Karl Abraham « La petite Hilda ». Rêveries et symptômes chez une petite fille de sept ans

Notes sur les quelques moments consacrés par Karl Abraham à sa petite fille, Hilda. L’on pense que ces échanges ont influencé Abraham notamment sur la question qui l’opposera à Freud, celle d’une « connaissance précoce du vagin ».

In Hilda C. Abraham, Karl Abraham : biographie inachevée, PUF, 1976.

pp. 15-21 : Notes de Karl Abraham au sujet de sa fille, Hilda
Hilda ne va pas encore à l’école que nous notons déjà chez elle une tendance à la rêverie. Il est vrai qu’elle parle à peine de ses rêves de la nuit, mais nous remarquons souvent ses absences dans la journée. C’est le cas en ce moment. Elle doit par exemple changer de souliers ou de vêtements. Elle commence, mais s’arrête au beau milieu de l’action et reste immobile sur sa chaise. Certains jours toutes les incitations à continuer sont vaines. En classe elle montre depuis le début une attention très défectueuse, de même à la maison pour toutes ses autres tâches (et par, seulement pour ses devoirs). Lorsqu’elle s’intéresse à quelque chose, à une histoire par exemple, elle se révèle très intelligente. Ses remarques prouvent un esprit sensé et réfléchi.
On ne relève pas chez elle d’autres symptômes névrotiques au sens étroit du mot. L’angoisse en particulier fait défaut. Mais les derniers temps elle reste parfois longtemps au lit sans pouvoir s’endormir. Elle a avoué qu’elle se masturbe, un jour, du reste, elle a été prise sur le fait. Je lui ai dit qu’elle ne devait pas faire cela parce que autrement elle ne pourrait jamais s’endormir le soir, qu’elle serait fatiguée le lendemain et qu’en classe et ailleurs elle ne serait pas fraîche et dispose comme les autres enfants. Mais cette exhortation a dû avoir le sort de beaucoup d’autres choses qu’on lui dit: à peine a-t-on fini qu’elle se met à parler d’autre chose comme si rien ne s’était passé.

3 novembre 1913. – Promenade. Je lui explique qu’en ma qualité de médecin, j’aimerais savoir pourquoi elle ne fait pas attention en classe, pourquoi elle est toujours à rêvasser à la maison et met tant de temps à s’endormir le soir. Tout d’abord elle parait prête à répondre. Elle admet qu’elle rêve rarement la nuit, mais aussitôt elle souligne d’elle-même qu’elle rêve à l’état de veille, surtout le soir au lit. Elle a comme ça toutes sortes d’idées. Elle s’efforce de penser à quelque chose d’agréable, par exemple à l’école (« agréable » ici est probablement un euphémisme pour « permis »), mais alors de vilaines pensées viennent toujours s’interposer. Sur une remarque que je lui fais, elle ajoute qu’elle sait bien qu’elle pourrait penser à des choses amusantes, à ce qu’elle souhaite pour son anniversaire, par exemple, mais ces choses désagréables s’imposent à son esprit et elle ne peut pas s’en débarrasser. Il y a trois idées qui lui viennent toujours à l’esprit (en le disant elle est visiblement tendue) :
1. Des singes. C’est comme si, sous une trappe pratiquée dans le plancher de sa chambre, il y avait des singes qui pourraient lui faire du mal;
2. Une flamme, qui pourrait subitement surgir du plancher. La troisième pensée lui échappe.
En quelques mots je lui explique clairement la méthode. Il apparait alors qu’elle sait très bien qu’il n’y a pas de singes ; et puis maman lui a déjà expliqué qu’il ne pouvait pas y avoir le feu dans sa chambre puisque là il n’y a ni poêle ni allumettes, rien que le chauffage central et l’électricité. Malgré cela cette pensée s’impose à elle (« Aurais-tu de l’angoisse ? » « De l’angoisse ? Ah non… mais tu sais, quand je pense à la flamme je ne suis quand même pas très brave») – manifestement un stade préliminaire de la phobie. À l’âge de 3 ans, Hilda a eu une phobie passagère qui se rapportait aux mouches et aux chenilles -. Tout à coup il lui vient à l’esprit qu’elle pense aussi à des géants, ils sont énormes, pas seulement comme des hommes, mais hauts comme ça (ce que disant elle montre les fils de la ligne de tramway). Mais elle sait très bien que ces géants-là n’existent que dans les contes de fées. Je lui montre ensuite que dans la réalité, elle ne peut pas avoir peur de géants qui n’existent pas, ni de singes qui ne se trouvent pas dans la maison. Il doit s’agir d’autre chose, dont elle a réellement peur. J’avais souvent entendu parler de rêves d’enfants, dans lesquels c’était un chien qui causait l’angoisse, alors qu’en réalité il s’agissait d’un homme. Elle comprend immédiatement qu’elle doit être effrayée par des hommes, que son imagination lui montre grossis.
La promenade est finie ; je lui propose de continuer le lendemain à la maison. Elle refuse : c’est trop ennuyeux. En fait la conversation l’avait beaucoup intéressée. Donc résistance.
Elle rapporte tout sans angoisse, mais avec hésitation.

5 novembre 1913. – Aujourd’hui elle prononce tout de suite le mot « géants » et ajoute : des hommes méchants. Puis elle revient aux singes et à la flamme.
Comme sa maman le lui a déjà dit, les hommes méchants ne peuvent pas du tout entrer dans la maison. Mais ce pourraient être des voleurs, eux ils ne font pas de bruit et pourraient aussi « enfoncer la porte ». Un voleur (synonyme d’homme méchant) pourrait lui faire du mal… l’emmener pour l’épouser (cette idée n’est évoquée qu’une fois, sans affect). « Peut-être qu’il aimerait bien avoir un enfant. » Auparavant elle prétendait qu’il pourrait la laisser mourir de faim (de toute évidence une explication-écran!). Et une fois que le voleur l’aura emmenée, elle ne pourra plus revenir à la maison.
De là elle passe aux singes. Le singe (maintenant elle ne parle que d’un seul, comme pour le voleur) pourrait la dévorer. Il est très grand, comme Missie (un singe du zoo). Quand je lui dis que Missie ne dévore tout de même pas les enfants, elle réagit de façon très compréhensive. Mais voilà, elle ne peut pas s’empêcher de penser ça.
Pendant que nous évoquions l’histoire du voleur, son attitude avait singulièrement changé. Elle m’avait pris le bras, embrassait la manche de mon paletot, pressait sa tête dessus, et tant en gestes qu’en paroles elle me manifestait de la tendresse, de sorte que j’eus l’impression que c’était là le côté positif de sa peur du « méchant homme », lequel probablement n’était autre que moi. Le bruit des voitures nous ayant interrompus, elle se hâta de revenir au sujet, montra beaucoup d’empressement et m~expliqua elle-même qu’elle voulait en savoir davantage. Elle voulait voir s’il lui venait d’autres idées, et comme nous approchions de la maison, elle me demanda la permission de s’occuper de la « flamme » plus en détail. C’était le signe que le transfert était en train d’imprimer son cachet à l’analyse.
Lorsque je reprends brièvement le thème de la flamme, elle s’accroche plus obstinément à son idée que le feu pourrait se déclarer dans sa chambre. Elle ajoute qu’il pourrait « l’emporter » (comme le voleur!).
Elle fait preuve d’une excellente compréhension de la psychanalyse. Puis elle me demande – comme tant de patients – s’il arrive des choses semblables à d’autres gens et ce que je leur donne pour les guérir. Je lui dis que cela fait du bien aux gens de raconter leurs pensées au médecin, après cela elles les laissent en paix le soir. Elle veut savoir si je procède avec mes patients exactement comme avec elle, puis elle me dit ` « Ils doivent venir souvent te voir ? » (ce qui exprime apparemment le désir que je lui consacre plus de temps).

N.B. – À propos du voleur, elle a eu avec sa mère, environ un an auparavant, une conversation très remarquable. Elle observait un sourd-muet qui se faisait comprendre par signes. 01, lui expliqua pourquoi. Elle demanda d’abord si l’on ne pourrait pas « faire des piqûres » dans les oreilles malades de cet homme, elle voulait dire par là lui mettre d’autres oreilles. Quand on lui eut explique qu’on ne pouvait pas remplacer une partie du corps, elle exprima l’idée suivante : « Il y a pourtant des gens méchants, par exemple des voleurs. Mais alors, si un homme bon a une main malade, on pourrait couper une main au voleur et la mettre à l’autre à la place. » Sa mère objecta que le voleur aurait peut-être le désir de se corriger, et qu’à l’avenir il travaillerait avec sa main au lieu de voler. Là-dessus Hilda : « Dans ce cas on pourrait toujours lui mettre la main de l’autre homme. »
Déjà là « voleur » et « homme méchant » sont des termes identiques. La loi du talion qu’elle énonce laisse supposer qu’elle a elle-même la main qui a eu l’envie de faire le « mal ». A l’égard de sa mère peut-être (contre laquelle elle dirigeait d’intenses souhaits de mort six mois auparavant) ; ou peut-être contre son petit frère, qu’elle détestait également au début (elle demandait à la nurse de le noyer dans son bain).

21 décembre 1913. Ces dernières semaines, les circonstances extérieures nous ont empêchés d’avoir de longs entretiens, et les brefs n’ont rien apporté de nouveau.
Le 16 du mois, Hilda a subi sous éther une difficile opération des amygdales après laquelle elle a beaucoup souffert. Elle criait souvent la nuit dans son sommeil, on n’arrivait pas à la réveiller, elle obéissait bien aux ordres, mais il lui fallait une ou deux minutes pour pouvoir parler et au réveil elle ne se souvenait de rien.
Encore maintenant elle ne se rappelle pas ses rêves de la nuit, en revanche elle aborde tout de suite le thème de ses rêveries éveillées : un nain (elle montre la taille de son petit frère !) vient la chercher et la conduit chez les singes. Les singes pourraient la mordre (comment cela ?) , elle montre la ligne médiane qui va de la poitrine au ventre. Je lui -rappelle sa peur de se trouver en présence d’autres animaux. Elle dit aussitôt : une souris. La souris pourrait grimper à la tête du lit, se glisser sous la couverture et la grignoter (ou ?). Elle fait le même geste pour montrer la direction du bas-ventre. Ensuite elle revient aux hommes méchants qui pourraient l’emporter. Un homme méchant pourrait la laisser mourir de faim, ou bien la battre, ou bien la conduire à un agent de police à qui il dirait qu’elle a fait quelque chose de mal pour qu’il la mette en prison. Car un homme méchant peut dire cela d’un enfant même quand il n’a rien fait. Je lui explique en quelques mots qu’un enfant ne peut pas aller en prison, ce qui l’intéresse vivement; après quoi elle se fait raconter ce que l’on fait aux enfants méchants. Elle me demande de lui confirmer qu’il y a aussi des parents méchants. Je lui dis alors que l’idée ne viendrait à personne de mettre en prison un enfant qui n’a rien fait, la prison n’existe que pour les gens qui ont fait quelque chose de mal. Je sais que les enfants s’imaginent parfois avoir fait quelque chose de mal. Cela lui arrive-t-il aussi ? D’abord elle m’assure du contraire avec beaucoup d’empressement. J’aborde alors avec elle les reproches que les enfants se font à eux-mêmes, et je lui montre le lien avec la masturbation, qu’aujourd’hui encore elle avoue immédiatement. Puis elle dit : « Ben, je me suis fait un petit peu de reproches pour ça. » (Pourquoi donc ?) Elle pense que tous les enfants savent tout de suite que ce n’est pas beau, ce n’est pas bien élevé (en parlant avec elle, nous n’avons jamais employé aucune de ces expressions).
Je reviens à ses phantasmes. Autrefois, dit-elle, elle aimait bien penser à ces choses-là, mais plus maintenant. Je lui demande si maintenant c’est à moitié beau, à moitié terrifiant. Réponse : « Oui, c’est à peu près ça. »
Elle insiste encore sur le fait que ces pensées s’imposent toujours d’elles-mêmes quand elle veut penser a autre chose.

pp. 144-147 : Souvenirs de Hilda Abraham
C’est sans doute ici qu’il convient d’évoquer l’intervention d’Abraham devant les symptômes de sa propre petite fille. Ce rappel de mon enfance et de mes difficultés me semble inévitable dans un tel contexte, si nous voulons cerner autant que possible la personnalité de mon père. Il y a quelques années, ma mère m’a remis un texte, écrit de la main de Karl Abraham, qui concernait mon enfance.
Il y note tout d’abord la tendance de la fillette, vers l’âge de 6 ou 7 ans, à rêver en plein jour; elle s’abandonnait à ces rêveries en toute circonstance, aussi bien pendant les heures de classe qu’au milieu de toute autre activité n’absorbant pas entièrement son intérêt et son attention. Il précise qu’aucun signe d’angoisse n’apparaissait, mais que la petite fille, une fois au lit, ne pouvait s’endormir. Il aborda avec elle le problème de la masturbation, lui expliquant que cela fatiguait les enfants, les empêchait de dormir, et qu’ainsi le matin ils n’étaient pas frais et dispos comme leurs camarades d’école. Comme toujours, ajoute-t-il, l’enfant changea de conversation. Je me souviens qu’à cette époque, un jour où je faisais mes devoirs assise à côté de ma mère, je fus sortie de je ne sais quelle rêverie par un coup de poing que ma mère assena à la table, faisant sauter moi et mes livres. N’ayant évidemment pas la formation de mon père, dans une telle situation elle perdait facilement patience.
Le 3 novembre 1913, mon père m’emmena en promenade et m’expliqua qu’il souhaitait, en tant que médecin, comprendre pourquoi j’étais si rêveuse et j’avais tant de peine à m’endormir. Il insista pour me faire raconter ces rêveries qui m’absorbaient. Il m’expliqua, à la façon bien connue de Freud avec le petit Hans, combien il est difficile de penser à quelque chose d’agréable, et me fit parler de ma peur des cauchemars typiques : animaux sauvages ou flammes rampant sur le parquet. Il m’apprit comment lui faire part de mes pensées, et constata que ma mère avait essayé de me rassurer en me montrant combien mes idées étaient irrationnelles. Lorsqu’il parvint à me faire parler de ma peur des géants, il expliqua que ces géants, non plus que les bêtes sauvages, ne pouvaient entrer dans ma chambre, et il ajouta que certains enfants ont peur d’un chien; cette remarque m’amena à parler des hommes qui m’effrayaient. Lorsqu’il me proposa une nouvelle promenade, je déclinai son offre, et il note ici une « résistance ».
Deux jours plus tard, cependant, au cours d’une autre promenade, il me fit aisément parler des méchants hommes et des voleurs qui pourraient m’emporter. Il m’amena peu à peu à évoquer un homme ou un voleur précis, et remarqua alors que mon attitude changeait, que je devenais plus libre ; il en conclut que je voyais en lui, qui était là, la partie positive du même méchant homme. Il nota les signes de transfert caractéristiques de l’analyse. Comme je l’interrogeais sur les autres personnes qui avaient les mêmes peurs que moi, et sur la façon dont il les soignait, il m’expliqua ce que c’était que de dire ses propres pensées. Dans un post-scriptum, il commente l’idée que j’avais de prendre la main ou l’oreille d’un méchant homme pour la donner à un bon qui avait une main malade. Il relie cela au châtiment du talion : la « mauvaise » main doit être punie, ainsi que les mauvaises pensées à l’égard de la mère ou du frère. Il est intéressant de noter que dans ce texte l’angoisse de castration n’est pas mentionnée.
Nos entretiens furent interrompus par l’amygdalectomie que je devais subir, mais un dernier entretien eut lieu le 21 décembre 1913, cinq jours après l’opération. Cette fois il me fit parler de gnomes, de petits animaux et d’un méchant homme, ou d’un policier, qui mettait un enfant en prison. Il m’expliqua que la prison était pour les adultes qui ont commis un crime, et me fit clairement comprendre que les mauvaises pensées et la masturbation n’étaient pas des crimes. Il semble que j’aie alors abandonné mes rêveries effrayantes et il note, assez naïvement, que ni lui ni ma mère n’avaient jamais parlé de la masturbation comme d’une action mauvaise ou indécente.
Si j’ai fait une si grande place à ce « traitement », c’est qu’il met en évidence une très forte identification avec le cas du petit Hans – même si, comme on l’a vu, mon père joue ici les deux rôles, celui du père et celui de Freud.
Après avoir noté la patience et la prudence de sa démarche – bien que celle-ci puisse aujourd’hui « dater » un peu -, voyons comment, en revanche, il se comporta vis-à-vis de l’amygdalectomie. On m’avait conduite plusieurs fois chez l’oto-rhino-laryngologiste dont il est question dans Le pavillon auriculaire et le conduit auditif, zone érogène. Ce médecin conseilla finalement l’amygdalectomie, à la suite de maux d’oreilles et d’inflammations répétés. On décida de ne pas m’effrayer a l’avance, et un matin, on me dit que le médecin allait de nouveau m’examiner. Mon père et ma mère m’accompagnaient, et ils me dirent qu’ensuite j’irais à l’école. En arrivant, ma mère fut priée de rester dans le salon d’attente. Le chirurgien examina ma gorge, fit un signe de tête à mon père et tira une sonnette. Deux jeunes filles en blanc arrivèrent, l’une d’elles portant deux grands seaux en émail. L’autre me prit sur ses genoux, me tint serrée, et un masque d’éther surgit devant mon visage; je poussai des cris, je suffoquai, et j’entendis ma mère agiter la poignée de la porte. Je me réveillai allongée sur un canapé, et constatai que seul l’un des seaux était plein de sang. Nous rentrâmes à la maison en taxi, et le seul souvenir clair que je garde de la matinée, c’est que mon lit était ouvert et la nurse debout à côté – preuve qu’elle aussi savait ce qu’on m’avait caché. Mon père, relatant le dernier de nos entretiens, dit que j’avais assez piteuse mine, et il ajoute qu’après l’opération il y eut plusieurs nuits où je me, mettais soudain à hurler; on me réveillait avec peine, et il fallait quelques instants avant que je puisse répondre aux questions qu’on me posait ; le matin, j’avais tout oublié. Il ne vit pas que je rejouais, très normalement, la scène qui m’avait fait si peur, et il ne semble pas avoir saisi l’importance de l’angoisse de castration ainsi ravivée. L’angoisse de castration avait bien été décrite par Freud dans ses premiers ouvrages, mais comme un phénomène concernant seulement les garçons, bien qu’eût déjà été reconnue l’envie du pénis chez la fille.

Traduit de l’allemand par Marthe Robert.

Note introductive de Dinora Pines
Pp. 11-13.
Dans une lettre du 5 juillet 1907, à propos de l’étiologie des névroses, Freud écrit à Karl Abraham (in Sigmund Freud, Karl Abraham : Correspondance (1907-1926), Gallimard, 1962) :
« Selon moi, c’est entre trois et cinq ans que l’on retrouve l’origine des symptômes. Les traumatismes ultérieurs sont pour la plupart authentiques, tandis que les plus précoces, datant de cette période, laissent subsister un doute. De sorte qu’il y a là une faille à combler par l’observation. »
Il exprime à nouveau cette idée deux ans plus tard, dans l’introduction au Petit Hans :
« Depuis des années j’encourage vivement mes élèves et mes amis à réunir des observations sur la vie sexuelle infantile – vie sexuelle dont l’existence a été, d’une manière générale, ou habilement passée sous silence, ou délibérément niée. »
Karl Abraham prit note de cette recommandation et la mit en pratique, trois ans après la lettre de 1907, lorsque Hilda eut 4 ans. Née à Zurich le 18 novembre 1906, elle était le premier enfant et la fille unique de Karl et Hedwig Abraham. La naissance de Hilda coïncida avec le début de l’adhésion passionnée de Karl Abraham aux idées de Freud et, à l’instigation de celui-ci, Abraham en vint à allier l’observation analytique et le simple amour paternel. En 1910, il consigna certains propos de sa petite fille dans un article intitulé « Aspects de la position affective des fillettes à l’égard de leurs parents », qu’il publia en 19171, et auquel Hilda Abraham fait référence dans le présent ouvrage. Elle précise que, pour des raisons de discrétion, les noms des fillettes ont été changés ; lors d’une conversation personnelle, elle me dit que son père, lorsqu’elle était enfant, s’était beaucoup intéressé à son développement, et avait utilisé ses observations dans plusieurs écrits.
En novembre 1913, alors que le second enfant, un garçon, avait 3 ans, l’institutrice se plaignit à la mère de Hilda de ce que celle-ci était très rêveuse en classe et inattentive à ses leçons. Hilda écrit dans la Biographie, que sa mère, irritée par sa distraction, « tapa du poing sur la table ». Abraham décida alors de tenter d’analyser sa fille, partant de l’exemple fourni par Freud avec Le Petit Hans, texte publié en 1909 sur un petit garçon phobique dont le père avait aidé Freud par une observation de même type.
Ce document, que nous avons intitulé La petite Hilda, rend compte brièvement et incomplètement des symptômes présentés par la fillette, et des quelques entretiens qu’elle eut avec son père. Abraham comprit, grâce à ce matériel, combien elle enviait les patients à qui il donnait beaucoup de son temps, et elle raconte elle-même, de façon très émouvante, combien elle aurait souhaité le voir davantage pendant ces années où il travaillait onze heures par jour pour se faire une clientèle à Berlin, et comment il s’efforçait de garder un contact régulier avec elle pendant ces journées de travail.
Dans une lettre à Freud datée du 29 juin 1913, Abraham écrit :
« La semaine dernière nous avons eu, pour une fois, l’occasion de parler publiquement de la psychanalyse à Berlin. A la Société médicale pour l’étude de la sexualité, après une mauvaise intervention de Rohleder, on a discuté de la masturbation et Korber d’abord, moi ensuite, avons énergiquement fait valoir le point de vue psychanalytique. »
En novembre, la même année, il écrit dans La petite Hilda qu’il a mis en garde Hilda contre la masturbation. Il est intéressant de noter qu’il pouvait « énergiquement » défendre en public le point de vue psychanalytique (voir les Œuvres complètes, I et II, Paris, Payot, 1973), et qu’en même temps, chez lui, malgré sa perspicacité analytique, il adoptait les conduites et les préjugés de l’époque. De même, bien qu’il ait traité des traumatismes de l’enfance et de leurs effets, il écrit le 21 décembre 1913 (dans le texte que l’on va lire) que Hilda « avait beaucoup souffert » après une assez pénible amygdalectomie. Il note ses terreurs nocturnes, mais n’en tire pas grand-chose. Hilda Abraham, dans la biographie de son père, décrit cette opération vraiment traumatisante, et la manière dont elle y réagit, ce qu’elle relie à l’angoisse de castration qui survint alors et au traumatisme qui avait échappé à son père.
Abraham ne publia pas ce court journal, mais après sa mort le document vint en possession de Hilda. Malgré une courte analyse, pendant son adolescence, avec Ophuijsen, en Hollande, elle continuait d’éprouver une difficulté à se concentrer et, au cours d’une seconde analyse avec le Dr Hilde Maas, elle donna ce document à l’analyste pour prouver le bien-fondé de ce qu’elle pensait : que ce symptôme remontait à la petite enfance. Le Dr Hilde Maas me confia le document après la mort de Hilda Abraham, survenue le 3 octobre 1971. Le manuscrit, de la main même de Karl Abraham, est du plus haut intérêt, non seulement en tant que texte encore inédit de l’auteur, mais parce qu’il rend compte de la première tentative de lier l’observation des enfants à la réflexion analytique. Lu conjointement à la biographie de son père qu’écrivit Hilda Abraham, et où elle discute, à la fois comme fille et comme analyste, les événements relatés par lui, ce texte constitue une contribution exceptionnelle à l’histoire de la psychanalyse.

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2 réponses à Karl Abraham « La petite Hilda ». Rêveries et symptômes chez une petite fille de sept ans

  1. PRADO DE OLIVEIRA dit :

    Excellent article. Si je ne me trompe pas, une indication de comment le citer serait la bienvenue. Merci.
    D’autre part, la « input box » prend du temps à apparaître, donc la captcha reste problématique.

    • Joel Bernat dit :

      Cher Prado,
      merci. La référence complète est :
      « La petite Hilda ». Rêveries et symptômes chez une petite fille de sept ans, in Hilda C. Abraham, Karl Abraham : biographie inachevée, PUF, 1976, pp. 15-21.

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