behauptung devient une dénégation de la réalité, au service de la réalité psychique.

[59] Minutes de la Société Psychanalytique de Vienne, tome I, 1906-1908, séance du 15-V-1907, Gallimard, 1976, pp. 46, 96, 220.

[60] Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Gallimard, 1984.

[61] Minutes de la Société Psychanalytique de Vienne, tome I, 1906-1908, séance du 15-V-1907, op. cit.

[62] Il y a un type de défense qui diffère du refoulement : « … ayant beaucoup plus d’énergie et de succès, qui consiste en ceci que le moi rejette la représentation insupportable en même temps que son affect et se comporte comme si la représentation n’avait jamais abordé le moi. Mais, au moment où ceci a réussi, la personne se trouve dans une psychose que l’on ne peut guère classifier que comme « confusion hallucinatoire » ».

[63] Notons que Freud emploie aussi le terme allemand de Negation qui spécifie, non pas un processus, mais un résultat : le moi a posé une négation sur un contenu déjà refoulé, mais il n’y a pas de négation possible, dans l’inconscient, de la perception sensorielle, toujours inconsciente.

[64] Voir « Constructions en analyse » (1937), in Résultats, Idées, Problèmes, II, op. cit. C’est le cas avec l’Homme aux Loups et l’hallucination du doigt coupé.

[65] Cela indique que le refoulement porte sur une représentation consciente, c’est-à-dire une représentation de chose liée à une représentation de mot.

[66] Si l’on parle souvent du retour du refoulé, il en va de même pour toutes les formations psychiques ayant subies une négation : ainsi pourrait-on parler de retour du rejeté, retour du dénié, etc. Cela veut dire aussi que le rejeté chez Freud n’est pas forclos comme l’énonce Lacan.

[67] Voir « Constructions dans l’analyse », in Résultats, idées, problèmes, II, op. cit.

[68] « Le clivage du moi dans les processus de défense », in Résultats, idées, problèmes, II, op. cit.

[69] Cela indique que l’analyste a à refaire la liaison entre le blanc présenté en séance et un autre élément qui se manifeste souvent « hors » de la séance (à la porte, dans la rue, etc.).

[70] Voir D. W. Winnicott, « La crainte de l’effondrement », in La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Gallimard, 2000.

[71] Freud en donne illustration avec l’histoire du roi Boabdil dans « Un souvenir sur l’Acropole » : le roi fait décapiter le messager qui lui apporte la nouvelle de la chute de Grenade comme si le message (la signification) n’avait pas été délivré. Mais sa dépression (l’affect) indique qu’il a bien reçu le message.

[72] Voir par exemple « Le fétichisme », in La vie sexuelle, P.U.F. 1969 ; Œuvres complètes, XVIII, Paris, P.U.F., 1994. La culotte fétiche est la perception investie contre la perception qui suivait, celle de la vue du sexe féminin et donc d’une signification de la différence des sexes.

[73] Voir « Le moi et le ça », op. cit. : « la psychanalyse se refuse à considérer la conscience comme formant l’essence même de la vie psychique, mais voit dans la conscience une simple qualité de celle-ci, pouvant coexister avec d’autres qualités ou faire défaut. »

Que signifie : « rendre quelque chose conscient ? » Comment s’y prend-on pour obtenir ce résultat ?

À la question : « Comment quelque chose devient-il conscient ? On peut substituer avec avantage celle-ci : « comment quelque chose devient-il préconscient ? » Réponse : grâce à l’association avec les représentations verbales correspondantes.

« Comment pouvons-nous amener à la (pré) conscience des éléments refoulés? » reçoit la réponse suivante : « En rétablissant par le travail analytique ces membres intermédiaires préconscients que sont les souvenirs verbaux ». C’est ainsi que la conscience reste à sa place, de même que l’inconscient n’a pas besoin de quitter la sienne pour aller rejoindre la conscience.

[74] Dans « Conseils aux médecins sur le traitement analytique » (1912), in La technique psychanalytique, P.U.F 1972, p. 66, Freud propose la virginité du système Pc-Cs comme position idéale de l’analyste(« l’ics de l’analyste doit se comporter à l’égard de l’ics émergeant du malade comme le récepteur téléphonique à l’égard du volet d’appel. ») Ou encore, dans « Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques », op. cit., pp. 135 à 137, l’attention va à l’encontre des impressions des sens, ce qui n’est pas le cas avec l’attente passive. C’est ainsi que semble composée la règle fondamentale, tout aussi nécessaire du côté du patient que de l’analyste :

– la neutralité bienveillante est la suspension de tout jugement a priori qui s’opposerait au trajet de la représentation du perçu transférentiel ;

– l’écoute flottante comme mode de maintien de la virginité de l’écoute, en s’en remettant à l’inconscient perceptif et sa mémoire (les traces mnésiques) ;

– la liberté associative afin de laisser se déployer le libre jeu des liens entre la perception et les traces mnésiques, sans la censure d’une négation ou d’un remplacement.

[75] Voir la dernière conférence des Nouvelles conférences sur la psychanalyse; Gallimard, 1984.

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Une réponse à Joël Bernat : « Freud et le système Perception – Conscience (Wahrnehmungssystem) »

  1. Roseline BONNELLIER dit :

    A Joël Bernat: J’essaie d’approcher votre texte sur ce qui me fait question, le « signe de perception » (Wahrnehmungszeichen= signe pris pour vrai) par rapport à mon hypothèse (dans mon texte « Oedipe revient de loin »): le « niveau de preuve » du « primat du phallus » dans la théorie freudienne (et « classique ») de l’Oedipe, en retour au « mythe » ou « rêve diurne » (« accomplissement d’un souhait » dans la Traumd.) est le « signe pris pour vrai » (la visibilité) du pénis chez Homo erectus et à la « phase phallique » dans la sexualité infantile, d’où le « complexe de castration », avec « toute » la « théorie » de l’Oedipe qui reste dans l’ensemble la seule reconnue. Et Freud a bien dit, n’est-ce pas, que l’Oedipe est un schibboleth de la psychanalyse. Je considère qu’il y a régression comme dans le travail de rêve au « signe de perception ». Pour moi, l’approche de votre texte est difficile: où serait le « niveau de preuve » (factuelle), dans l’étude que vous faites de la « perception », de la théorie freudienne de l’Oedipe reposant sur le « primat du phallus » entre Pcs-Cs et Ics? Et le passage régressif et fondateur à l’Ics (dans l’Oedipe) ne peut-il pas avoir lieu seulement avec les « traces mnésiques », c’est à dire « dans le temps » ? Je pense à l’arrière-plan au travail poétique de Hölderlin de « Mnémosyne », à l’interrogation poétique par Hölderlin du « niveau de langue » que Kant situe « a priori » et cet a priori de la langue (naturelle qui est soumise au temps, à la mémoire, à l’histoire: à ne pas confondre avec le langage de la linguistique de l’Ics structuraliste lacanien) qui précède « l’imagination transcendantale », n’est-il pas inconscient au niveau du « refoulement originaire » ? Roseline Bonnellier

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