Ruth Mack Brunswick (1930) : « Notes cliniques non publiées sur l’Homme aux Loups »

Extraits de Kurt R. Eissler, “Comments on erroneous interpretations of Freud’s seduction theory”, Journal of the American Psychoanalytic Association, 1993, vol. 41, n° 2, pp. 571-583.
Notes déposées par Muriel Gardiner à la Library of Congress, Archives Freud, Washington, notes dont elle donna une copie à Kurt Eissler pour son article.

Ces notes portent essentiellement sur la cure de l’« Homme aux Loups » et un souvenir retrouvé et inconnu jusqu’alors. Ce souvenir retrouvé donne un éclairage tout à fait nouveau sur le cas et sa construction, si ce n’est sur la scène hallucinatoire du « doigt coupé », centrale dans la constitution de la névrose. Ces notes n’ayant jamais été publiées… nous donnons ici une traduction des quelques extraits relevés par Eissler.

2 février 1930.
RMB : « Un fragment du matériel analytique en lien avec les relations du patient à sa Nania (…) est peut-être l’élément le plus important qui vint au jour durant nos seize heures d’un travail analytique des plus concentrés. Ce fragment est un souvenir qui est apparu soudainement, et qui était totalement inconnu du Professeur Freud et de moi, tout comme du patient, lors de nos analyses précédentes. Le patient est très petit, moins de trois ans, presque sûrement moins de deux ans et demi. (…) Il va aux toilettes avec sa Nania. Ces toilettes semblent avoir deux sièges, quoique cela ne soit pas sûr. De toutes façons, le patient et sa Nania vont déféquer ensemble. Le patient est constipé – comme il le fut toute sa vie adulte ; il reçut quotidiennement des lavements administrés par un domestique masculin. Sa Nania essaye de l’aider à déféquer ; elle introduit un doigt dans son anus, et lui apprend qu’en pressant avec le doigt d’une certaine façon, la défécation sera plus facile.
Nous nommerons cela une masturbation anale d’un petit garçon par sa nurse. »

Elle décrit ainsi dans ses notes les conditions de terminaison de l’analyse selon Freud :

RMB : « … techniquement nécessaire, [l’arrêt de la cure par Freud] a privé l’analyse de sa finalité (…) il est pensable que tous les éléments n’ont pas été mis à jour. Dans ma propre analyse de l’Homme aux Loups (de 1926-1927) sa maladie était si aiguë qu’apparemment seul le matériel qui était en lien avec elle, immédiatement, apparut. Avec la disparition des symptômes, et la totale impossibilité de retrouver des éléments nouveaux, il ne semblait pas y avoir grand chose de plus à analyser. »

[K. Eissler : Je voudrais ajouter une autre raison pour laquelle le retour du souvenir est devenu possible. Après 1927, l’Homme aux Loups était en bien meilleure santé qu’auparavant, et cela a réduit sa résistance. Je voudrais noter un passage de Mack Brunswick parce qu’il montre un aspect de l’Homme aux Loups qui n’est pas très bien connu : ]

RMB : « Il avait l’air extrêmement bien, alerte, impeccablement vêtu, et plaisant (…) L’Homme aux Loups était maintenant entièrement à l’aise avec ses collègues de bureau. Il n’avait plus de difficultés dans ses relations avec les hommes, qu’ils soient des égaux ou des figures paternelles. De plus, il est devenu bien plus productif dans son travail que jamais, spécialement sur le plan des mathématiques (…)
Je ne l’avais jamais vu, durant mon analyse, avec son fonctionnement normal envers les hommes, les femmes et la vie en général. Il était quelqu’un de très différent de celui que j’avais analysé : énergique, vif et décidé. Il montrait une grande considération envers sa femme mais ne semblait plus sous sa coupe, comme il l’a été de façon si remarquable pendant sa paranoïa. »
« Ce n’est peut-être pas un hasard si le patient, chez qui la relation passive du névrosé au père fut d’abord traditionnellement abordée, était maintenant capable d’affronter la plus précoce et, dans ses origines, la plus passive des relations, celle d’un enfant à la mère ou d’un substitut maternel (p. 6) »
« Nous avons tiré la conclusion, le patient et moi, que la séduction manifeste par sa sœur était aussi un souvenir-écran d’un autre plus précoce, la séduction plus longue et plus profonde par sa nurse (p. 8). »
« De ces faits nous pouvons déduire combien cette première vieille nurse, qui devint ensuite démente, fut puissamment séductrice et influença les deux enfants, particulièrement dans la dimension anale. Ce que je rapporte ici de l’influence de la nurse, Freud, à l’époque où le rôle de la nurse était moins connu, le rapportait à l’influence de la scène primitive. »
« Ce qui semble véridique, à la vue de tous ces faits, est que les deux enfants ont assisté, à un âge très précoce – moins de deux ans dans les deux cas – à un coït des parents ; que les deux enfants, à cet âge très précoce, recevaient des soins d’une nurse particulièrement dévouée, qui avait un caractère érotique très anal ; et que les enfants interprétèrent le coït de leurs parents dans les termes de leur propre expérience avec leur Nania (pp. 8-9). »
« C’est seulement à l’époque du rêve des loups, lorsque le patient était âgé de quatre ans, que la pleine compréhension du fait de la castration apparut, avec l’angoisse résiduelle, et quant à savoir si le coït était réellement a tergo, c’est impossible à déterminer. Toute la famille du patient était tellement de caractère anal – les relations anales furent pendant des années le seul mode de coït pour le patient – que cela ait pu très bien être le cas. Par ailleurs, nous devons nous souvenir que Freud dit quelque part – dans les Leçons d’introduction – que lorsque la scène primitive est reconstruite elle est dans chaque cas invariablement un coït a tergo : et qu’elle est bien moins fréquente qu’elle n’apparaît dans les fantasmes de nos patients.
Nous devons dire que, dans le cas présent, il n’est pas nécessaire que ce fut un coït a tergo, même si ce fut le cas. La constitution du patient, plus la séduction anale par sa Nania – qui refusa de le séduire phalliquement, comme vous vous en souvenez -, et par-dessus tout, et je dirais que cela s’applique à tous les cas, l’importance du soin anal chez l’enfant dans la régression anale qui intervient comme réaction à la découverte de la castration, et le fait que le coït a tergo, ou les relations anales, remplace la nécessité de l’existence du vagin, est une explication adéquate du fantasme de coït le plus commun. »

Traduction de Joël Bernat

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