Elliott Jaques : « Mort et crise du milieu de la vie »

« Death and Midlife Crisis », in International Journal of Psychoanalysis, 1963, 46, 502-514 ; trad. française de Didier Anzieu, in Crise, rupture et dépassement, Dunod, 1979, pp. 277-305.

Le développement de l’individu connaît des phases critiques qui sont des moments de changement, ou des périodes d’évolution rapide. Moins connues peut-être, bien que réelles, sont la crise qui survient vers 35 ans – je l’appellerai « crise du milieu de la vie » – et celle de la pleine maturité, autour de 65 ans. C’est de la première crise dont je parlerai ici.

Quand je dis que cette crise du milieu de la vie se manifeste vers 35 ans, cela signifie qu’elle se situe entre trente et quarante ans, que le processus de transition se déroule sur quelques années et que la période exacte peut varier selon les individus. L’évolution est souvent masquée chez les femmes par les changements liés à lave nue de la ménopause. Chez les hommes, le changement a été quelquefois attribué aux années climatériques, à cause de la diminution de la virilité qui peut se produire à ce moment-là (Les Anciens disaient critiques chaque septième ou neuvième année de la vie, en particulier la 63e (7 x 9) (N. d. T.))

  1. La crise chez les génies

Je pris conscience de l’importance de cette période comme phase critique pour le développement de l’individu, lorsque je remarquais que le travail créateur de grands hommes, entre 35 et 40 ans, tendait à accuser une crise. Richard Church l’exprime clairement dans son autobiographie, The Voyage Home :

« Il semble qu’il y ait une raison biologique à ce que les hommes et les femmes, vers trente-cinq ans, se sentent aux prises avec des doutes, d’angoissantes recherches et une perte d’enthousiasme. Est-ce cet état que les scolastiques du Moyen Age appelaient accidie, le péché cardinal de paresse spirituelle ? Je le crois. »

Cette crise s’exprime de trois façons différentes : la carrière créatrice peut purement et simplement prendre fin, soit que le travail créateur s’épuise, ou que la mort advienne ; la capacité de créer peut apparaître et s’exprimer pour la première fois ; enfin, un changement décisif dans la qualité et le contenu de la créativité peut se produire.

Le phénomène peut-être le plus important est la variation du taux de mortalité chez les artistes créateurs. J’avais l’impression que l’âge de 37 ans émergeait assez nettement comme âge de la mort chez des personnes de cette catégorie. Cette impression a été confirmée à l’examen d’un échantillon de quelques 310 célébrités ou génies, peintres, compositeurs, poètes, écrivains et sculpteurs. Le taux de mortalité s’accroît brusquement entre 35 et 39 ans, il est supérieur à la mortalité normale à cette époque. Ce groupe comprend Mozart, Raphaël, Chopin, Rimbaud, Purcell, Baudelaire, Watteau… On observe ensuite, entre 40 et 44 ans, une importante baisse par rapport au taux normal de mortalité, suivie d’un retour à la norme statistique vers l’approche de la cinquantaine. Plus on en vient aux génies dans l’échantillon, plus l’accroissement du taux mortalité est frappant et significatif.

Le changement dans la créativité qui se produit à cette période est repérable dans la vie d’innombrables artistes. Bach, par exemple, était organiste avant de devenir chantre à Leipzig à 38 ans, moment à partir duquel il commença ses imposantes compositions. La vie de Rossini est décrite en ces termes :

« Son relatif silence dans les années 1832-1868 (c’est-à-dire de 40 à 74 ans, date de sa mort), fait de sa biographie le récit de deux vies distinctes : un rapide triomphe, et une longue vie de réclusion. »

Racine connut treize ans de succès continu jusqu’à 38 ans avec Phèdre ; sa production s’arrêta pendant une douzaine d’années. Les principales œuvres de Goldsmith, Constable et Goya virent le jour alors que leurs auteurs avaient entre 35 et 38 ans. À 43 ans, Ben Jonson avait produit toutes les pièces dignes de son génie, bien qu’il vécut ensuite jusqu’à 64 ans. À 33 ans, Gauguin abandonna son travail d’employé de banque et à 39 ans il commença une carrière créatrice en tant que peintre. Un critique a repéré dans l’œuvre de Donatello, après 39 ans, un changement important de style : l’équilibre figé de ses premières compositions disparaît et il se tourne vers la création d’une expression spontanée de la vie. Un revirement s’opéra dans l’esprit de Goethe, après son voyage en Italie entre 37 et 39 ans. Comme beaucoup de ses biographes l’ont montré, l’importance de ce voyage et de cette période de la vie ne saurait être surestimée. Lui-même considérait ce moment comme l’apogée de sa vie. Il n’avait jamais eu auparavant une si parfaite conscience de son génie et de sa mission de poète. Son œuvre commença alors à refléter l’influence classique, celle de la tragédie grecque et de la Renaissance.

Michel-Ange exécuta une série de chefs-d’œuvre avant 40 ans : son « David » fut achevé à 29 ans, la décoration des voûtes de la Chapelle Sixtine à 37 ans, et son « Moïse » entre 37 et 40 ans. On ne connaît de lui que peu d’œuvres artistiques pour les quinze années suivantes. Il connut une pause de l’activité créatrice jusqu’à 55 ans, âge auquel il entreprit le grand monument des Médicis, puis le « Jugement dernier », et les fresques de la Chapelle Pauline.

Qu’il soit clair que je ne suggère pas que la carrière des personnes plus créatrices commence ou finit pendant la crise du milieu de la vie. Il y a peu de génies créateurs vivant et produisant à l’époque de la maturité dont la supériorité ne puisse être discernée dès la jeunesse à partir soit d’œuvres déjà réalisées, soit de potentialités créatrices ; c’est le cas de Beethoven, Shakespeare, Goethe, Couperin, Ibsen, Balzac, Voltaire, Verdi, Haendel, Goya, Dürer, pour n’en citer que quelques-uns au hasard. Mais il y en a également peu chez qui on ne puisse voir un changement décisif dans la qualité de l’oeuvre, chez qui des effets sur l’œuvre de la crise du milieu de la vie ne puissent être discernés. La gamme des réactions s’étend de la crise sévère et dramatique à une transition imperceptible et peu troublée – de même que les réactions à la crise de l’adolescence peuvent aller des perturbations sévères et des décompensations jusqu’à un réajustement relativement ordonné à la vie sexuelle et mentale de l’âge adulte – mais les effets du changement sont discernables. Quels sont, maintenant les principaux traits de ce changement ?

Deux facteurs semblent être de première importance. Le premier concerne la façon de travailler, le second, le contenu de l’œuvre. Considérons successivement chacun d’eux. J’userai des expressions « jeunesse de l’âge adulte » et « maturité de l’âge adulte » pour qualifier respectivement les phases antérieures et postérieures à la crise du milieu de la vie.

  1. Le changement dans la manière de travailler

Je rendrai plus sensible le changement dans la manière de travailler en décrivant ses manifestations extrêmes. À vingt ans, et au début de la trentaine, la créativité a pour caractéristique d’être brûlante. Elle est intense, spontanée, l’œuvre est d’emblée définitive. Les effusions spontanées de Mozart, Keats, Shelley Rimbaud en sont le prototype. La plus grande partie du travail semble se faire inconsciemment. La production consciente est rapide, la vitesse de création n’étant souvent limitée que par la capacité de l’artiste d’enregistrer matériellement les mots ou la musique qui lui servent d’expression.

Une description vivante du travail lors de la jeunesse de l’âge adulte est donnée par Gitting dans sa biographie de Keats :

« Cette année-là, Keats vivait de son capital spirituel. Il utilisait et consommait chaque expérience presque aussitôt qu’elle se présentait à lui ; l’effet que lui produisait chaque personne, regard, livre, émotion, ou pensée était immédiatement traduit en poésie. Pouvait-il, lui ou tout autre poète, ne pas succomber sous un tel rythme ?… Il ne pouvait pas écrire plus longtemps avec cette méthode. Il le comprit de lui-même lorsqu’il décida de composer sans « enthousiasme » comme il disait. Il ne pouvait pas se maintenir à un pouls si élevé et continuer de vivre. »

Par contraste, la créativité aux alentours de la quarantaine est « sculptée ». L’inspiration peut être brûlante et intense. Le travail inconscient n’est pas moindre qu’auparavant. Mais une grande distance sépare le premier élan d’inspiration du produit créé et fini. L’inspiration elle-même peut venir plus lentement. Même s’il y a de brusques jaillissements d’inspiration, ce n’est là que le commencement du processus de création de l’oeuvre. L’inspiration initiale doit d’abord être extériorisée à l’état brut. Alors commence un processus de formation et de façonnage de produit externe, par modelages et remodelages successifs de la matière. J’utilise le terme « sculpté » car la nature du matériau du sculpteur – c’est au sculpteur sur pierre que je pense – oblige l’artiste à entretenir ce type de relation avec le produit de son imagination créatrice. Là apparaît tout une interaction entre d’une part le travail inconscient intuitif, l’inspiration, et d’autre part la perception attentive du produit externe en train d’être créé et la réaction à celui-ci.

Dans son billet sur « Un trait de caractère de Freud », Joan Rivière (1958) décrit comment Freud l’exhortait concernant certaines hypothèses psychanalytiques auxquelles elle pensait :

« Écrivez cela, écrivez cela ; mettez cela noir sur blanc… sortez cela, produisez cela, faites quelque chose de cela, à l’extérieur de vous, je veux dire : donnez à cela une existence indépendante de vous. »

Ce processus de mise à 1’extérieur de soi est l’essence du travail créateur à l’âge de la maturité adulte ; comme le montre le cas de Freud, le matériel initialement extériorisé n’est pas le produit fini ou presque fini ; il est plutôt un point de départ, l’objet d’un travail ultérieur de modification, d’élaboration, qui s’étend parfois sur plusieurs années.

En distinguant la créativité hâtive propre à la jeunesse de l’âge adulte, de la créativité « sculptée » propre à la maturité de celui-ci, je ne voudrais pas donner l’impression de tracer une ligne de démarcation nette entre ces deux périodes. Il y a, bien sûr, des créateurs d’âge mûr qui connaissent des éclairs d’inspiration et dont la production est rapide et féconde. De même, on pourrait trouver chez des créateurs jeunes des exemples d’oeuvres « sculptées » et mûries. Le David de Michel-Ange est, je pense, le meilleur exemple de ce dernier cas.

Mais les exemples d’œuvres de jeunesse qui soient élaborées et « sculptées » sont rares. Certains travaux scientifiques peuvent quelquefois donner l’impression de l’être. De jeunes physiciens de vingt et quelques années peuvent, par exemple, produire des découvertes étonnantes. Mais elles résultent de l’application des théories modernes sur la structure de la matière, théories qui ont elles-mêmes été le produit d’un travail « sculpté » de la maturité de l’âge adulte de la part des génies comme Thomson et Einstein.

De même, des œuvres vraiment créatrices de la maturité de l’âge adulte, qui ne donnent pas l’impression d’être travaillées et « sculptées », le sont vraiment. Ce qui peut sembler une création rapide et spontanée est le plus souvent la reprise de thèmes élaborés auparavant ou qui, au fil des années, ont émergé lentement à partir des premières œuvres. Inutile de chercher plus loin que les travaux de Freud pour avoir un remarquable exemple de livres écrits rapidement et qui sont néanmoins le fruit d’idées qui ont été travaillées, façonnées, reformulées, laissées incomplètes et pleines de conclusions branlantes, puis reprises une fois encore avec l’émergence d’idées nouvelles, permettant de dépasser les difficultés antérieures.

Le bien-fondé de notre distinction apparaît dans le fait que certains matériaux sont plus appropriés que d’autres à la créativité hâtive propre à la jeunesse de l’âge adulte. Ainsi, la composition musicale ou la poésie lyrique se prêtent plus à une production créative rapide que la sculpture sur pierre ou la peinture à l’huile, par exemple. Il est, en effet, remarquable que, si de très nombreux compositeurs ou poètes arrivent à l’apogée de leur talent pendant leurs années de jeunesse, il n’en est pas de même pour la majorité des sculpteurs et pour celle des peintres qui utilisent la peinture à l’huile. Avec la peinture à l’huile et la pierre, la relation aux matériaux eux-mêmes est importante, et demande à ce que le processus créatif puisse passer par l’étape d’une extériorisation initiale, puis d’une finition du produit extériorisé. Les mots écrits et la partition musicale n’ont pas nécessairement cette même qualité plastique extérieure. Ils peuvent être « sculptés » et travaillés, mais ils peuvent aussi être simplement utilisés comme supports pour un enregistrement immédiat de productions dont la structure est inconsciente et qui sont alors transposés dans leur totalité et leur intégralité, ou presque.

III. Qualité et contenu de la créativité

La différence dans le mode de travail propre à la jeunesse ou à la maturité de l’âge adulte, c’est le caractère rapide ou « sculpté » de la créativité. Considérons quelques instants le changement concernant la qualité et le contenu de la créativité. Le changement auquel je pense est l’émergence d’un contenu tragique et philosophique qui conduit à la sérénité dans la créativité de la maturité de l’âge adulte, par contraste avec un contenu plus typiquement lyrique et descriptif dans les œuvres de la jeunesse de l’âge adulte. Cette distinction est assez communément admise et peut être considérée comme suffisamment évidente pour ne requérir que peu d’explications ou d’arguments. Elle est implicite au choix que j’ai fait des termes de « jeunesse » et de « maturité » pour qualifier les deux phases de l’âge adulte sur lesquelles porte mon étude.

On peut observer un changement dans les écrits de Dickens, à partir de David Copperfield (qu’il écrivit à 37 ans) : ils deviennent plus humains, plus tragiques, moins factices et théâtraux. On peut également repérer un changement chez Shakespeare, de ses pièces historiques et de ses comédies à ses tragédies. Il avait environ 31 ans quand il écrivit, parmi d’autres comédies lyriques, Roméo et Juliette. Par contre, la grande série des tragédies et des pièces romaines commença à apparaître quelques années plus tard : Jules César, Hamlet, Othello, Le Roi Lear et Macbeth passent pour avoir été écrites très probablement entre 35 et 40 ans.

De nombreux facteurs bien connus interviennent dans le changement en question. L’idéalisme et l’optimisme de l’adolescent finissant et du jeune adulte, corrélatifs du clivage et de la projection de la haine, sont dépassés et supplantés par un pessimisme p1us contemplatif. Un conservatisme plus réfléchi et plus tolérant se substitue à une impatience et à une exigence radicales. La croyance en la bonté naturelle des hommes est remplacée par la reconnaissance et l’acceptation du fait que la bonté naturelle s’accompagne de haine, de pulsions destructrices internes et que cela contribue à la misère et au tragique de la condition humaine. Dans la mesure où la haine, la destruction et la mort peuvent se trouver explicitement présentes dans les productions créatrices de la jeunesse de l’âge adulte, elles se manifestent, chez Poe et Baudelaire, par exemple, sous forme du satanique ou du macabre, non sous celle d’angoisses ayant fait l’objet d’un travail d’élaboration et de résolution.

L’esprit de création propre à la jeunesse de l’âge adulte est résumé dans le Prometheus Unbound de Shelley. À propos de cet ouvrage, sa femme a écrit :

« Selon la théorie de Shelley, le facteur important de la destinée humaine est que le diable n’est pas inhérent au système de création, il n’est qu’un accident qui doit être rejeté… Dieu fit la Terre et l’Homme parfaits, mais celui-ci, par sa chute « apporta la mort dans le monde et tous nos maux ». Shelley croyait qu’il suffisait que l’humanité refuse qu’il y ait un diable dans le monde pour qu’il n’y en ait aucun… Il tenait avec un enthousiasme fervent à cette idée. »

L’idéalisme de la jeunesse de l’âge adulte est construit sur l’utilisation inconsciente du déni et des défenses maniaques comme processus de défense contre deux caractéristiques fondamentales de la condition humaine : l’inéluctabilité de la mort et l’existence de la haine et des pulsions destructrices à l’intérieur de chaque personne. J’essayerai de montrer que la reconnaissance explicite de ces deux caractéristiques et leur prise en considération est la chose essentielle qui permet de surmonter heureusement la crise du milieu de la vie et d’accéder à la maturité de l’âge adulte.

C’est lorsque la mort et la destructivité humaine – c’est-à-dire à la fois la mort et la pulsion de mort – sont pris en compte que la qualité et le contenu de la créativité prennent une tonalité tragique, réflexive et philosophique. La position dépressive doit être de nouveau abordée, mais à un niveau qualitativement différent La misère et le désespoir devant la souffrance et le chaos venus de notre inconscient sont à affronter et à surmonter pour que la vie puisse être supportée et la créativité continuer. Némésis est la clef, et la tragédie le thème de sa reconnaissance.

La réussite finale du travail créateur de l’âge mûr dépend de la résignation constructive face à la fois aux imperfections humaines, et aux insuffisances de son propre travail. C’est cette résignation constructive qui imprime alors la sérénité à la vie et à l’œuvre.

  1. La Divine Comédie

J’ai pris ces exemples chez des génies créateurs, parce que je crois que l’essentiel de la crise du milieu de la vie est révélé, dans sa forme la plus pure et la plus pleine, par la vie des grands artistes. Il est apparu manifeste que cette crise est de type dépressif, alors que la crise de l’adolescence est plutôt du type schizo-paranoïde. À l’adolescence, une décompensation grave débouche sur la schizophrénie ; au milieu de la vie, elle aboutit à la dépression ou à un système défensif élaboré contre l’angoisse dépressive, tel qu’il se reflète dans les défenses maniaques, l’hypocondrie, les mécanismes obsessionnels et la détérioration du caractère. L’élaboration de la crise du milieu de la vie exige une réélaboration de la position dépressive infantile, mais avec une compréhension plus mûre de la mort et des pulsions destructrices qui ont à être prises en compte.

Ce thème de l’élaboration de la position dépressive est remarquablement exprimé dans La Divine Comédie. Ce chef-d’œuvre de tous les temps a été commencé par Dante à la suite de son exil de Florence à l’âge de 37 ans. Dès les premières strophes, il se met en scène avec des mots d’une grande force et d’une terrible profondeur psychologique. Il commence ainsi :

« Quand j’étais au milieu du cours de notre vie, // je me vis entouré d’une sombre forêt,après avoir perdu le chemin le plus droit.//Ah ! qu’elle est difficile à peindre avec des mots, //cette forêt sauvage, impénétrable et drue //dont le seul souvenir renouvelle ma peur ! //À peine si la mort me semble plus amère. »(L’Enfer, chant 1, début ; trad. fr. d’A. Cioranescu)

Ces vers ont été différemment interprétés ; comme référence allégorique à l’entrée en Enfer, par exemple, ou comme le reflet de l’état d’esprit du poète forcé à l’exil, sans foyer et assoiffé de justice. Ils peuvent cependant être interprétés à un niveau plus profond comme l’ébauche d’une description vive et parfaite de la crise affective du milieu de la vie, crise qui aurait saisi l’esprit et l’âme du poète, quelles que soient ses convictions religieuses et que sa situation extérieure ait été réglée ou non. Cette conclusion est confirmée par le fait que, dès la trentaine, avant son exil, Dante avait déjà commencé une évolution qui l’avait mené de la conception idyllique de la Vita Nuova (à l’âge de 27-29 ans) à une conversion à la « philosophie » symbolisée dans le Convivio, écrit entre 36 et 38 ans.

Même prise au sens littéral, La Divine Comédie est une description de la première rencontre pleinement consciente et réfléchie du poète avec la mort. Il est conduit à travers l’Enfer et le Purgatoire par son maître Virgile, pour finalement trouver son propre chemin, guidé par sa chère Béatrice, jusqu’au Paradis. Sa rencontre finale, extatique et mystique avec Dieu, représenté en termes étranges et abstraits, ne fut pas une pure extase, ne fut pas la simple invasion d’un être par un sentiment mystique et océanique. Ce fut l’expérience d’un niveau d’organisation psychique plus élevé. Ce fut expressément une vision de l’amour et du savoir suprêmes, dans laquelle les pulsions et le désir sont contrôlés et qui promeut une vie plus adulte, plus détendue, plus contemplative, vie devenue possible après le dépassement des angoisses archaïques et des sentiments de culpabilité et après le retour au bon objet primaire.

Dante rattache explicitement sa meilleure intégration psychique et son émergence hors de la confusion à sa relation infantile archaïque au bon objet primaire. Vers la fin du trente-troisième Chant du Paradis, le sommet de son œuvre, il dit :

« Désormais mon discours pour ce dont j’ai mémoire, // Sera plus pauvre encor que celui d’un enfant // Dont le lait maternel mouille toujours la langue. » (Ibid.)

Mais la relation au bon objet primaire est celle où la réparation a été effectuée ; le Purgatoire a été traversé, les élans d’amour sont devenus plus forts, la cruauté et la dureté du Surmoi, exprimées dans l’Enfer, ont diminué. L’amertume a laissé place à la quiétude.

Chez Dante, le résultat de cette profonde transformation n’est pas le renforcement des défenses maniaques et du déni, qui caractérisent l’expérience mystique d’une fusion avec l’omnipotence magique, mais plutôt l’abandon de ces défenses, et le renforcement consécutif de la personnalité et de la volonté sous la domination de l’amour. Ainsi que Croce l’observait :

« Ce qui ne se trouve pas dans le Paradis, c’est la fuite hors du monde, le refuge absolu en Dieu, l’ascétisme, car cela est étranger à l’esprit de Dante. Il ne cherche pas à fuir le monde, mais à l’instruire, à le corriger, à le réformer… Il connaissait les actions et les passions terrestres. »

  1. La conscience de sa propre mort

Bien que mes exemples soient pris chez ces cas extrêmes que sont les génies, mon hypothèse est que la crise du milieu de la vie atteint non seulement les créateurs, mais aussi, sous une forme quelconque, chacun de nous. Quelle est maintenant la nature psychologique de la réaction à cette situation du milieu de la vie, et comment pouvons-nous l’expliquer ?

Le fait simple dans cette situation est que l’individu arrive au milieu de sa vie. Mais ce qui est simple du point de vue chronologique ne l’est pas du point de vue psychologique. L’individu a fini de grandir et il a commencé de vieillir. Il doit faire face à un ensemble nouveau de conditions extérieures. La première partie de sa vie adulte a été vécue. Il est assis dans sa famille et son métier (à moins que l’adaptation de l’individu ne soit mauvaise) ; ses parents ont vieilli et ses enfants sont au seuil de l’âge adulte. Il faut faire le deuil de la jeunesse et de l’enfance qui sont maintenant passées et terminées. Réaliser la maturité et l’indépendance de l’âge adulte devient la principale tâche psychologique. Le paradoxe est que l’entrée dans la fleur de la vie, dans l’étape de l’accomplissement, marque le début de la fin. La mort en est le terme.

Je crois, et j’essaierai de le démontrer, que ce fait de l’entrée, sur la scène psychologique, de la réalité et de l’inévitabilité de notre propre mort personnelle à venir constitue le point crucial et central de cette phase du milieu de la vie, le facteur qui rend critique cette période. La mort – du moins au niveau conscient – n’est plus une idée en général, ou la perte de quelqu’un d’autre ; elle devient une affaire personnelle, sa propre mort, le fait d’être soi-même réellement et vraiment mortel. Freud (1915) a décrit cela avec justesse :

« Nous soutenions volontiers que la mort est la fin nécessaire de la vie… Cependant, en réalité, nous avions l’habitude de nous comporter comme s’il en était autrement. Nous manifestions une nette tendance à « mettre de côté » la mort, à l’éliminer de notre vie. Nous essayions d’étouffer l’affaire… C’est de notre propre mort qu’il s’agit bien sûr… Personne ne croit à l’éventualité de sa propre mort… Dans l’inconscient, tout le monde est convaincu d’être immortel. »

Cette attitude face à la vie et à la mort décrite par Freud dans un autre contexte, caractérise bien la situation que nous rencontrons tous au milieu de la vie. La réalité de notre propre mort force notre attention, nous ne pouvons la scotomiser plus longtemps. Un patient de 36 ans, en analyse depuis sept ans, qui traversait une profonde crise dépressive préludant à la phase finale de son analyse quelque dix-huit mois plus tard, exprimait cela très clairement : « Jusqu’ici, disait-il, la vie était comparable à une interminable montée avec rien d’autre qu’un horizon lointain devant moi. Maintenant, j’ai l’impression d’avoir subitement atteint le sommet de la colline, et là, en avant, s’étend une pente, au bout de laquelle est une route dont j’aperçois le bout – assez éloigné il est vrai mais la mort est visiblement présente à ce bout. »

À partir de là, les projets et les ambitions du patient prirent une nouvelle tournure. Pour la première fois de son existence, son avenir lui apparaissait circonscrit. Il savait maintenant, et il acceptait le fait qu’il ne pourrait réaliser tous ses désirs dans le cours de sa seule vie. Il ne pourrait en réaliser qu’un nombre limité. Nombre d’entre eux resteraient inachevés et irréalisables.

Cette prise de conscience de la finitude de sa vie s’accompagna d’une meilleure solidité dans ses points de vue et d’une résignation toute nouvelle à l’égard des choses de ce monde. Cela reflétait une diminution de son désir inconscient d’être immortel. Ce désir persiste communément sous la forme de déni du deuil et de la mort, sous celle d’idées d’immortalité, ou de théories sur la réincarnation et la survie, de croyance en sa propre longévité comme l’exprime dans son journal intime un brillant romancier de 28 ans : « Je serais le plus important des hommes et je vivrai plus longtemps que tous les autres. »

  1. La signification inconsciente de la mort

La façon dont chacun au milieu de la vie réagit à la rencontre avec la réalité de sa propre mort à venir – qu’il l’affronte ou la nie – est fortement influencée par sa relation infantile inconsciente à la mort, relation qui dépend du stade et de la nature de l’élaboration de la position dépressive, telle que Melanie Klein l’a découverte et décrite (1940, 1955). Je vais résumer ses conclusions.

La relation de l’enfant à la vie et à la mort s’établit dans un contexte où sa survie dépend de ses objets externes et de l’équilibre interne entre les pulsions de vie et de mort qui soutient la perception de ces objets, la confiance qu’il leur accorde, et la façon dont il les utilise. Dans la position dépressive chez l’enfant, à condition que l’amour prédomine, le bon et le mauvais objets peuvent être, dans une certaine mesure, synthétisés, le moi devient mieux intégré, l’enfant fait l’expérience qu’il peut espérer le rétablissement du bon objet : le dépassement de son chagrin et le regain de sécurité qui s’ensuivent constituent l’équivalent infantile de la notion de vie.

Si au contraire, la persécution prévaut, l’élaboration de la position dépressive se trouve plus ou moins bloquée, la réparation et la synthèse ne peuvent être effectués, le monde intérieur est inconsciemment ressenti comme dépositaire du mauvais sein persécuteur et destructeur, dévoré et détruit ; le moi s’éprouve morcelé. La situation interne chaotique ainsi vécue est l’équivalent infantile de la notion de mort.

Des idées d’immortalité s’édifient en réponse à ces angoisses et servent de défense contre elles. Les fantasmes inconscients d’immortalité sont le contrecoup de fantasmes infantiles concernant le caractère indestructible et par conséquent immortel de l’objet primaire, idéalisé et généreux. Ces fantasmes sont aussi persécuteurs que la situation interne chaotique qu’ils sont censés atténuer. Ils assurent un triomphe sadique et omnipotent, ce qui augmente la culpabilité et la persécution. Ils provoquent des sentiments intolérables d’abandon, du fait de la dépendance à un objet parfait qui exige en retour une égale perfection dans le comportement.

La mort existe-t-elle pour l’inconscient ? Les conceptions de Melanie Klein diffèrent de celles de Freud à ce sujet. Klein admet une connaissance inconsciente de la mort. Freud pense que l’inconscient en repousse toute connaissance. Aucune de ces optiques, prise au sens littéral, ne peut rendre compte de la vérité. Je crois que leurs auteurs eux-mêmes n’approuveraient pas une interprétation littérale de leurs propres vues. L’inconscient ne connaît pas la mort per se (en tant que telle). Mais certaines expériences inconscientes sont voisines de représentations qui apparaissent ensuite dans la conscience comme fournissant une notion de la mort. En voici un exemple :

Une patiente de 47 ans, souffrant de claustrophobie et de divers troubles psychosomatiques graves, racontait un rêve dans lequel elle gisait dans un cercueil. Elle était morte ; elle avait été coupée en fines tranches. Mais une toile d’araignée ténue et tissée de nerfs reliait chaque tranche et les connectait à son cerveau. Elle pouvait donc tout ressentir. Elle savait qu’elle était morte. Elle ne pouvait ni bouger ni proférer un son. La seule chose qu’elle pouvait faire était de rester enfermée dans le noir et le silence claustrophobiques d’un cercueil.

J’ai choisi ce rêve particulier car il me semble bien illustrer l’expérience et la crainte de la mort dans l’inconscient. Il ne s’agit pas en fait de la mort telle que nous la représentons consciemment, mais d’un fantasme inconscient d’immobilisation et de détresse dans lequel le moi est soumis à une violente fragmentation, tout en conservant la possibilité de ressentir le tourment et la persécution auxquels il est exposé. Lorsque ces fantasmes de persécution et torture suspendues sur le sujet atteignent une intensité pathologique, ils sont caractéristiques de nombreux états mentaux tels que la catatonie, les stupeurs, les phobies, les obsessions, le fait d’être glacé par l’angoisse et la dépression simple.

VII. Un cas de déni de la mort

Dans la période de jeunesse de l’âge adulte qui précède celle de la rencontre, vers le milieu de la vie, avec la mort, une complète réélaboration de la position dépressive n’est pas encore nécessaire au développement normal. Elle peut être différée. Elle n’est pas urgente. On peut la reporter jusqu’au moment où des circonstances forcent à y faire face.

Dans le cours ordinaire des événements, la vie de l’adulte encore jeune est généralement active et bien remplie. Du point de vue physiologique, il a atteint le plein développement de ses potentialités, et l’activité – aussi bien sociale, physique, économique que sexuelle – est au premier plan. C’est le temps de l’action, et l’action, à un degré plus ou moins grand qui est fonction de l’ajustement émotionnel de chacun, se trouve soutenue et facilitée par une défense maniaque, l’hyperactivité, et par le déni.

L’activité réussie de l’adulte jeune dissimule, en fait, une mise en œuvre importante des défenses maniaques. Mais l’angoisse dépressive qui est ainsi évitée fera retour plus tard et aura à être affrontée. La crise du milieu de la vie la fait surgir avec force, elle ne peut plus être mise de côté sinon la vie en serait appauvrie.

J’illustrerai, à l’aide d’un cas, la relation qu’il y a entre une adaptation fondée sur l’activité débordante chez l’adulte jeune et l’échec au milieu de la vie, si la position dépressive n’est pas inconsciemment (ou consciemment dans l’analyse) élaborée une nouvelle fois. Jusqu’à ce qu’il vienne en analyse, M. N. avait réussi dans la vie, du moins d’après les normes habituelles. C’était un homme actif, un « réalisateur ». Il avait réussi dans sa carrière, grâce à son application et à un travail acharné ; il était marié, avait trois enfants et de nombreux amis, tout semblait aller pour le mieux.

Cette image idéalisée de lui-même reposait sur une hyperactivité qui ne laissait pas de place à la réflexion. Il pensait qu’il était venu non pas à une analyse qu’il aurait à faire lui-même, mais à des sortes de cours, pour me soumettre son histoire personnelle et pour tenir avec moi un séminaire clinique où nous aurions procédé à l’évaluation psychanalytique du matériel apporté par lui sur son cas.

Comme on pouvait s’y attendre, M. N. avait de grosses difficultés avec l’ambivalence. Il était inconsciemment effrayé par toute agressivité, envie, jalousie ou autre sentiment hostile dirigé contre moi ; il s’en tenait à un amour idéalisé à mon égard et accueillait avec une tolérance bienveillante chaque tentative de ma part pour analyser ses pulsions de destruction et ses sentiments de persécution dont il se défendait par l’idéalisation.

Lorsqu’il finit par prendre conscience qu’il avait été jusque-là incapable d’affronter l’ambivalence – expérience qu’il ignorait complètement – il s’aperçut que dans toutes ses relations, l’idéalisation était suivie inévitablement d’une déception, déception due au fait qu’il n’obtenait pas le type d’amour qu’il attendait impatiemment en retour, et qu’il nourrissait de l’envie à l’égard des personnes qu’il idéalisait.

C’est à partir de l’analyse de ce matériel analysé que nous avons pu, au cours de sa cure, l’amener à réfléchir sur son mode d’adaptation d’adulte jeune. Il admit qu’il était malade, et que la connaissance inconsciente de sa maladie était certainement la principale raison pour laquelle il avait recherché une analyse. Etre actif et s’impliquer totalement dans ses relations aux autres était pour lui des drogues auxquelles il s’adonnait. Il me confia son ressentiment pour l’analyse qui lui ôtait ses défenses habituelles. Il avait secrètement entretenu le projet d’arrêter celle-ci, car, disait-il « penser à moi au lieu d’agir est une mauvaise chose. Je réalise maintenant que j’ai accumulé ma rage à l’intérieur contre vous comme je l’ai fait avec tout le monde ».

Ainsi, au cours de la première année d’analyse, il abandonna de nombreuses techniques qui étaient caractéristiques de son mode d’adaptation d’adulte jeune. Ce fut à l’occasion des vacances de Noël que l’angoisse dépressive, cause principale de ses troubles du milieu de sa vie, revint en force. C’est ce matériel qui illustre 1’importance de la position dépressive et des sentiments inconscients envers la mort, en relation à la crise du milieu de la vie. Avant les vacances de Noël, il avait manifesté déjà des sentiments d’abandon, me disant que, non seulement il ne me verrait pas, mais que ses amis seraient tous partis. Trois jours avant la fin des vacances, il me téléphona pour me demander, d’une voix triste et pleine de sanglots, s’il pouvait me voir. Je pus fixer une séance pour le soir même.

Lorsqu’il arriva, il fut d’abord effrayé d’avoir à s’étendre sur le divan. Il me dit qu’il voulait simplement me parler, être rassuré et réconforté. Il me raconta ensuite qu’il « broyait du noir » depuis le début des vacances. Il désirait que sa mère soit encore vivante pour être l’objet de ses soins et de son amour. « Je me sentais complètement abandonné et perdu », me dit-il. « Je restais assis des heures et des heures, incapable de bouger ou de faire quelque chose. J’avais envie de mourir. Je ne pensais qu’au suicide. Mon état d’esprit a fini par me terrifier. C’est pourquoi je vous ai téléphoné. Je n’aurais jamais pensé possible de perdre à ce point le contrôle sur moi. » Il m’expliqua que la situation était devenue absolument insupportable après que son fils ait d’une façon presque meurtrière agressé sa femme. Il lui semblait que son monde avait éclaté en morceaux.

Ce matériel et d’autres associations firent apparaître que sa femme tenait lieu de mauvaise mère, et son fils de la partie sadique et meurtrière de lui-même. Dans sa peur de mourir, il réexpérimentait ses propres fantasmes inconscients de déchiqueter sa mère et il se sentait ensuite abandonné et perdu. Comme j’interprétais dans cette optique, il s’écria que la pire des choses était qu’il se sentait lui-même mis en pièces. « Je ne peux le supporter, disait-il, c’est comme si j’allais mourir. »

Je lui rappelais alors un rêve qu’il avait fait juste avant les vacances et que nous n’avions pas eu le temps d’analyser, dont le contenu était de première importance pour comprendre la perception infantile qu’il avait d’être mort. Dans ce rêve, il était un petit garçon qui pleurait, assis sur un trottoir de sa ville natale. Il avait laissé tomber une bouteille de lait. Elle gisait brisée en morceaux dans le caniveau. Une de ses associations fut que la bouteille avait été cassée à cause de sa maladresse. Il était inutile de gémir et de pleurer sur le lait renversé puisque c’était, après tout, de sa faute.

Je rapprochais ce rêve de son impression d’être abandonné par l’analyste. J’étais la bouteille de lait – de « bon » lait – détruite par sa rage meurtrière parce que je l’abandonnais, et asséchée. Ces vacances de Noël signifiaient inconsciemment pour lui perdre son analyste comme il avait perdu sa mère et le bon sein à cause de sa maladresse – de sa violence, de son manque de contrôle – et parce qu’il m’avait souillé à l’intérieur avec ses excréments. Il se sentait alors intérieurement persécuté et mis en pièces par les éclats de verre de la bouteille, qui représentait aussi bien le sein et moi-même, que la psychanalyse. Comme le dit M. Klein (1955, p. 313) « le sein pris avec haine devient le représentant de la pulsion de mort à l’intérieur de soi ».

Je conclurais en disant que le patient avait inconsciemment fui la dépression par le recours aux procédés schizo-paranoïdes de clivage et de déplacement de ses pulsions destructrices de moi sur sa femme par l’intermédiaire de son fils. Ces procédés se mettaient maintenant à ne plus fonctionner, en raison du travail analytique antérieur qui avait porté sur son clivage et son déni. Jusqu’ici il avait pu dénier ce qui était en réalité une pénible situation familiale en la percevant simplement comme la résultante de ses propres projections ; il se sentait maintenant rempli de culpabilité, d’angoisse et de désespoir, car il se rendait compte qu’en réalité, ses relations familiales n’étaient pas seulement la projection de son chaos intérieur et de sa confusion, mais qu’elles étaient franchement intolérables.

Pendant les mois qui suivirent, nous pûmes élaborer plus profondément son attitude envers la mort, ressentie comme le fait de tomber en morceaux.

Un des liens entre son attitude phobique face à la mort et sa fuite dans l’activité apparut, par exemple, lorsqu’il se rappela une maxime qui avait toujours été significative pour lui : « Marche ou crève ». Il se rendit compte qu’il ne l’avait jamais utilisée que sous forme d’une abréviation très personnelle : « Marche ». La pensée qu’il puisse mourir n’avait jamais effleuré sa conscience.

Un événement fit bien apparaître comment sa peur de la mort le détournait du deuil. Un de ses amis mourut, Le patient fut à cette occasion la personne indispensable qui effectua toutes les démarches nécessaires, alors que la famille et les amis étaient noyés de larmes et paralysés par le chagrin. Il n’éprouvait aucun sentiment, ayant juste une tête lucide et occupée à agir au sujet des dispositions à prendre. C’était sa manière d’être habituelle, il avait réagi ainsi à la mort de son père et de sa mère. Bien plus, lorsque j’interprétais sa fuite de la dépression par le déni des sentiments et la fuite dans l’action, il se rappela un événement qui révéla le chaos inconscient et la confusion que la mort provoquait en lui. Il se rappela le jour où, quelques années auparavant, un de ses cousins était mort subitement d’une crise cardiaque, comment il courait du corps au téléphone pour appeler le médecin, oubliant qu’un petit groupe de gens s’était réuni autour du corps et n’arrivant pas à comprendre que tout le monde sauf lui se rendait très bien compte que le cousin était tout à fait mort et même qu’il l’était déjà un peu avant son arrivée.

Le chaos et la confusion provoqués chez le patient par cette mort sont à rapprocher de ses fantasmes infantiles inconscients de sein détruit et persécuteur et du moi mis en pièces, équivalents de la mort.

Je crois surtout que, grâce à l’amour qu’il avait reçu de son père et qui était venu probablement renforcer ses bonnes pulsions innées ainsi que ce qu’on lui avait décrit comme ayant été sa bonne relation au sein maternel pendant les cinq premières semaines de sa vie, il avait pu parvenir à une élaboration partielle de la position dépressive et à un bon développement de ses capacités intellectuelles. L’importance du déni maniaque et de son activité débordante, l’utilisation massive du clivage, de l’introjection et de la projection, ainsi que de l’identification projective et introjective, dénotaient bien le caractère partiel de ce travail d’élaboration.

Les défenses maniaques et schizo-paranoïdes étaient suffisamment efficaces dans la jeunesse de son âge adulte entre 20 et 35 ans. Son succès apparent, sa générosité obsessionnelle lui permettaient de jouer le rôle de la bonne mère intériorisée, de prendre soin de la bonne partie de lui-même projetée sur les autres, de dénier sa situation intérieure réelle faite d’envie, d’avidité et de désir de détruire et qu’il appelait sa « méchanceté », de dénier la pauvreté de sa vie émotionnelle, l’absence d’amour authentique et d’affection dans son rôle de mari et de père.

En arrivant à la maturité de l’âge adulte entre la trentaine et la quarantaine, ses défenses se mirent à perdre de leur efficience. Il avait perdu sa jeunesse, la perspective du milieu de la vie et de la mort à venir stimulèrent la répétition et la réélaboration de la position dépressive infantile. Les sentiments inconscients de persécution et de destruction totale, que la mort représentait pour lui, s’éveillèrent à nouveau.

Il avait perdu sa jeunesse, ses parents étaient morts, personne ne le séparait plus de la tombe. Au contraire, il devenait lui-même cette barrière dans la représentation de la mort, pour ses enfants. Accepter ces faits demande résignation constructive et détachement. Au niveau inconscient, une telle démarche requiert la capacité de maintenir le bon objet interne, d’accepter ses propres imperfections et celles du bon objet intériorisé, et de se résigner à avoir des pulsions destructrices. Ses fantasmes inconscients d’intolérable méchanceté, ses craintes d’avoir pollué et détruit le bon objet primaire, ce qui le faisait se sentir perdu, abandonné et n’être de nulle part, ses fantasmes inconscients d’avoir de mauvais parents intériorisés empêchaient ce patient de parvenir à un tel détachement et à cette résignation. Les défenses qui avaient permis sa précédente adaptation – adaptation limitée, bien sûr, avec un considérable appauvrissement affectif – ces défenses échouèrent au moment du milieu de la vie, quand la crainte de vieillir et de mourir vint s’ajouter à l’univers de persécution dans lequel il vivait au niveau inconscient. Si le bon objet interne avait été moins bien établi à l’intérieur de lui-même, s’il avait été originellement moins constructif et aimant, M. N. aurait pu continuer sa vie de maturité de l’âge adulte sur sa lancée précédente ; mais je crois plutôt que sa crise du milieu de la vie aurait été à l’origine d’une détérioration de son caractère, d’accès dépressifs, de troubles psychosomatiques, dus à l’importance et à la persistance de son déni et de sa propension à la déception, et à sa vision déformée du monde extérieur.

Comme ce n’était pas le cas, les facteurs positifs de sa personnalité lui permirent d’utiliser son analyse, qu’il avait profondément investie et valorisée. Le dépassement du clivage et de la fragmentation apparut pour la première fois au cours d’une séance, où il vit deux morceaux de triangles rectangles venus de nulle part. Ils se déplacèrent l’un vers l’autre et se rejoignirent pour former un carré parfait. Je lui rappelais alors le rêve de la bouteille brisée. Il me répondit : « C’est curieux que vous me le rappeliez. J’y pensais à l’instant. C’est comme si les morceaux de verre se recollaient. »

VIII. L’évitement de la reconnaissance de la mort

Il est évident qu’un cas clinique ne valide pas une hypothèse générale. Il peut simplement illustrer un thème. Le thème est ici que les circonstances auxquelles ce patient eut à faire face à cette période du milieu de la vie sont représentatives du schéma général du changement psychologique survenant à cette époque. Dans quelle mesure ces changements sont-ils liés aux changements physiologiques ? C’est une question à laquelle je ne pourrai répondre. On peut simplement supposer que l’interrelation doit être importante : la libido, la pulsion de vie qui pousse à créer et qui se manifeste dans la sexualité, diminue et la pulsion de mort prend relativement plus d’importance.

Voir vieillir ses parents, voir ses enfants devenir adultes contribue beaucoup au sentiment de son propre vieillissement, au sentiment que c’est maintenant son tour de vieillir et de mourir. Le sentiment concernant l’âge de ses parents est quelque chose de très vif et même des patients dont les parents sont morts bien auparavant pensent en arrivant au milieu de leur vie que ceux-ci entreraient maintenant dans la vieillesse s’ils avaient vécu.

Pendant la jeunesse de la phase adulte, la contemplation, le détachement, la résignation, ne sont pas les éléments essentiels du plaisir, de la joie et du succès. L’activité à soubassement maniaque et l’évitement de la dépression peuvent cependant, comme dans le cas de M. N., limiter la réussite et le plaisir. Les procédés de clivage et de projection peuvent trouver à s’exprimer dans des types de comportements que nous considérons comme parfaitement normaux, tels la défense passionnée de causes idéalisées ou l’opposition tout autant passionnée à tout ce qui est ressenti comme mauvais ou réactionnaire.

Avec la perspective de la seconde moitié de la vie, les angoisses dépressives inconscientes se réveillent, la reprise et la continuation du travail d’élaboration de la position dépressive sont alors nécessaires. De même que, dans « les relations satisfaisantes à autrui dépendent du succès remporté par l’enfant sur son chaos intérieur (ou position dépressive) et de la sécurité d’avoir instauré ses « bons » objets internes », de même, au milieu de la vie, l’instauration d’une adaptation satisfaisante à la contemplation de sa propre mort dépend du même processus, sinon la mort est assimilée au chaos dépressif, à la confusion, à la persécution, comme dans l’enfance.

Lorsque, dans l’équilibre entre les deux pulsions, la haine l’emporte sur l’amour ou que se produit une désintrication des pulsions, on observe un débordement de la destructivité sous l’une ou l’autre de ses formes – autodestruction, envie, omnipotence grandiose, cruauté, narcissisme, avidité – et le monde extérieur est doté de traits persécuteurs. L’amour et la haine sont clivés, l’agressivité n’est plus médiatisée par la tendresse. La protection contre les fantasmes inconscients catastrophiques de destruction de nos bons objets internes n’est plus assurée ou presque. Les processus qui sous-tendent la créativité, à savoir la réparation et la sublimation, sont bloqués et ne fonctionnent pas. Au fond du monde inconscient règne l’horrible sensation d’être envahi et habité par les objets psychiques qui ont été détruits.

À l’origine, le processus de création est en partie ressenti comme une identification projective, où la peur de mourir est clivée et projetée sur l’objet créé (qui représente le sein créateur). Quand les pulsions destructrices dominent, l’objet créé, comme le sein, est ressenti comme : « faisant disparaître les éléments bons ou valables dans la peur de mourir, et faisant pénétrer le résidu mauvais à l’intérieur de l’enfant. L’enfant qui a tressailli de peur à l’idée qu’il va mourir, finit par être envahi par une indicible terreur » (Bion, 1962).

La mort perd sa signification et le processus créateur est stoppé. C’est l’expérience d’un patient qui, ayant créé une œuvre d’art dans une effusion spontanée, trouvait qu’ « elle devient morte en moi, je ne veux plus m’occuper d’elle ; je ne peux plus y travailler une fois qu’elle est à l’extérieur ; c’est pourquoi je ne pourrai jamais la parfaire ; elle perd complètement sa signification pour moi – elle devient une chose étrangère qui ne me concerne pas. »

La sensation de chaos intérieur et de désespoir qui suivit fut inconsciemment fantasmée en termes qui pourraient décrire un enfer : « Je me retrouvais à l’intérieur d’un bois noir… épais, sauvage et cruel. » Si cet état intérieur n’est pas surmonté, la haine et la mort doivent être déniées, écartées, chassées au dehors, évitées et rejetées de la conscience. Elles sont remplacées par des fantasmes inconscients d’omnipotence, d’immortalité magique, de mysticisme religieux qui sont la contrepartie des fantasmes de l’enfant qui s’imagine être indestructible et sous la protection et les soins de quelque figure idéalisée et généreuse.

La personne qui atteint le milieu de la vie, qu’elle ait échoué dans sa vie conjugale et professionnelle, ou réussi grâce à une activité maniaque et au déni, mais avec un appauvrissement inévitable de la vie affective, est mal préparée à affronter les exigences de cette période et à jouir de sa maturité. Dans de tels cas, la crise du milieu de la vie et la rencontre proprement adulte avec l’idée que la vie ne peut être vécue que dans la perspective d’une mort personnelle, seront probablement l’occasion d’une période de troubles psychologiques et d’une crise dépressive. La décompensation peut être enrayée si les défenses maniaques sont renforcées, la dépression et la persécution provoquées par la prise de conscience du vieillissement et de la mort se trouvant ainsi chassées, mais au prix d’une augmentation de l’angoisse persécutive face à l’inévitabilité du vieillissement et de la mort qu’il faut bien finir par reconnaître.

Les tentatives compulsives que tant d’hommes et de femmes font autour de la quarantaine pour rester jeunes, les craintes hypocondriaques au sujet de leur santé et de leur apparence physique, l’apparition d’un libertinage sexuel destiné à prouver qu’ils sont restés jeunes et puissants, le vide, le manque de jouissance de la vie, l’ennui, l’importance des préoccupations religieuses, tout cela est bien connu. Ce sont des tentatives menées pour battre le temps de vitesse. À l’appauvrissement de la vie affective étouffée sous ces préoccupations, peut s’ajouter une détérioration du caractère. Le retrait par rapport à la réalité psychique favorise les compromissions intellectuelles et l’affaiblissement de la moralité et du courage. La recrudescence de l’arrogance et de l’inhumanité, sous-tendues par des fantasmes d’omnipotence sont caractéristiques d’un tel changement.

Ces fantasmes défensifs sont cependant aussi persécuteurs que la situation interne de chaos et de désespoir qu’ils ont pour fonction d’atténuer. Ils mènent à des succès faciles, maintiennent la fausse note du lyrisme du jeune adulte, favorisent les créations vite faites ; créations où la méditation n’entre pour nulle part, et qui par conséquent, n’expriment pas, mais évitent l’expérience infantile de la haine et de la mort. Au lieu d’un renforcement des capacités créatrices consécutif à l’établissement d’un sentiment réel du tragique, on a affaire à un appauvrissement effectif, à un recul devant tout développement créateur. Comme Freud le remarquait judicieusement : « La vie perd de son intérêt lorsque l’enjeu suprême, la vie elle-même, ne peut être risquée. » Là est le talon d’Achille de nombreux jeunes génies.

  1. Le travail d’élaboration de la position dépressive

Au contraire, lorsque l’équilibre des pulsions penche du côté de l’amour, une union pulsionnelle se produit où la haine est atténuée par l’amour ; la rencontre du milieu de la vie avec la mort et la haine prend une tournure différente. Les fantasmes inconscients de haine sont alors ranimés et non plus déniés, mais médiatisés par l’amour : ceux de mort et de destruction sont médiatisés par la réparation et le désir de vivre ; ceux concernant les bons objets attaqués et endommagés par la haine, revivent à nouveau et sont guéris par un chagrin plein d’amour ; ceux d’envie destructrice sont réparés par l’admiration et la gratitude ; ceux de confiance et d’espoir sont vécus à travers, non plus le déni, mais la certitude intérieure que les tourments du chagrin et de la perte, de la culpabilité et de la persécution peuvent être supportés et dépassés, si une réparation aimante y fait face.

Avec des conditions favorables, l’objet créé dans la période du milieu de la vie est vécu, sans que l’on s’en rende compte, comme le bon sein qui, selon les termes de Bion (1962) : « tempère la partie de la peur qui s’est fixée dans la peur de mourir et qui a été projetée sur lui ; et l’enfant, dans le cours normal de son évolution, pourra ré-introjecter la partie de sa personnalité devenue alors supportable et susceptible en conséquence de stimuler le développement. »

Dans le mode « sculpté » de création, l’objet extérieur créé, au lieu d’être vécu comme ayant appauvri la personnalité, est ré-introjecté inconsciemment, et stimule la créativité inconsciente. L’objet créé est vécu comme générateur de vie. La partie de la peur qui s’est fixée dans la peur de mourir se transforme en une expérience constructive. La notion de la mort peut être acceptée dans la pensée sans user du mécanisme d’identification projective, de sorte que la connaissance de la mort peut commencer de trouver une réalisation consciente. L’épreuve de la réalité concernant la mort peut être accomplie par la pensée et séparée en partie du processus de création d’un objet externe. En même temps, l’identification partielle et continue de l’activité créatrice à la projection et à la réintrojection de la peur de mourir stimule la créativité, puisque l’identification projective de l’enfant avec le bon sein a été menée à bien.

Ainsi pouvons-nous au milieu de notre vie, supporter le choc et réagir normalement à la prise de conscience de notre propre mort. Nous pouvons vivre avec elle sans nous sentir submergés par la persécution. La position dépressive infantile peut être élaborée plus avant inconsciemment grâce à la force accrue, chez l’individu qui vient d’accéder à la maturité, de la reconnaissance de la réalité. En réélaborant ainsi la position dépressive infantile, nous pouvons retrouver inconsciemment le sentiment primitif de plénitude, celui du caractère bon de nous-même et de nos objets internes, bonté qui se suffit à elle-même, sans avoir besoin d’être idéalisée, sans être soumise à une exigence de perfection. Le sentiment d’une sécurité limitée mais sûre qui en résulte est l’équivalent de la notion infantile de vie.

Ces conditions meilleures ne font pas que le passage de la crise du milieu de la vie soit plus facile. C’est une période d’angoisse et de dépression que l’on pourrait comparer au purgatoire.

Ainsi parle Virgile :

« Jusqu’à l’Averne la descente est facile. Mais lorsqu’à partir de là tu te rappelleras ton voyage, là est le vrai travail, là la tâche immense que peu mènent à bien. »

Réélaborer l’expérience infantile de perte et de chagrin augmente la confiance en ses propres capacités d’amour, en ses possibilités de faire le deuil de ce qui a été perdu et qui est passé au lieu de le haïr et de se sentir persécuté par lui. Nous pouvons commencer à faire le deuil de notre propre mort à venir. La créativité atteint de nouvelles profondeurs et de nouvelles nuances des sentiments. Il est même possible de mener la résolution de la position dépressive à un niveau beaucoup plus profond. Une telle résolution n’est possible que si l’objet primaire est suffisamment bien établi dans son propre droit, sans être ni dévalorisé ni idéalisé. Dans de telles conditions, la dépendance infantile au bon objet est réduite au minimum, le détachement obtenu favorise l’établissement de l’espoir et de la confiance, la sécurité dans la préservation et le développement du moi, la capacité de tolérer ses défauts et ses désirs destructeurs, et en même temps la possibilité de profiter de sa vie adulte et de sa vieillesse.

Avec un tel monde intérieur, on peut vivre la deuxième moitié de sa vie en sachant consciemment que l’on mourra ; c’est une certitude que l’on accepte comme partie intégrante de la vie. Le deuil de son propre moi mort peut commencer à travers le deuil et le rétablissement des objets perdus, de l’enfance et de la jeunesse perdues. Le sentiment de la continuité de la vie en sort renforcé. Il en résulte une prise de conscience, une réalisation de soi et une compréhension accrues. On peut cultiver des valeurs authentiques de sagesse, de fermeté, de courage, une capacité d’approfondir d’amour, d’affection, d’humanité, et aussi d’espérance et de joie : qualités dont l’authenticité résulte de l’intégration réalisée par une conscience de soi plus lucide et plus prompte, par l’acceptation non seulement de ses défauts, mais aussi de ses pulsions destructrices et par une plus grande possibilité de sublimation accompagnant la vraie résignation et le détachement.

  1. La créativité « sculptée »

L’élaboration de la position dépressive renforce la capacité d’accepter et de tolérer le conflit et l’ambivalence. On n’exige plus la perfection de son œuvre. On peut la recommencer plusieurs fois, mais on l’accepte avec ses défauts. Le travail « sculpté » est suffisamment poussé pour que l’œuvre soit suffisamment bonne. Les tentatives obsessionnelles qui visent à la perfection ne sont plus nécessaires, puisque les inévitables imperfections ne représentent plus un échec cuisant et persécuteur. De cette résignation de la maturité vient la sérénité dans les œuvres des génies, une véritables sérénité qui transcende l’imperfection en l’acceptant. La meilleure intégration du monde intérieur et l’approfondissement du sens de la réalité extérieure permettent une plus libre intersection entre les deux mondes, interne et externe. La créativité « sculptée » exprime cette liberté dans le va-et-vient du flot de l’inspiration entre le dedans et le dehors, va-et-vient incessant, répété et encore répété. Il y a une qualité de profondeur dans la créativité de l’âge mûr qui jaillit de la résignation constructive et du détachement. La mort n’est plus une persécution infantile ou un chaos. La vie et le monde continuent à tourner, et nous continuons à vivre à travers nos enfants, nos objets d’amour et nos travaux, à défaut d’immortalité.

La créativité « sculptée » est facilitée du fait que la préparation à la dernière épreuve de la réalité a commencé, l’épreuve qui porte sur la réalité d’une fin de la vie. Pour chacun de nous, l’approche de la quarantaine est la période à partir de laquelle les nouveaux départs dans la vie cessent: d’être possibles. Ce sentiment surgit d’une façon particulièrement poignante vers quarante-cinq ans. Le sentiment que la vie n’apportera plus de changement est anticipé lors de la crise du milieu de la vie. Ce qui a été entrepris doit être achevé. D’importantes choses que la personne aurait aimé réaliser, aurait voulu être, ou aurait voulu posséder, ne deviendront jamais réalité. La conscience de la frustration à venir est particulièrement intense. C’est pourquoi l’accès à la résignation est d’une telle importance. La résignation, ici, a le sens d’une acceptation consciente et inconsciente de l’inévitable frustration qu’implique sur une grande échelle la vie dans son ensemble.

Plus l’aptitude créatrice de l’individu est grande, plus l’épreuve de cette réalité est douloureuse, car le temps nécessaire à la réalisation des œuvres augmente dramatiquement avec les dons. L’expérience est particulièrement pénible pour les génies capables de réaliser plus d’œuvres qu’il ne leur est matériellement possible d’en faire dans les années qui leur restent. Ils sont frustrés par l’immense vision des ouvrages à faire qui ne verront jamais le jour. Et parce que la route vers l’avant est devenue cul-de-sac, l’attention commence son processus proustien de retour sur le passé, élaborant consciemment celui-ci dans le présent et l’entrelaçant à un futur bien limité. La mise en résonance du passé et du présent est une caractéristique du travail « sculpté » de la maturité de l’âge adulte.

La pleine créativité et la touche de sérénité qui accompagnent la réussite à supporter la frustration sont caractéristiques des productions de l’âge mûr chez Beethoven, Goethe, Virgile, Dante et autres génies. C’est la disposition d’esprit du Paradis qui se termine par ces mots d’une confiance inébranlable et tranquille :

« mais déjà mon envie avec ma volonté // tournaient comme une roue aux ordres de l’amour // qui pousse le soleil et les autres étoiles ». (Le Paradis, chap. XXXIII, fin ; trad. fr. déjà citée)

C’est cet état d’esprit qui subsiste sur une plus petite échelle après qu’ait été surmontée la crise du milieu de la vie, et qui se prolonge dans la jouissance de la créativité mûre et de l’œuvre, en pleine connaissance de la mort qui est là sous-jacente : résigné mais non vaincu. Cet état d’esprit est un des critères du succès de l’élaboration de la position dépressive en psychanalyse.

Ce contenu a été publié dans Questions cliniques. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Merci de taper les caractères de l'image Captcha dans le champ

Please type the characters of this captcha image in the input box