Les topiques de Freud (Joël Bernat)

In: « Petit lexique raisonné » in Die Unfähigkeit zu trauern de Alexander et Margarete Mitscherlich, sous la dir. de Françoise Lartillot, Éditions du Temps, 2004, pp. 209-223.

I – Topique / Topik

Selon Freud, la vie psychique se caractérise par trois lieux ou espaces (instances) différenciés par des mécanismes et fonctions propres. Il y a eu deux théories topiques :

-          La première, à partir de 1895, définissait trois instances : inconscient – préconscient – conscient ;

-          Puis, en 1920, la topique précédente est réduite à des qualités et non plus des lieux, puisque la pratique analytique et la clinique ont montré qu’il y a de l’inconscient dans chaque instance. La nouvelle topique définit les lieux psychiques suivants : ça, moi, surmoi, dans cet ordre d’apparition lors de la formation de la psyché, mais certaines instances se subdivisent aussi (par exemple, en moi idéal et idéal du moi).

Ces lieux définissent un ensemble de relations intrapsychiques. Mais, pour Freud, ils conditionnent tout autant les relations interpsychiques (terme préférable à celui d’intersubjectif ou d’interrelationnel afin d’indiquer précisément que ce qui règle et organise une relation entre deux sujets est le plus souvent conditionné par le jeu et la projection des instances psychiques).

Ia. La première topique représentée comme un appartement.

« Nous assimilons donc le système de l’inconscient à une grande antichambre dans laquelle les tendances psychiques se pressent, tels des êtres vivants. À cette antichambre est attenante une autre pièce, plus étroite, une sorte de salon, dans lequel séjourne la conscience. Mais à l’entrée de l’antichambre, dans le salon veille un gardien qui inspecte chaque tendance psychique, lui impose la censure et l’empêche d’entrer au salon si elle lui déplaît. Que le gardien renvoie une tendance donnée dès le seuil ou qu’il lui fasse repasser le seuil après qu’elle a pénétré dans le salon, la différence n’est pas bien grande et le résultat est à peu près le même. Tout dépend du degré de sa vigilance et de sa perspicacité.

« Cette image a pour nous cet avantage qu’elle nous permet de développer notre nomenclature. Les tendances qui se trouvent dans l’antichambre réservée à l’inconscient échappent au regard du conscient qui séjourne dans la pièce voisine. Elles sont donc tout d’abord inconscientes. Lorsque, après avoir pénétré jusqu’au seuil, elles sont renvoyées par le gardien, c’est qu’elles sont incapables de devenir conscientes : nous disons alors qu’elles sont refoulées. Mais les tendances auxquelles le gardien a permis de franchir le seuil ne sont pas devenues pour cela nécessairement conscientes; elles peuvent le devenir si elles réussissent à attirer sur elles le regard de la conscience. Nous appellerons donc cette deuxième pièce : système de la préconscience. Le fait pour un processus de devenir conscient garde ainsi son sens purement descriptif. L’essence du refoulement consiste en ce qu’une tendance donnée est empêchée par le gardien de pénétrer de l’inconscient dans le préconscient. »[1]

II – Moi /Ich – et quelques uns de ses mécanismes

Cette instance n’est pas seulement le lieu de la conscience, car elle se subdivise en une partie préconsciente (par exemple, le lieu du langage) et inconsciente (par exemple, les mécanismes de défense). C’est aussi le lieu du narcissisme, des idéaux, des identifications et le réservoir de libido qui est envoyée sur des objets pour les investir.

Le moi est l’instance qui assure l’auto-conservation de soi, et il est déterminé par ce qu’il a vécu, c’est-à-dire l’accidentel et l’actuel[2]. La pulsion de mort constitue sa part la plus inconsciente, définie dans « Au-delà du principe de plaisir »[3] et développée par la suite sous son aspect de mécanisme source de la négation.

Freud décrira le moi comme une sorte de héros tragique, puisqu’il est situé entre de puissants maîtres qu’il doit servir malgré leurs exigences contradictoires : les revendications pulsionnelles du ça, celles du monde extérieur et de la réalité, et celles du surmoi. Malgré ce que l’on peut croire, le moi n’est pas maître dans sa propre maison, ainsi que Freud a pu le décrire :

« L’homme, quelque rabaissé qu’il soit au-dehors, se sent souverain dans sa propre âme. Il s’est forgé quelque part, au cœur de son moi, un organe de contrôle qui surveille si ses propres émotions et ses propres actions sont conformes à ses exigences. Ne le sont-elles pas, les voilà impitoyablement inhibées et reprises. La perception intérieure, la conscience, rend compte au moi de tous les processus importants qui ont lieu dans l’appareil psychique, et la volonté, guidée par ces renseignements, exécute ce qui est ordonné par le moi, corrigeant ce qui voudrait se réaliser de manière indépendante (…).

« Dans certaines maladies, et, de fait, justement dans les névroses que nous étudions, il en est autrement. Le moi se sent mal à l’aise, il touche aux limites de sa puissance en sa propre maison, l’âme. Des pensées surgissent subitement dont on ne sait d’où elles viennent ; on n’est pas non plus capable de les chasser. Ces hôtes étrangers semblent même être plus forts que ceux qui sont soumis au moi ; ils résistent à toutes les forces de la volonté qui ont déjà fait leurs preuves, restent insensibles à une réfutation logique, ils ne sont pas touchés par l’affirmation contraire de la réalité.

« La psychanalyse (…) peut dire au moi : « Il n’y a rien d’étranger qui se soit introduit en toi, c’est une part de ta propre vie psychique qui s’est soustraite à ta connaissance et à la maîtrise de ton vouloir. C’est d’ailleurs pourquoi tu es si faible dans ta défense; tu luttes avec une partie de ta force contre l’autre partie, tu ne peux pas rassembler toute ta force ainsi que tu le ferais contre un ennemi extérieur » (…) ». [4]

IIa. Identification / Identifizierung

La construction de la personne humaine et de son identité s’opère en partie grâce au processus de l’Identification, processus qui indique le souhait d’être comme un autre, en tout ou en partie. Processus que Freud différencie de celui de l’Investissement d’objet qui vise, lui un avoir comme l’autre et donc énonce une envie.

Le moi est ainsi constitué d’une multitude d’identifications, chacune installant à l’intérieur (du moi) un fragment d’un autre moi. Nous sommes ainsi constitués d’une mosaïque d’objets externes et étrangers devenus internes.

«  (…) l’identification n’est pas simple imitation, mais appropriation fondée sur la prétention à une étiologie commune : elle exprime un « tout comme si » et se rapporte à un élément commun qui demeure dans l’inconscient »[5] car le mécanisme qui la constitue est inconscient (c’est celui de l’introjection).[6] L’identification succède, généralement, à un investissement d’objet par la libido (avoir comme) auquel le sujet a du renoncer du fait de l’impossibilité de le réaliser concrètement (par exemple, si je n’ai pas réussi à avoir le pouvoir, je peux être identifié à un puissant dans l’illusion d’être comme lui).

Il faut différencier l’identification, qui se fait à des objets, de l’intériorisation qui est celle d’une relation intersubjective, et de l’incorporation qui, si elle porte sur des choses, confond la relation et l’objet.

Mais il y aussi plusieurs modes d’identification. Pour exemple :

-          celle qui enrichit et constitue progressivement le moi et l’identité d’un sujet, et qui le plus souvent porte sur un aspect de l’objet (par exemple, l’identification à un maître : sa façon de parler, sa cravate, etc.) ;

-          celle qui met un objet à la place du moi : par exemple, l’objet « leader » est substitué à l’Idéal du moi ;

-          et l’identification à l’agresseur : c’est un mécanisme défensif qui intervient dans des situations assez extrêmes de souffrance physique ou psychique et qui permet, au lieu de subir passivement son bourreau, en s’identifiant à lui, de devenir activement agresseur ou d’en partager l’agressivité (par exemple, dans un état tyrannique imposant d’importantes privations, par l’identification au tyran je ne suis plus victime mais agresseur et j’ai l’illusion de sauver mon existence).

IIb. Idéal du moi / Ichideal (& moi idéal / Idealich)

L’idéal du moi a une préhistoire représentée par le moi idéal dont une des représentations les plus claires serait celle de « Sa Majesté le Bébé » : c’est-à-dire un temps où, dans ce que Freud a nommé « narcissisme primaire », le bébé se sentait parfaitement aimé, soigné et tout-puissant.[7] Il était son propre objet d’amour, à l’image de Narcisse. Puis ce temps disparaît, et tel un « paradis perdu », le sujet cherche au long de sa vie à retrouver ce sentiment, figuré après-coup en un idéal dont le désir nostalgique (Sehnsucht) reste très puissant.

Dans ses tentatives de retrouver cet état, et sous l’influence des exigences externes et internes, se construit peu à peu une autre forme, celle de l’idéal du moi.

L’Idéal du moi correspond alors à la façon dont le sujet doit se comporter pour répondre à l’attente de l’autorité : mais, ici, le sujet – ou plutôt son moi – s’y soumet par amour, et non pas par crainte d’une punition comme cela est le cas face au surmoi. Cet Idéal du moi a une origine narcissique[8] en ce qu’il représente, de façon idéale, les réalisations attendues effectivement par un sujet, ou le modèle auquel un sujet cherche à se conformer. C’est un lieu psychique où converge ainsi un idéal narcissique (« Ah, si j’étais parfait, on m’aimerait et je m’aimerais enfin ! »), des exigences libidinales (être beau, intelligent, riche, etc.), et des exigences culturelles provenant tout d’abord d’une identification aux parents, qui, par substitutions successives, devient une identification à des idéaux collectifs, représentés par un groupe ou une personne telle que le leader – qui incarnent (imaginairement) cet idéal : mais cela fait du leader un fragment de la psyché du sujet, d’où son pouvoir (interne et quasi hypnotique) sur le sujet. Pour Freud, le fanatisme, l’hypnose ou l’état amoureux représentent trois cas où un objet extérieur (le chef, l’hypnotiseur, l’aimé) vient occuper la place de l’idéal du moi.

Le leader représente une « forme hypnotique » en ce qu’il incarne ou figure au plus près l’idéal du moi d’un sujet (qui, n’arrivant pas à réaliser son idéal, le projette sur un leader, personne ou groupe ou système – de pensée par exemple -). Dès lors, le sujet va se soumettre au leader comme il se soumettait à son idéal, ce qui a pour effet de répéter un interdit de penser : c’est le leader qui pense pour lui. Cette situation ne fait que reproduire la source infantile et le destin de l’interdit de penser premier (par exemple, adhérer à la fable de la cigogne qui apporte les bébés, n’est possible que si l’on se soumet à l’interdit de penser qui est donné en même temps que la fable).

Mais cette soumission a un avantage : elle est déculpabilisante (« ce n’est pas moi qui a pensé cela – je n’ai fait qu’obéir ») : ce qui n’est pas faux, puisque la pensée et la possibilité critique sont inhibées et interdites. C’est cette situation que l’on observe dans chaque « masse », quelle soit politique, religieuse ou militaire (et c’en est même une condition preincipale), et que l’on peut étendre sans difficulté à toute adhésion massive à une théorie, fut-elle scientifique.

IIc. Travail de deuil / Trauerarbeit

Suite à la perte d’un objet d’attachement (personne, situation, etc.), processus intrapsychique qui permet le détachement, non plus subi mais actif, du sujet par rapport à cet objet.

Freud introduit cette notion en 1915, dans son texte « Deuil et mélancolie – Trauer und Melancholie »[9], reprenant des éléments déjà relevés, aussi bien dans la clinique que dans la vie normale. En effet, un certain travail psychique se repère dans les états traumatiques (quels qu’ils soient) : la scène traumatisante est répétée, soit consciemment, soit dans les rêves ou sous forme de cauchemars, de nombreuses fois, jusqu’à ce que la charge affective soit peu à peu réduite puis éliminée. C’est donc un processus psychique qui, s’il se déroule normalement, enlève à chaque répétition, à l’image d’un rabot, cette charge affective liée à l’objet perdu.

Parallèlement, se développe une élaboration psychique au niveau qualitatif, celui des représentations mentales – et non plus des quantités affectives.

Cette double dimension du travail de deuil se remarque par l’état de désintéressement du sujet pour le monde extérieur, signe qu’une grande part de son activité psychique est consacrée ou occupée par le deuil, le sujet semblant tout entier plongé, au début, dans la douleur et les souvenirs jusqu’au point où le moi aurait à prendre une sorte de décision : disparaître avec l’objet perdu, ou bien estimer si la vie a encore quelques intérêts narcissiques, ce dernier choix allant dans le sens d’une sortie du deuil par le renoncement ou l’abandon des derniers liens avec l’objet perdu. Mais ce détachement est laborieux : en effet, il ne se fait pas de façon massive, mais élément par élément : cela signifie que chaque souvenir, chaque désir, chaque culpabilité, etc., en lien avec l’objet perdu, doit être traité séparément, amenant au retrait de libido, d’investissement sur cet objet. C’est un façon de tuer chacun des liens à l’objet (de « tuer le mort »[10]).

Mais le travail de deuil ne réussit pas à chaque fois, essentiellement du fait des liens ambivalents[11] (amour et haine) qui sont les plus difficiles à défaire, et il a y ainsi des « deuils pathologiques », de différentes sortes selon les positions suivantes :

-          le sujet s’accuse de la disparition de l’objet (ce qui va de la simple culpabilité à l’état mélancolique, où le moi s’identifie à l’objet perdu) : ce sont les éléments de culpabilité ou de haine (qui ont existés dans la relation au disparu) qui, ici, se retournent contre la personne propre ;

-          ou bien il nie cette disparition (exposition de photos, vision du mort au coin de la rue, etc.) ou encore l’illusion d’une communication avec le mort (spiritisme) ; une autre forme de négation défensive contre la perte est représentée par un état maniaque (hyperactivité, état festif chronique, orgies, etc.) ;

-          ou il se pense influencé (le sujet a la même maladie que le disparu) : c’est-à-dire que le mort menace de se venger et peut devenir, selon la formule de Mélanie Klein, un persécuteur interne (là aussi, c’est la haine dans la relation passée qui se retourne contre la personne) ;

-          ou il n’arrive pas à réinvestir narcissiquement son existence (dépression), car, selon le vers de Lamartine, « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé »[12] : comme si le disparu avait emporté avec lui tous les liens d’amour possibles, laissant le moi du sujet comme asséché.

IId. Les négations / Negation

Il n’y a pas de négation dans le ça, car c’est un processus spécifique du moi. Notons que Freud emploie le terme allemand de Negation pour spécifier, non pas un processus ou un mécanisme, mais un résultat : par exemple, le moi a posé une négation sur un contenu déjà refoulé, mais il n’y a pas de négation possible, dans le ça, par exemple de la perception sensorielle (qui est toujours inconsciente tant qu’elle n’est pas représentée). Par ailleurs, ces mécanismes de négation n’ont pas lieu une fois, mais sont permanents, c’est-à-dire qu’ils consomment une énergie psychique, sans cesse. Freud a différencié plusieurs mécanismes de négation (essentiellement quatre[13], qui interviennent à différents niveaux d’élaboration psychique) dont deux sont employés par Mitscherlich :

IId1. Le déni (ou désaveu) / Verleugnung

D’abord une remarque : dans la traduction française du texte des Mitscherlich[14], il y a une confusion dans la mesure où Verleugnung fut traduit par négation, terme de Freud habituellement rendu par dénégation. Ceci n’a d’importance que par rapport au fait que ces termes renvoient à des mécanismes fort différents.[15]

Face à une situation traumatisante, le mécanisme du déni permet après-coup d’en effacer et la perception sensorielle et l’affect d’angoisse, c’est-à-dire d’effacer la réalité même de la scène comme si elle n’avait jamais eu lieu.

Si un tel mécanisme est banal dans l’enfance, il devient, à l’âge adulte l’élément de base de la constitution de fétiches et de perversions. Par ailleurs, un élément dénié ne peu pas être repris par le travail de deuil ou encore associé à une culpabilité, puisque c’est comme si il n’avait jamais existé.

Ce mécanisme de négation particulier est l’élément central de la thèse des Mitscherlich, en tant que phénomène collectif ou réaction collective (sinon culturelle[16]) face à des traumatismes : il explique l’absence de signes mélancoliques et de culpabilité ou de douleur, et dès lors l’impossibilité d’un travail de deuil puisque le passé est un comme si il n’avait jamais existé. Sans passé, l’identification au leader peu aisément se déplacer sur un autre leader (ils sont facilement interchangeables)[17]. Les éléments déniés continuent néanmoins leur existence inconsciente dans le ça.

IId2. Le refoulement / Verdrängung

Le refoulement est un mécanisme qui refuse une représentation pulsionnelle par exemple, qui ainsi devient (ou redevient) inconsciente (refoulée dans le ça) mais qui fera retour selon le registre des « formations de l’inconscient » (par exemple, rêve, lapsus, acte manqué, symptôme, etc.). En effet, l’élément refoulé ne cesse de faire retour sous des formes substitutives de compromis, des représentations de remplacement, ce qui implique que le refoulement est sans cesse produit.

Lors du travail de deuil, les éléments refoulés peuvent faire retour dans la conscience et donc être ainsi progressivement élaborés.

 

IIe. sentiment de culpabilité / Schuldgefühl

La culpabilité est le sentiment éprouvé par le moi lorsqu’il est sous l’influence du surmoi. Mais ce sentiment peut être conscient ou inconscient (sous la forme d’un « besoin de punition »). Ce sentiment est alimenté, en grande partie, par les motions de haine refoulées, haine qui se retourne contre le sujet sous la forme de menaces de représailles et de punition (ce qui indique aussi que si la haine n’est pas refoulée et reste consciente, elle sera rarement culpabilisée : par exemple, l’objet de haine désigné par un État et partagé par un peuple permet d’exprimer la haine de chacun sur cet objet sans qu’aucune culpabilité ne vienne l’entraver).

Par ailleurs, la culpabilité, ainsi que la formation du surmoi, doivent beaucoup à l’issue du complexe d’Œdipe et des souhaits de mort envers un des parents. Mais dans ce cas, le complexe oedipien étant refoulé, la culpabilité est inconsciente.

 

IIf. Ambivalence / ambivalenz

L’ambivalence des sentiments indique le fait que dans tout investissement d’objet (personne ou chose), il y a à la fois une dimension d’amour et une dimension de haine (selon le jeu des deux pulsions, Éros et Thanatos). Ces deux dimensions ne sont pas le plus souvent conscientes, l’une d’elles étant refoulée. Ce qui, dans la relation à l’objet, produit deux tendances de sens contraires qui peuvent s’exprimer simultanément (l’exemple le plus courant est celui de l’écart entre ce qui est dit et ce qui est fait, ou encore « je te punis parce que je t’aime », etc.) Le paradigme freudien de l’ambivalence est celui de l’enfant envers ses parents : la haine envers eux est refoulée, ce qui fait que seul le courant tendre reste conscient, mais la haine refoulée fera retour sous la forme du loup ou de la sorcière et deviendra ainsi une source de menace contre l’enfant et une source d’angoisse (celle d’un châtiment : la haine est retournée contre lui, ce qui vient renforcer son refoulement par l’intervention du surmoi.)

 

III – ça / Es

Cette instance psychique de la seconde théorie de l’appareil psychique est la plus ancienne (car première), la plus importante et la plus inaccessible. C’est à partir du ça[18] que se développe peu à peu le moi (sous l’influence du contact avec le monde externe). Sa qualité première est d’être totalement inconscient.

Ce lieu psychique est celui où s’opère une sorte de jonction entre le somatique et le psychique, jonction figurées par des représentants particuliers qui sont nommés pulsions ou affects. De ce fait, cette instance est le réservoir de l’énergie psychique, la libido, dont une partie est déléguée aux deux autres instances.

Le ça peut ainsi être décrit : « son contenu comprend tout ce que l’être apporte en naissant, tout ce qui a été constitutionnellement déterminé, donc, avant tout, les pulsions émanées de l’organisation somatique, et qui trouvent dans le ça, sous des formes qui nous restent inconnues, un premier mode d’expression. » Ainsi, il « représente le rôle du passé, celui de l’héritage »[19], héritage que Freud qualifie de « passé organique »[20], c’est-à-dire une dimension phylogénétique. « Le ça tend à satisfaire les besoins innés, néglige la conservation de la vie comme la protection contre les dangers. Les pulsions sont conservatrices par nature car elles représentent les exigences d’ordre somatique. »[21] Cela veut dire qu’il n’y a en lui aucun indice de réalité et que les pulsions sont au service d’elles-mêmes sans aucune prise en compte de ce qui constitue un sujet. Du fait de ces particularités, les pulsions sont « inéducables » (l’exemple serait celui de la faim : face à cette revendication somatique, le moi ne peut que chercher à apaiser cette tension).

« Sa seule qualité est d’être inconscient, comportant des contenus innés (les pulsions) et des faits acquis dans l’évolution du moi (le refoulé). » [22] Soit la seconde particularité du ça : outre les représentants pulsionnels, viennent s’y ajouter tous les éléments que le moi a pu refouler au cours de son histoire. Mais ces éléments refoulés vont y subir des transformations particulières qui n’ont rien à voir avec les élaborations moïques, puisque le ça « est le royaume de l’illogisme et des processus primaires. » [23] Illogisme est à entendre ici, non pas comme absence de logique, mais comme une logique autre sans lien avec celle de la raison, puisqu’il n’y a ni négation, ni doute, ni réalité, ni temps, etc. Les représentations inconscientes sont régies par les processus primaires selon le principe de plaisir.

Il n’y a donc en lui aucune place pour un sujet – qui est donc vécu, soumis, agi par ces processus – ni pour des représentations de mots ; la seule organisation y est pulsionnelle, à quoi s’ajoute le refoulé qui, lui, vient frayer, structurer cette organisation en une première élaboration, quelques scènes, fantasmes originaires, premières structures d’importance.

IIIa. principe de plaisir-déplaisir / Lust-unlustprinzip

Principe régissant le fonctionnement psychique, selon lequel l’activité psychique a pour but d’éviter le déplaisir et de procurer le plaisir. Pour Freud, la fonction première de la psyché est de lutter contre toute ce qui vient l’exciter (stimuli externes et excitations internes), c’est-à-dire contre ce qui est source de tension, de déplaisir. Le plaisir étant ce qui est éprouvé lors de la réduction de cette tension ou excitation suite à un acte qu’il soit moteur ou psychique.

Son opposé, le principe de réalité n’intervient qu’au niveau du moi, c’est-à-dire qu’il n’a aucune influence sur les contenus du ça.

IIIb. processus primaire / Primärvorgang (et processus secondaire / Sekundärvorgang)

Ce processus est dit primaire en ce qu’il est premier et localisé dans le ça : il se compose de deux mécanismes, la condensation et le déplacement. C’est-à-dire que l’énergie psychique est libre (et non point liée à des représentations spécifiques), pouvant ainsi investir librement des formations de représentations (déplacement) substitutives, ou condensant des représentations inconscientes en un nouvel ensemble (mécanismes repérables dans le rêve par exemple). De ce fait, le plaisir est immédiat et il n’est tenu aucun compte du principe de réalité. C’est la source de la vie imaginaire (fantaisies) et fantasmatique.

À l’inverse, avec le processus secondaire qui régule les représentations des systèmes préconscients ou conscients, l’énergie psychique est canalisée ou fixée à des représentations spécifiques qui, elles, tiennent compte du principe de réalité, ce qui, du coup, ajourne ou diffère l’expérience du plaisir. Ici est la source de la pensée rationnelle.

IIIb. Pulsions de vie (Éros) et de mort (Thanatos) / Lebenstribe & Todestriebe

Dans la dernière conception freudienne des pulsions, Éros regroupe les pulsions sexuelles et les pulsions d’auto-conservation. La visée d’Éros, sa poussée, est celle d’investir des objets nouveaux, de créer des unités (des liaisons ou des liens) toujours plus grandes et de les maintenir. D’une certaine façon, l’on pourrait dire que c’est Éros qui nous pousse vers le monde extérieur, qui alimente par son énergie (libido) la curiosité et la pensée.

À l’opposé, Thanatos est au service de la déliaison, c’est-à-dire du principe de base de la vie psychique : réduire ou supprimer toute forme d’excitation, en défaisant les investissements d’Éros. C’est donc le moteur des mécanismes de négation du moi.

Bien évidemment, dans la vie psychique, ces pulsions ne se présentent pas à l’état « pur » mais son mêlées et ainsi deviennent source de l’ambivalence.

De façon générale, une pulsion se définit en quatre éléments :

-          une source, celle de l’excitation corporelle ;

-          un but, celui de supprimer l’état de tension ainsi créé (but qui est lié au type de la source pulsionnelle) ;

-          une poussée dans la mesure où la psyché est contrainte à produire un travail (la suppression de la tension en proposant un objet de satisfaction) ;

-          un objet qui est visé comme pouvant au mieux satisfaire ce but (l’objet est variable et indifférent, seule sa qualité de satisfaction importe).

IV – surmoi / Über-Ich

Le surmoi, avant d’être isolé comme instance, a connu plusieurs dénominations dans la première conception topique : censure, conscience morale, idéal du moi et sur-moi critique[24] désignant ainsi la partie du moi qui critique, interdit ou punit une autre partie du moi pour ce qu’il pense ou produit. La notion de moi critique, chez les Mitscherlich, est différente et ne relève pas du lexique freudien (nous y reviendrons). Mais les dimensions de conscience morale, de critique et de censure vont devenir des qualités de cette nouvelle instance que Freud définit en 1923.

Le surmoi est la dernière instance à apparaître dans la constitution psychique d’un sujet. Il est le lieu psychique source des interdits moraux que le moi éprouve et subit, et qui, spatialement, « coiffe » le moi (d’où son nom : sur, Über[25]).

La façon même dont le moi éprouve et subit le surmoi comme présence quasi étrangère qui pèse sur lui témoigne de son origine : en effet, sa constitution se fait tout d’abord par l’intériorisation progressive des paroles interdictrices ou limitatrices et des jugements parentaux adressés à l’enfant (qui, dans un premier temps, est totalement soumis au principe de plaisir et donc ne connaît pas de limitations à ses désirs et pulsions). C’est pour cela que le surmoi est :

-          d’une part, essentiellement verbal : dans  « le Moi et le ça », Freud précise que le surmoi ne peut renier ses origines acoustiques, qu’il comporte des représentations verbales et que ses contenus proviennent des perceptions auditives, de l’enseignement et de la lecture ;

-          et d’autre part, il se manifeste au moi en une sorte d’extériorité qui le tutoie : « tu ne dois pas faire cela, tu es nul, etc. » Cette intériorisation des paroles parentales va donc créer les conditions d’un conflit interne, entre moi et surmoi : « j’ai envie de – tu n’as pas le droit, tu ne peux pas ». Il devient « l’instance judiciaire de notre psychisme ».[26]

L’enfant va se soumettre à ces interdits par peur, essentiellement celle de perdre l’amour (et les soins) parentaux. Il sera désormais face à une alternative, quant à ses désirs : se soumettre et les refouler, ou transgresser et risquer la culpabilité et la punition (l’angoisse éprouvée est le signal d’un danger : « mon désir me fait courir le risque, si je le réalise, c’est-à-dire si je transgresse, de perdre quelque chose, l’amour de mes juges internes »). Mais culpabilité et punition, selon les cas de figure, peuvent intervenir avant, pendant ou après la réalisation du désir – ou pas du tout. Enfin, viendra s’ajouter au surmoi son rôle d’héritier du complexe d’Œdipe.

Par la suite, un déplacement s’opère : non plus une figure parentale, mais des figures extérieures à la cellule familiale (le gendarme, l’instituteur/trice, Dieu, l’État, un leader, etc.), tout en conservant le même mode de relation, c’est-à-dire en le répétant. Ici, on entrevoit le rôle important qu’il joue dans l’organisation des relations sociales.

Mais la sévérité d’un surmoi par rapport au moi, en une forme de relation sado-masochiste, n’a rien à voir avec la sévérité réelle des parents : « La sévérité originelle du surmoi ne représente pas ou pas tellement la sévérité subie ou attendue de la part de l’objet mais exprime l’agressivité de l’enfant lui-même à l’égard de celui-ci. »[27] « Les particularités des relations entre moi et surmoi deviennent compréhensibles si on les rapporte aux relations de l’enfant avec ses parents. Ce n’est évidement pas la seule personnalité des parents qui agit sur l’enfant, mais transmises par eux, l’influence des traditions familiales, raciales et nationales, ainsi que les exigences du milieu social immédiat qu’ils représentent. »[28]

Cela indique que nous ne sommes plus, comme pour le ça, dans la configuration d’un héritage organique et phylogénétique, mais dans une transmission, et donc, pour l’enfant, dans un emprunt (inconscient) à autrui, et donc une relation à un autre.

En effet, « il convient d’admettre l’existence du surmoi partout où, comme chez l’homme, l’être a du subir, dans son enfance, une assez longue dépendance. »[1] Dans les Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Freud rappelait que l’institution du surmoi se faisait par identification avec l’instance parentale, ce que traduit le terme d’emprunt, processus plus actif que celui de transmission. Dans ce même texte, Freud précise que l’édification du surmoi ne se fait pas « en fait d’après le modèle des parents mais d’après le surmoi parental : il se remplit du même contenu, il devient porteur de la tradition. »[29] Ce qui indique que ce n’est pas tant l’observation des parents ni le discours éducatif et moral qui constituent le surmoi, mais une identification (inconsciente) à la partie inconsciente du surmoi parental : c’est un point important afin de comprendre que la partie la plus efficiente de la transmission se fait, en fait, à l’insu des sujets.

Cela éclaire l’aspect impersonnel de la morale (par exemple, « tu dois, il faut » et non pas « je ») tel que le surmoi l’impose au moi qui, ainsi mis en accusation interne, éprouvera de la culpabilité, une punition ou un écrasement face à des interdits (ou des inhibitions).

Note sur le « moi critique »

Le surmoi « figure le passé de la civilisation que l’enfant, au cours de ses courtes années d’enfance, est, pour ainsi dire, obligé de revivre. (…) Il réunit en lui les influences du présent et du passé. Dans l’instauration du surmoi, on peut voir, semble-t-il, un exemple de la façon dont le présent se mue en passé (…) »[30] Ce qui permet de comprendre, par exemple, pourquoi un sujet peut être aux prises avec une morale chrétienne tout en appartenant à une famille d’athées depuis des générations. Alors, le projet freudien est celui qu’indique la phrase de Goethe que Freud cite plusieurs fois : « ce que tes aïeux t’ont laissé en héritage, / si tu le veux posséder, gagne-le. »[31] Soit l’indication de s’approprier l’impersonnel et l’intemporel pour l’individuer, l’adapter à soi et à son contexte.

C’est-à-dire que le moi devienne son propre maître dans sa maison, et non plus l’esclave des puissants ça et surmoi : c’est sans doute ce que les Mitscherlich désignent par l’appellation moi critique : un moi devenu capable d’écouter les exigences internes et externes, de les analyser, de les discuter et de les adapter, occupant ainsi un lieu d’où il peut exercer une critique disons positive de ces exigences. Ce qui est une des visées de la psychanalyse pour Freud : « (…) l’action de l’analyse dont le but consiste, non à rendre les réactions morbides impossibles, mais à donner au Moi la liberté de se décider dans un sens ou dans un autre »[32].

Joël Bernat

 


[1] Ibid., p. 6.


[1] S. Freud, Introduction à la psychanalyse (1916), Petite Bibliothèque Payot n° 6, 1969.

[2] S. Freud, Abrégé de psychanalyse (1938), P.U.F. 1967, pp. 4 &6.

[3] S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir » (1920), in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.

[4] S. Freud, « Une difficulté de la psychanalyse » (1917), in Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard, 1971.

[5] S. Freud, L’interprétation des rêves (1900), P.U.F. 1950, p. 115. Voir surtout « Psychologie collective et analyse du moi » (1921) in Essais de psychanalyse, Payot, 1981, où le chapitre VII est consacré à cette question.

[6] Processus qui consiste à transposer, sur un mode fantasmatique, les objets extérieurs et leurs qualités inhérentes dans les diverses instances de l’appareil psychique. Le terme d’introjection est le pendant de celui de projection.

[7] S. Freud, « Pour introduire le narcissisme » (1914), in La vie sexuelle, P.U.F. 1969.

[8] Ibid.

[9] S. Freud, « Deuil et mélancolie », in Métapsychologie, Gallimard 1968.

[10] Selon l’expression de Daniel Lagache in « Le travail de deuil », Revue Française de Psychanalyse, X, 4, 1938.

[11] Présence simultanée dans la relation à un même objet, de tendances, d’attitudes et de sentiments opposés, par excellence l’amour et la haine.

[12] Lamartine, poème « L’isolement ».

[13] Verwerfung (rejet ou forclusion), verleugnung (déni), verdrängung (refoulement), verneinung (dénégation).

[14] A. & M. Mitscherlich, Le deuil impossible, Payot 1972, p. 36 note 1.

[15] Pour mémoire, la dénégation / verneinung (ou encore (dé)négation – Laplanche & Pontalis -, ou négation – Laplanche -), porte sur le dire d’un autre. Ce mécanisme permet à une représentation d’accéder à la conscience mais son affect est refusé et reste donc refoulé ; il n’y aura qu’une reconnaissance intellectuelle. Par exemple : « je ne dis pas cela pour vous faire du mal, mais… » Freud le définit ainsi en 1925 : « Un contenu de représentation ou de pensée refoulé peut donc se frayer un passage à la conscience, à condition qu’il puisse être dénié. La dénégation est une façon de prendre connaissance du refoulé, c’est en fait déjà une levée du refoulement, mais bien sûr, ce n’est pas l’acceptation du refoulé. On voit comment la fonction intellectuelle se sépare ici du processus affectif. À l’aide de la dénégation, seule l’une des conséquences du processus de refoulement est annulée, de sorte que son contenu de représentation n’arrive pas à la conscience. Il en résulte une sorte d’acceptation intellectuelle du refoulé, avec persistance de l’essentiel du refoulement. » Voir « La négation », in Résultats, idées, problèmes, II, P.U.F., 1985.

[16] Qui n’a rien de spécifique à une culture particulière et donc pas à la culture allemande.

[17] Ce qui est comparable à l’amnésie infantile : l’identification aux parents se déplace sur des objets extérieurs comme si les parents n’avaient eu aucun rôle.

[18] Ce terme est repris par Freud à Georg Groddeck.

[19] S. Freud, Abrégé de psychanalyse (1938), P.U.F. 1967, p. 4.

[20] Ibid., p. 86.

[21] Ibid., p. 7.

[22] Ibid., p. 26 (nos parenthèses).

[23] Ibid., p. 33.

[24] Dans l’article « Le moi et le ça » de 1923, in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.

[25] Pensons à l’épée de Damoclès, à l’œil de Caïn ou encore à la crainte des Gaulois que le ciel ne leur tombe sur la tête, ou le sentiment d’être observé, surveillé. Le « démon de Socrate » en serait le premier témoignage (voir Platon).

[26] Nouvelles Conférences sur la psychanalyse (1933), Gallimard 1984.

[27] Malaise dans la civilisation (1930), OCF-P XVIII, P.U.F. 1994.

[28] Ibid., p. 5  (je souligne).

[29] Freud S., Nouvelles conférences, op.cit., pp. 87 & 93.

[30] Abrégé, op. cit., p. 86.

[31] Voir Totem et tabou (1912-13), Pour introduire le narcissisme (1913), Abrégé de psychanalyse (1938) p. 86. Goethe: « Was Du erebt von Deinen Vätern hast, / Erwirb es, um es zu besitzen« , Faust I & II, Paris Flammarion 1984: vers 682-3 de « La nuit »; aussi traduit : « L’héritage qui t’est venu de ton ancêtre,/ Il te faut l’acquérir pour le mieux posséder. » Ou encore, « Ce que tu as hérité de tes pères, / Acquiers-le afin de le posséder ».

[32] « Le moi et le ça », op. cit.

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