Joël Bernat: Les actes psychiques de négation

Les actes psychiques de négation – « les 4 Ver- » : Verwerfung, Verleugnung, Verdrängung, Verneinung. Et aussi : Verzicht, Versagen.

 

Introduction………………………………………………………………………………………………. 2

a – Pour rappel, certaines définitions « cadres » chez Freud :…………………………… 2

b – Quelques précautions :…………………………………………………………………………… 2

1 – Le rejet : Verwerfung……………………………………………………………………………….. 4

1a – Thèse de Freud :  quelque chose a eu lieu et n’a pas trouvé de lieu……………… 4

1 – Refus………………………………………………………………………………………………… 4

2 – Retour……………………………………………………………………………………………….. 4

1907 : Lettre à Jung : Quelques opinions théoriques sur la paranoïa……………………. 4

3 – Acceptation………………………………………………………………………………………… 5

4 – L’effet du rejet : le clivage du moi……………………………………………………………. 5

5 – Autres effets : aliénation et dépersonnalisation……………………………………………. 5

6 – L’hallucination du doigt coupé chez l’Homme-aux-Loups………………………………. 5

Victor Tausk : Contributions à une exposition psychanalytique de la mélancolie……. 6

1b – Thèse de Lacan : La forclusion……………………………………………………………… 7

2 – Le déni (ou désaveu) : Verleugnung…………………………………………………………… 8

2a. Chez Freud…………………………………………………………………………………………… 8

2a1. Une longue perlaboration………………………………………………………………………. 8

2a2. Le mécanisme du déni…………………………………………………………………………. 9

2a3. L’exemple du roi Boabdil……………………………………………………………………… 9

2b. Chez Lacan………………………………………………………………………………………… 10

2c. Un exemple du « retour » du dénié : la formation du fétiche………………………. 10

3 – Le refoulement : Verdrangung……………………………………………………………….. 11

Le temps du refoulement…………………………………………………………………………… 11

4 – La dénégation : Verneinung……………………………………………………………………. 11

5 – Le renoncement : Verzicht………………………………………………………………………. 13

II. a – Le renoncement face au réel………………………………………………………………. 13

II. b – Le renoncement névrotique………………………………………………………………… 13

II.  c – Le renoncement comme effet de l’analyse……………………………………………. 14

II.  d – Le renoncement comme éthique scientifique du psychanalyste……………….. 14

6 – Le refus (ou refusement) : Versagung……………………………………………………… 16

Introduction

a – Pour rappel, certaines définitions « cadres » chez Freud :

1 – La fonction première de la psyché est de supprimer toute excitation ; « le système nerveux est un appareil auquel est impartie la fonction d’éliminer les stimulus qui lui parviennent, de les ramener à un niveau aussi bas que possible, ou qui voudrait, si seulement cela était possible, se maintenir absolument sans stimulus »[1]. C’est dans ce fil que l’on peut entendre cette autre affirmation freudienne : « Le réflexe reste le modèle de toute production psychique »[2]. Freud donne là une base neurophysiologique à des mécanismes psychiques ;

2- Il n’y a pas de « non » dans l’inconscient, c’est-à-dire pas de négation. Notons que Freud emploie le terme allemand de Negation pour spécifier, non pas un processus ou un mécanisme, mais un résultat : par exemple, le moi a posé une négation sur un contenu déjà refoulé, mais il n’y a pas de négation possible, dans l’inconscient, par exemple de la perception sensorielle, qui reste toujours inconsciente. Il y a donc à différencier le mécanisme général qui vise à la suppression de l’excitation, de ce qui en est une élaboration seconde, plus psychique que neurologique, c’est-à-dire les mécanismes de négation ; de plus, il y a une différence topique entre ces mécanismes et la première assertion ;

3- Les négations sont indissociables du système Perception-Conscience dans le sens où elles se situent en des temps et des lieux différents du trajet de la perception à la représentation, et de la représentation à la « représentation consciente ». Depuis l’enseignement de Franz Brentano, son professeur de philosophie à l’Université, en passant par l’Esquisse, le schéma du chapitre VII de l’Interprétation des rêves, L’Inquiétante étrangeté, Note sur le bloc-magique, Un souvenir sur l’Acropole, pour n’en citer que quelques-uns, Freud s’est toujours intéressé à l’élaboration de la perception en représentation tout autant qu’aux réfutations qu’elle subit sur ce parcours ;

4 – Enfin, rappelons qu’une négation n’est pas un acte psychique unique, mais qu’il est sans cesse produit, maintenu, voire renforcé par d’autres formations, ce qui implique une dépense d’énergie permanente.

b – Quelques précautions :

 1 – La difficulté qui se présente, lorsque l’on tente de définir ces mécanismes de négation, est liée au fait qu’ils ne sont pas apparus de façon achevée ou définitive dans les écrits de Freud, c’est-à-dire que leurs élaborations courent sur plusieurs années. Se référer à ce qu’il dit par exemple du refoulement en 1900, fait l’impasse sur les élaborations de ce mécanisme par la suite, ce qui peut prêter à bien des confusions.

On peut opérer, pour illustrer ce point, un premier repérage de ces différents temps d’élaboration dans le texte freudien :

- le rejet apparaît dès 1894 dans Les psychonévroses de défense ;

- le déni est présent dès les Études sur l’hystérie de 1895 ;

- en 1905, refoulement et rejet sont différenciés par une seule question d’intensité : le rejet est un « refoulement réussi » ou complet, puisqu’il touche et la perception ou la représentation, et l’affect ;

- en 1918, le refoulement est différencié du déni et du rejet, ces derniers étant équivalents jusqu’en 1924 ;

- en 1925, Freud définit la Verneinung, la dénégation ou négation, en même temps qu’apparaît le terme de Bejahung, affirmation ;

- enfin, c’est en 1927, qu’il isole le déni comme spécifique de la perversion, le rejet étant, lui, réservé à la psychose.

Pour preuve, voici quelques extraits de ce que Freud écrit à des époques différentes :

1894 : il y a un type de défense qui diffère du refoulement : « … ayant beaucoup plus d’énergie et de succès, qui consiste en ceci que le moi rejette la représentation insupportable en même temps que son affect et se comporte comme si la représentation n’avait jamais abordé le moi. Mais, au moment où ceci a réussi, la personne se trouve dans une psychose que l’on ne peut guère classifier que comme « confusion hallucinatoire » » (ce qui deviendra la définition du déni).

1908 : dans «Les Théories sexuelles infantiles», Freud écrit, au sujet de l’enfant, que «L’insuccès de l’effort de pensée facilite le rejet et l’oubli » d’une théorie sexuelle infantile : mais ici, il s’agit du refoulement.

1911 : Freud parle indifféremment du déni de la réalité dans la névrose, la psychose et les rêves.

1911 : « ce qui a été intérieurement supprimé fait retour de l’extérieur » dans la paranoïa.

1915 : « Dans la schizophrénie (…) le doute ne manquera pas d’émerger en nous quant à savoir si le processus nommé refoulement a encore quoi que ce soit de commun avec le refoulement dans les névroses de transfert. »

1918 : « Un refoulement est quelque chose d’autre qu’un rejet ».

1924 : « La névrose ne dénie pas la réalité, elle veut seulement ne rien savoir d’elle ; la psychose la dénie et cherche à la remplacer. »

1927 : le fétichiste opère un déni de la représentation (le pénis de la mère auquel l’enfant a cru, et que le fétiche vient remplacer de façon substitutive).

Freud emploie le déni car c’est l’affect qui est concerné, ce n’est donc pas un refoulement (qui porte sur la représentation).

 2 – S’il y a bien chez Freud, vers la fin de son œuvre, l’indication d’une prédominance (et non d’une primauté) d’un mécanisme par rapport à une pathologie (refoulement et névrose, rejet et psychose, déni et perversion), ces liens doivent être tempérés, ou du moins dégagés de ce qu’en fit le structuralisme par la suite : pour Freud, il peut coexister des dénis ou des rejets par exemple dans la névrose (bouffées délirantes, épisodes hallucinatoires, etc.)[3]. C’est le cas chez l’Homme aux Loups avec l’hallucination du doigt coupé. C’est-à-dire que chez un même individu, certains éléments peuvent être rejetés, d’autres déniés, et d’autres refoulés.

 3 – Chaque acte de négation est suivi de deux opérations particulières :

-          la création d’une double inscription (sur un plan topique) : pour exemple, « le rejet est toujours doublé d’une acceptation ; deux attitudes opposées, indépendantes l’une de l’autre, s’instaurent, ce qui aboutit à un clivage du moi »[4], sans omettre qu’à ce moment là, le clivage du moi existe aussi bien dans la psychose, la perversion ou la névrose ;

-          cette double inscription produit un mode spécifique de retour de l’élément nié ;

-          cet aspect du retour est à relier, pour la pratique, avec la notion de « noyau de vérité ».

Ces aspects sont essentiels pour une certaine conception de la cure, de même pour ce qu’il en est de l’interprétation.

1 – Le rejet : Verwerfung

1a – Thèse de Freud :  quelque chose a eu lieu et n’a pas trouvé de lieu…

1 – Refus

Ce terme de rejet est employé très tôt par Freud (1894) du fait de son emprunt, en fait, à la philosophie et notamment aux cours de Franz Brentano[5] auxquels il assistait assidûment ; le rejet est celui d’une perception et de son affect, non attribuées[6], dont il ne peut ainsi y avoir de re-présentation ou de symbolisation.

Le rejet est un refus majeur, car la perception est rejetée dans un « extérieur », mais attention, une « extériorité psychique », comme si elle n’avait jamais existée ; il n’y a pas de jugement d’attribution possible (au niveau du moi), et cette perception (stimuli externes ou internes) ainsi manquante, est éprouvée comme si c’était du « réel » (seule une attribution en ferait une réalité – psychique).

2 – Retour

Le rejeté ne cessera de faire retour par exemple sur le mode de l’hallucination, c’est-à-dire dans et par les processus primaires uniquement : la non-attribution empêche le travail des processus secondaires de symbolisation. C’est donc une expulsion « primaire » au sens où il n’y a que du processus primaire.

C’est ainsi que le psychotique ne dit pas : « j’ai rêvé », mais : « il y a eu des présences cette nuit » ; le rejet fait l’impossibilité du « je » (ce qui serait une attribution) et crée le « on », celui de la persécution par exemple, un « on » non identifiable ou impersonnel, du fait, et rendant compte, de l’ « extériorité psychique ».

Si ce mécanisme spécifie particulièrement le fonctionnement psychotique, Winnicott[7] a pu décrire le moment où, chez le petit enfant, l’intégration du moi n’est pas capable d’englober quelque chose ; le rejet est ce qui lui permet de ne pas éprouver une « agonie primitive », l’effroi ou la détresse, et ce moment restera dès lors comme non éprouvé. Ce qui ferait du rejet une défense première et non systématiquement psychotique chez l’enfant, ou encore, organisant le noyau psychotique de toute personnalité, et pouvant indiquer quelque chose quant aux affirmations de Freud sur la présence possible de délires comme d’hallucinations dans les structures névrotiques.

1907 : Lettre à Jung : Quelques opinions théoriques sur la paranoïa[8]

Donnée fondamentale à peu près celle-ci : chez une personne féminine

- surgit le désir du commerce avec l’homme.

- Il subit le refoulement

- et réapparaît sous la forme suivante : on dit au-dehors qu’elle a le désir, chose qu’elle nie.

(Ou bien : ce commerce a eu lieu nuitamment contre son gré. Mais cette forme n’est pas la forme primaire.)

Qu’est-il arrivé dans cette espèce de refoulement et de retour caractéristique de la paranoïa ?

- Une idée – le contenu du désir – a surgi et est restée,

- est devenue consciente,

- mais cette idée née à l’intérieur a été projetée à l’extérieur,

- elle revient comme une réalité perçue,

- contre laquelle le refoulement peut à présent de nouveau s’exercer comme opposition.

- Le crédit a été refusé à l’affect du désir,

- et lors de son retour apparaît un affect contraire, hostile.

- Ce qui nous parvient à l’extrémité P rencontre immédiatement la croyance,

- ce qui est produit endopsychiquement soumis

- à l’épreuve de réalité, qui consiste en une réduction aux P,

- et à la tendance au refoulement, qui est directement dirigée contre les qualités de déplaisir des sentiments.

- Le simple retrait des investissements d’objet dans le moi – dans l’auto-érotique – existe [aussi], sous forme d’un processus organique avec transformation des affects (en déplaisir), dans ce qu’on appelle l’hypochondrie. Ce n’est que l’utilisation de ce mécanisme à des fins de refoulement qui donne la paranoïa.

- L’hypocondrie est donc à la paranoïa dans un rapport analogue à celui qu’a la névrose d’angoisse, à fondement purement somatique, avec l’hystérie, qui passe par le psychique. L’hypochondrie s’approche bien souvent de la paranoïa, évolue en paranoïa, se mêle à la paranoïa.

3 – Acceptation

« Le rejet est toujours doublé d’une acceptation ; deux attitudes opposées, indépendantes l’une de l’autre, s’instaurent, ce qui aboutit à un clivage du moi. »[9] (je souligne)

qui est différent du clivage intratopique ça/moi dans la névrose. Ce clivage dans le moi, quant à lui, crée donc deux attitudes opposées qui coexistent :

            – l’une tient compte du réel et son exigence (Realforderung)

-          l’autre est sous l’influence des revendications pulsionnelles (Triebanspruch), ce qui détache le moi de la réalité.

4 – L’effet du rejet : le clivage du moi

Le clivage psychotique est cette tension incessante entre le moi du rejet et la chose rejetée en retour.

Quant au délire, nous pouvons l’entendre comme tentative d’attribution de ce qui est rejeté : c’est en ce sens qu’il contient un noyau de vérité (la perception), et c’est de cette reconnaissance dont il s’agit dans le transfert psychotique : le non attribué et donc non éprouvé y fait retour afin d’être éprouvé et attribué puis élaboré, et c’est cela qui saisit le plus souvent l’analyste dans ce et son transfert.

5 – Autres effets : aliénation et dépersonnalisation

Un autre effet du rejet et de son mode de retour est l’Entäußerung, soit devenir autre à soi-même, l’aliénation [10]. Notion qu’il y a à différencier de celle d’Entfremdung (concept que l’on trouve chez Hegel et Marx [11]) et qu’utilise Freud dès le 21 Mai 1894 dans le manuscrit E, soit un processus qui écarte deux éléments, les met en rapport d’étrangement l’un l’autre (et non d’aliénation comme cela fut traduit), pour rendre compte par exemple de ce qui sépare la sexualité physique de la sexualité psychique, dans le même temps où il sépare la réalité externe de la réalité psychique. Dans « Un trouble du souvenir sur l’Acropole », Freud définit la dépersonnalisation (une part du moi propre apparaît comme étrangère) en tant que résultat de ce mécanisme d’aliénation, comme effet du rejet et du clivage :

6 – L’hallucination du doigt coupé chez l’Homme-aux-Loups[12]

Si le destin de la Verwerfung tient aux spécificités des contenus non attribués, on ne doit pas en faire un processus massif mais garder en notre pratique « une attitude non prévenue » : ce qu’illustre évidement le cas de l’Homme aux loups où le rejet d’une perception de la castration n’a pas produit de structure psychotique, tout au plus un élément psychotique. Mais cet épisode montre le mode de retour de ce qui n’a pas été élaboré, et dans ce cas, dans une situation « transférentielle » avec sa nurse.

« Alors que j’avais cinq ans, je jouais dans le jardin à côté de ma bonne d’enfants et avec mon canif je taillais dans l’écorce d’un de ces noyers qui jouent un rôle dans mon rêve. Soudain, je remarquais avec un indicible effroi que je m’étais coupé en deux le petit doigt d la main (droite ou gauche ?). Si bien qu’il n’était plus accroché que par la peau. De douleur, je n’en ressentais aucune, mais une grande angoisse. Je n’osai rien dire à la bonne d’enfants, qui était à quelques pas de là, m’effondrai sur le banc le plus proche et y restai assis, incapable de jeter encore un regard sur le doigt. Enfin, je recouvrai le calme, regardai le doigt en face, et voilà qu’il était tout à fait indemne. »

Ce qui fait ainsi retour sous forme d’hallucination et qui constituerait le « noyau de vérité », dans ce cas la perception rejetée, pourrait être – c’est bien une hypothèse – éclairé par un souvenir de la petite enfance que retrouvera l’Homme-aux-Loups dans une séance avec sa seconde analyste, Ruth Mack Brunswick[13] :

2 février 1930 : « Un fragment du matériel analytique en lien avec les relations du patient à sa Nania (…) est peut-être l’élément le plus important qui vint au jour durant nos seize heures d’un travail analytique des plus concentrés. Ce fragment est un souvenir qui est apparu soudainement, et qui était totalement inconnu du Professeur Freud et de moi, tout comme du patient, lors de nos analyses précédentes. Le patient est très petit, moins de trois ans, presque sûrement moins de deux ans et demi. (…) Il va aux toilettes avec sa Nania. Ces toilettes semblent avoir deux sièges, quoique cela ne soit pas sûr. De toutes façons, le patient et sa Nania vont déféquer ensemble. Le patient est constipé – comme il le fut toute sa vie adulte ; il reçut quotidiennement des lavements administrés par un domestique masculin. Sa Nania essaye de l’aider à déféquer ; elle introduit un doigt dans son anus, et lui apprend qu’en pressant avec le doigt d’une certaine façon, la défécation sera plus facile.

Nous nommerons cela une masturbation anale d’un petit garçon par sa nurse. »

Il serait possible que ce doigt soit celui qui fait retour dans l’hallucination, alors que le souvenir reste masqué du fait d’un rejet de la perception (le doigt de Nania dans l’anus du petit Sergueï).

Avec « L’homme aux loups », Freud montre que le rejet n’est pas qu’un mécanisme strictement psychotique ; celui-ci fonctionne aussi bien dans l’enfance que dans la névrose. Sergueï rejette la castration au sens de la Verwerfung (mais le rejet n’est pas encore bien différencié du refoulement à ce moment de l’œuvre), ce qui constitue le courant le plus ancien chez lui et qui fait notamment retour dans l’hallucination du doigt coupé ; dès lors en reste-t-il donc à une représentation anale du coït et ne veut rien savoir de la castration « au sens du refoulement » : avec ce courant psychique, il n’y a pas d’admission, d’attribution de la perception de la castration, et ce courant restera le plus profond, inconscient, et déterminera sa position homosexuelle. Or, comme le fait remarquer Freud, et c’est là tout l’intérêt de cette observation qu’il ne cessera de reprendre jusque en 1938[14], d’autres courants coexistent : l’un, plus tardif, fait que la castration est reconnue comme fait ; s’il se rebelle en un premier temps, il y cède et cela l’amènera à se consoler avec une fantasmatique masculine de féminité comme substitut, toute inscrite en ses intestins. L’on voit ainsi qu’une même perception peut être rejetée, tenue pour non advenue, et peut coexister avec son attribution, et selon le clivage, déterminer une autre dimension du fonctionnement psychique.

Victor Tausk : Contributions à une exposition psychanalytique de la mélancolie[15]

Les idées délirantes nihilistes de la mélancolie, qui se rapportent au corps de l’individu, ont leur pendant dans le mécanisme bien visible de la démence consistant à représenter des tournures de langage par l’entremise d’un organe. Dans la mélancolie, les hallucinations relatives à l’estomac, aux intestins et à l’odorat prédominent

1b – Thèse de Lacan : La forclusion

Pour Lacan, la Verwerfung crée la non existence : il n’y a pas de symbolisation et par conséquence, cela implique le retour hallucinatoire de la perception refusée dans la « réalité » ; cette non existence par expulsion constitue le Réel (et sans doutes les résistances transférentielles de l’analyste face à ce réel) : c’est une expulsion « primaire » impliquant, par clivage, un réel extérieur au sujet. Mais en faire une forclusion, sans reprise possible, est peut-être lié à la non saisie de ce qui est en jeu, la question de l’attribution, non saisie qui en retour vient peser dans son élaboration théorique (par exemple, soutenir l’absence de transfert dans la psychose) ; ce dont témoigne le changement de termes, de rejet à forclusion, voire Forclusion.

Selon Lacan, « Défaut qui donne à la psychose sa condition essentielle, avec la structure qui la sépare de la névrose »[16].

L’hallucination du doigt coupé. Le terme freudien signifie « rejet ». Lacan a fini par la traduire par « forclusion ». Cette option met l’accent sur cette caractéristique : ce qui a été rejeté ne peut plus faire retour au lieu même d’où il a été exclu.

Le symbolique, où il a été admis primitivement. La forclusion porte donc sur le signifiant. [17]

Tiré du vocabulaire juridique, où il désigne la déchéance d’un droit qui n’a pas été exercé dans les délais prescrits, le terme de forclusion a été introduit dans le langage psychanalytique contemporain par Jacques Lacan pour traduire le mot freudien Verwerfung , très précisément dans le cadre d’une théorie de la psychose, la forclusion constituant même le mécanisme originaire de cette dernière.

Le troisième sens du terme chez Freud est celui que Lacan traduira par forclusion. Bien qu’il se trouve dès 1894 dans «Les Psychonévroses de défense» (Névrose, psychose et perversion , 2e éd., Paris, 1973), Lacan l’exploitera à partir d’un moment important de l’étude du cas Schreber, moment où Freud tente de définir un mécanisme propre à la psychose paranoïaque

la forclusion annule, abolit (par une Aufhebung ) telle ou telle représentation. Freud écrivait déjà dans «Les Psychonévroses de défense» : «Il existe [dans la psychose] une sorte de défense bien plus énergique et bien plus efficace qui consiste en ceci que le moi rejette [verwirft ] la représentation insupportable et son affect et se conduit comme si la représentation n’était jamais parvenue au moi.»

La forclusion est ce temps originaire où le sujet se coupe définitivement l’accès à une réalité, qui sera dès lors de l’ordre du «réel» et du non-symbolisable au sens que Lacan donne à ces termes. Cela correspond à ce que décrit Freud à propos de Schreber : «Il n’était pas juste de dire qu’un sentiment réprimé à l’intérieur ait été projeté à l’extérieur ; nous voyons toujours que ce qui a été aboli à l’intérieur revient à l’extérieur.»

Pour Lacan, la Verwerfung  est la forclusion du Nom du Père : elle coupe l’accès à l’ordre du symbolique, à la métaphore paternelle et à la fonction signifiante du phallus ; elle empêche le sujet de symboliser la castration («D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose», in Écrits ).

v

2 – Le déni (ou désaveu) : Verleugnung

v

2a. Chez Freud

2a1. Une longue perlaboration

La meilleure façon de saisir ce mécanisme de négation, est de suivre le mouvement d’élaboration de Freud au fil de ses écrits, dans la mesure où ce mouvement même est éclairant :

- de 1905 à 1908, Freud élabore sa théorie de la sexualité infantile et fait le constat suivant : « L’enfant refuse l’évidence, refuse de reconnaître l’absence de pénis chez la mère. Tous les êtres humains sont comme lui, pourvus d’un pénis. Voyant les parties génitales d’une petite soeur, il dira : « C’est encore petit… » ». S’agissant ici du garçon, le déni est inscrit comme « anodin » dans l’enfance, c’est-à-dire sans conséquences pathogènes, du fait essentiel que la perception est déniée momentanément – ce qui ne sera pas le cas chez l’adulte ;

- en 1911, Freud utilise toujours indifféremment le déni de la réalité dans la névrose, la psychose et les rêves ;

- c’est en 1918 que le refoulement est différencié du déni et du rejet, ces deux derniers étant équivalents jusqu’en 1924. Pour exemple : « La névrose ne dénie pas la réalité, elle veut seulement ne rien savoir d’elle ; la psychose la dénie et cherche à la remplacer. » L’on voit que l’écart qui est ici relevé (entre névrose et psychose) est celui du remplacement d’un fragment de réalité perçue dans la psychose, ce qui n’est pas le cas dans la névrose ;

- dans « L’organisation génitale infantile »[18] de 1923, Freud reste sur son affirmation précédente (1905) mais la précise avec de nouveaux termes : « Pour l’enfant, un seul organe génital, l’organe mâle, joue un rôle : c’est le primat du phallus. » Mais Freud affirme que le déni, dit normal durant la phase phallique (phase où le petit enfant est ignorant des organes génitaux féminins), ne l’est plus à partir du moment où il se prolonge au-delà de cette phase. Le garçon, car il s’agit de lui, dénie le manque de pénis chez la fillette, puis élabore ce manque comme résultat de la castration (c’est une théorie sexuelle infantile) ;

- 1924, dans « La réalité dans la névrose et la psychose »[19], Freud apporte une précision : le déni porte sur une réalité extérieure – et sa perception – (là où le refoulement porte sur une réalité psychique). Le déni de la réalité est pensé comme étant le premier temps de la psychose, là où le névrosé refoule seulement par exemple une exigence de la réalité. Comme on le voit, le déni, à ce moment-là, est associé bien plus à la psychose qu’à la perversion. Ce qu’indique ici Freud est l’antériorité (dans le système perception – conscience) du mécanisme de déni sur celui du refoulement : ce dernier porte, en effet, sur une représentation, c’est-à-dire sur une perception élaborée psychiquement, alors que le déni frappe le perçu avant toute représentation ;

- en 1925, dans « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes »[20], Freud répète que ce processus du déni n’est ni rare ni dangereux chez l’enfant, mais déclenche une psychose chez l’adulte ;

- 1927 est un « tournant », avec le texte sur « Le fétichisme »[21] qui vient conclure des années d’études : le fétichiste perpétue une attitude infantile en faisant coexister deux attitudes incompatibles : déni et reconnaissance de la castration, d’où un clivage du moi. Le fétichiste opère donc un déni de la perception (celle où la mère n’a pas le pénis auquel l’enfant a cru), et, dans un second temps, le fétiche vient remplacer de façon substitutive cette perception de l’absence par une représentation de la présence, celle, par exemple, de la mère pénienne : l’on pourrait parler ici de « retour du dénié ». C’est avec cette étude « conclusive » sur la question du fétichisme que Freud va différencier le déni comme mécanisme central dans la formation des perversions, de celui du rejet, central dans les cas de psychoses. Mais c’est aussi à partir de cette date que la notion de clivage du moi[22] va prendre une importance particulière ;

- 1938, avec « Le clivage dans le moi dans les processus de défense »[23] et l’Abrégé de psychanalyse[24] Freud rappelle la coexistence de deux défenses du moi et donc de deux dimensions opposées dans le moi : le déni de la castration et sa reconnaissance, et non plus un seul conflit topique moi-ça ; le déni est une défense contre une réalité externe et sa perception.

2a2. Le mécanisme du déni

À partir de ce trajet, tentons de donner une définition, « achevée » selon l’esprit de Freud – c’est-à-dire, ce que nous en supposons.

1 – Le déni est donc un désaveu qui porte sur la réalité d’une perception par les sens ;

2 – cette réalité de la perception est après coup déniée ou désavouée (sinon, ce serait un rejet), ainsi que son affect d’angoisse ; le déni refuse de reconnaître une réalité traumatisante, mais sur le mode d’une annulation rétroactive ;

3 – cette réalité perçue ou perceptive sera néanmoins élaborée et fera retour, par exemple, sous forme de fétiche (voir infra) :

4 – ce qui signifie que le déni n’opère pas au même temps que le rejet, car il y a eu jugement d’attribution de la perception d’une part, et d’autre part, sous l’effet d’un clivage dans le moi, coexistent cette perception déniée après-coup et sa reconnaissance ;

5 – la perception en question est alors élaborée, ce qui n’est pas le cas dans la psychose, sur le mode d’un compromis par formation substitutive, et produit le fétiche (lieu du retour de la perception et de l’affect d’angoisse), qui, tel le symptôme névrotique, est biface : il témoigne de ce qui a été perçu tout en perpétuant son déni. Cela indique que la formation du fétiche comme compromis tente de réparer le clivage dans le moi, celui qui est créé par la coexistence de la perception déniée et sa reconnaissance ;

6 – l’objet du déni est donc la suppression de la réalité d’une perception de la différence des sexes (et/ou de la castration) pour le maintien de théories sexuelles infantiles (notamment phalliques : la femme ou la mère pénienne/phallique) renforçant, du coup, le déni de la réalité.

2a3. L’exemple du roi Boabdil

Freud donne une illustration de ce mécanisme du déni en 1936 (nous choisissons exprès cette date car, à ce moment-là, la notion est stabilisée dans ses écrits) à son ami Romain Rolland[25] : celle du roi Boabdil.

Abou-Abd-Allah, dit Boabdil, fut le dernier roi maure de Grenade (1487-1491), ville défendue par la forteresse d’Alhama, qu’assiégèrent Isabelle et Ferdinand le Catholique afin d’achever la reconquête de l’Espagne.

La chute d’Alhama signant la perte de Boabdil, ainsi que la perte de l’Espagne pour les Maures, lorsqu’un messager lui apporte la funeste nouvelle, il « ne veut pas la tenir pour vraie » et traite cette nouvelle comme du « non arrivé », ne voulant pas s’en attribuer la perception et la supprime ainsi que sa source, l’organe, en faisant décapiter le messager ; si l’on fait attention, Freud mets entre guillemets : « ne veut pas la tenir pour vraie », afin de souligner, comme l’indique la note (b) de cette page, la parenté, en allemand, entre wahr haben, tenir pour vrai, et wahrnehmen, percevoir.[26]

Or, l’histoire de Boabdil rapporte que, d’une certaine façon, il finit par percevoir et accepter la perception (cachée derrière la représentation « roi de Grenade »), et que l’attribution eut bien lieu mais par l’intermédiaire d’une parole maternelle (interprétative ?) ; donc Boabdil est obligé de fuir, et au sommet d’une colline où il versait des larmes (colline qui depuis se nomme « Le Soupir du Maure »), en contemplant sa ville tant aimée mais perdue, Ayescha, sa mère, lui dit : « Pleure comme une femme le trône que tu n’as pas su défendre ni en homme ni en roi ! » Et c’est en combattant que, plus tard, Boabdil périra en Afrique….

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2b. Chez Lacan

C’est, disons-le, une des rares notions freudiennes particulièrement absente dans l’œuvre de Lacan. Les trois moments repérables, où Lacan utilise le terme de déni mais en conservant le terme allemand, n’apportent rien de nouveau, Lacan se contentant de redonner des indications de Freud.[27] Pour exemple :

« En fait Freud, quand nous suivons son texte, le souligne, il parle de Verleugnung à propos de la position fondamentale de dénouement de cette relation au fétiche. Mais il dit aussi bien que c’est de la tenir debout, cette relation complexe, comme il parlerait d’un décor, qu’il s’agit – ce sont les termes de cette langue si imagée et si précise à la fois de Freud, qui ici prennent leur valeur. Il dit aussi : « l’horreur de la castration s’est posée à elle-même dans cette création d’un substitut, d’un monument ». Et il dit encore que ce fétiche c’est un trophée. Le mot trophée ne vient pas, mais à la vérité il est là, doublant le signe d’un triomphe, et maintes fois les auteurs à l’approche du phénomène typique du fétiche, parleront de ce par quoi le sujet héraldise son rapport avec le sexe. Ici Freud nous fait faire un pas de plus. » (30/01/57, La relation d’objet).

Quant à se demander pourquoi Lacan n’a pas étudier plus avant la Verleugnung, nous ne risquons pas d’en avoir la moindre idée ! Sinon, cette indication, à méditer… :

« Or, il est un terme que depuis quelque temps j’ai laissé aux tentatives et gustations de ceux qui m’entourent, sans jamais franchement répondre à l’objection qui m’est faite – et qui m’est faite depuis longtemps – que la Verleugnung – puisque c’est le terme dont il s’agit – est le terme auquel il faudrait référer les effets que j’ai réservés à la Verwerfung. J’ai assez parlé de cette dernière, depuis le discours d’aujourd’hui, pour n’avoir pas y revenir. Je pointe simplement ici que ce qui est de l’ordre de la Verleugnung est toujours ce qui a affaire à l’ambiguïté qui résulte des effets de l’acte comme tel. » (15/02/67, La logique du fantasme)

Ce que l’on peut associer avec cet autre fragment :

« Le passage à l’acte n’est donc, par rapport à la répétition, qu’une sorte de Verleugnung avouée, et l’acting out une sorte de Verleugnung déniée. » (L’acte analytique, 28/02/68)

Mentionnons, enfin, la très belle formulation d’Oscar Mannoni, qui résume bien le principe du déni :

« Je sais bien, mais quand même ! »

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Afin d’illustrer le fonctionnement du déni ainsi que ce principe de la double inscription, nous allons nous intéresser à la formation du fétiche.

2c. Un exemple du « retour » du dénié : la formation du fétiche

(à suivre)

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3 – Le refoulement : Verdrangung

Processus de mise à l’écart des pulsions qui se voient refuser l’accès à la conscience. Il existe pour S. Freud deux moments logiques du refoulement : le refoulement originaire et le refoulement proprement dit.

un « refoulement originaire », une première phase du refoulement qui consiste en ceci que le « représentant de la pulsion », qui va faire qu’il y ait représentation, se voit refuser la prise en charge par le conscient. Avec lui est donnée une fixation ; le représentant concerné reste dès lors établi de manière invariable et la pulsion lui demeure fixée. Le second stade du refoulement, le refoulement proprement dit, concerne les rejetons psychiques du représentant refoulé ou bien des chaînes d’idées qui, venant d’ailleurs, se sont associées avec ledit représentant. « Non seulement ces représentations connaissent le même destin que le refoulé originaire mais « le refoulement proprement dit est un refoulement après coup. »

Le temps du refoulement

L’on sait que depuis longtemps Freud tenait le rejet pour un refoulement pleinement réussi, sur le fait qu’il rejetait et la perception et son affect. Une différence majeure réside donc en ce point : suite au jugement d’attribution d’une perception et de son éprouvé, le mécanisme du refoulement va porter sur l’une ou l’autre de ces composantes de l’attribution (et Freud en fera des destins cliniques spécifiques) ; mais, de plus, ce qui est propre au refoulement, c’est qu’il peut porter sur des représentations, donc des élaborations de ces attributions. N’est-ce pas ce qu’il y aurait à entendre quant aux termes de refoulement originaire et secondaire (donc au sens où la perception a été secondarisée par l’élaboration) ?

Le refoulement est un processus analogue dans le domaine logique au jugement de condamnation [28] (Urteilsverwerfung) : un groupe de représentations contre un autre, ceci sous l’emprise du monde réel (Real-forderung) [29] qui amène le moi infantile à se débarrasser des perceptions des exigences pulsionnelles par le procédé de la négation. Mais si une fraction du monde est abandonnée en tant qu’objet, elle se retrouve néanmoins intégrée dans le moi par identification, puisqu’il y a eu jugement d’attribution. C’est avec l’épreuve de la réalité que le moi se prémunit contre la confusion entre perception et restes mnésiques. C’est là le principe du jugement d’existence, mais cela requiert un temps préalable, celui de la perlaboration (voir infra).

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4 – La dénégation : Verneinung

dénégation (Lacan), (dé)négation (Laplanche & Pontalis), négation (Laplanche), du dire d’un autre, à son exigence en tant qu’externe, sa demande comme Forderung. Dénégation marque le temps psychologique mais pas celui logique, grammatical, de la contradiction, ce que négation rend en français.

refuser, en la niant, telle pensée par lui énoncée.

la négation est liée au refoulement.

le jugement étant le substitut intellectuel du refoulement. Freud va montrer le rôle de la négation dans la fonction du jugement. Par le symbole de la négation, la pensée se libère des limitations du refoulement.

 

1925 : « Un contenu de représentation ou de pensée refoulé peut donc se frayer un passage à la conscience, à condition qu’il puisse être dénié. La dénégation est une façon de prendre connaissance du refoulé, c’est en fait déjà une levée du refoulement, mais bien sûr, ce n’est pas l’acceptation du refoulé. On voit comment la fonction intellectuelle se sépare ici du processus affectif. À l’aide de la dénégation, seule l’une des conséquences du processus de refoulement est annulée, de sorte que son contenu de représentation n’arrive pas à la conscience. Il en résulte une sorte d’acceptation intellectuelle du refoulé, avec persistance de l’essentiel du refoulement. »

Le « non « de la dénégation permet une première indépendance par rapport au principe de plaisir, puis au refoulement, permettant ainsi la reconnaissance de l’inconscient, toujours en une formule négative (à ce sujet, voir infra). Reconnaissance d’une représentation, mais sans son éprouvé. La dénégation est le rejet de l’idée qui vient (Einfall) par projection sur l’autre et inversion (effet miroir et source du désir comme Begierde, voir infra) ; dans ce fonctionnement, nous retrouvons encore le processus de négation et contradiction que Freud avait décrit quant au fantasme. Si l’objet n’est pas le même, le mécanisme l’est. Ce qui produit la négation : « je ne veux pas vous offenser, mais je le fais » Nous soulignons ici le clivage entre la volonté et l’agir, car nous retrouvons, comme dans le fantasme, l’énoncé simultané des exigences interne et externe, de l’interdit et du désir. La dénégation est l’énoncé du « non » de la deuxième phase du fantasme, ce qui du coup le dévoile, quand l’interprétation de l’analyste a pu viser la première phase du fantasme, tout comme le pouvoir négateur du mot sur la perception.

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5 – Le renoncement : Verzicht

L’épreuve de la réalité

Lustverzicht, Triebverzicht.

Le terme de renoncement a, en français, une connotation éminemment religieuse, indiquant un impératif moral, surmoïque, visant à une purification de l’âme qui n’existe pas dans l’esprit de Freud : il s’agirait plutôt d’une sorte de purgation de la psyché[30]. En tous cas, le renoncement au sens de Freud n’est pas un impératif moral, même s’il est lié à une éthique de l’analyste ; et encore moins quant au patient ! Par ailleurs, ce terme n’a pas reçu une place claire et fixe dans le lexique de Freud dans la mesure où il apparaît à divers moments et divers lieux dans le système perception-conscience.

II. a – Le renoncement face au réel

   Dans l’Interprétation des rêves, Freud énonce quelques exemples de jugements d’impossibilité, c’est-à-dire de renoncements imposés par le réel et sa contrainte (externe), Realforderung. Par exemple, il est impossible :

- d’avoir le même âge que son père,

- que les enfants soient manufacturés,

- de naître deux fois,

- d’épouser autant de femmes que de membres de la famille,

- ma sœur est ma sœur,

- le passé ne revient pas,

- et l’on doit une mort à la nature.

Autant de jugements que les fantasmes – et une grande part et fonction de la pathologie – peuvent réfuter, non sans apporter, en prime, une satisfaction préliminaire (Vorlust) toute imaginaire. Ce qui vient mettre en opposition fondamentale la puissance de cet imaginaire face à la réalité externe et son épreuve, son éprouvé de frustrations[31], opposition qui va composer la réalité psychique. C’est sur cela que l’invention de la psychanalyse va, entre autres choses, porter : le renoncement aux satisfactions pulsionnelles (sur le mode hallucinatoire du fantasme, par exemple, indépendamment de la réalité), c’est-à-dire l’idéal d’un renoncement au monde de la réalité psychique pour l’admission de celui de la « réalité réelle ».

II. b – Le renoncement névrotique

   Mais les renoncements obtenus par la cure sont différents de ceux imposés par les conflits névrotiques, sources de souffrance et de plainte : nous devrions dire, dans ce cas, qu’il s’agit de renoncements liés à la formation d’un compromis et d’une contrainte interne (celles du ça et du surmoi par exemple). Ainsi, Freud a pu indiquer deux modes de renoncement à la satisfaction pulsionnelle :

- Par peur de la punition, celle de la castration : le danger menace tout le moi du fait de son identification aux organes génitaux (la partie – fétichisée – pour le tout, c’est une Weltanschauung reposant sur des théories sexuelles infantiles ) ;

- Mais aussi par peur de perdre l’objet aimé ou l’amour de l’objet : alors le sujet absorbe l’objet en son moi et l’investit de libido, il devient une partie du moi sous la forme de l’idéal du moi[32]. Le moi se soumet à l’idéal par amour (et non par obéissance comme face au surmoi). L’idéal du moi est l’image dans le moi des objets aimés. Ici, l’on retrouve l’idéal de vie de Dilthey.

II.  c – Le renoncement comme effet de l’analyse

   Nous pourrions faire une longue liste de ce que Freud pose comme renoncements acquis au cours d’une analyse. En parcourant ses écrits, nous pouvons en relever quelques-uns, dont certains sont tout à fait sujets à discussion. Exemple de renoncements :

- à la sexualité infantile et aux théories sexuelles infantiles ;

- à la mère pour le père ;

- au clitoris pour le vagin comme condition d’accès à la féminité selon Freud ;

- au principe de plaisir pour celui de la réalité et donc au fantasme et autres élaborations secondaires ; et au-delà, à la toute-puissance de la pensée ;

- aux bénéfices secondaires de la maladie et du symptôme.

   Mais en quoi ces renoncements se différencient-ils de ceux de la névrose ? Une indication, pouvant éclairer la pensée de Freud sur ce thème, apparaît plusieurs fois dans les Minutes de la Société Viennoise de Psychanalyse : le but à atteindre serait celui d’une répression[33] qui serait un « refoulement conscient » par opposition au refoulementinconscient dont le résultat est une censure. Car, en fait, ce n’est pas le refoulement qui est à l’origine de la névrose, mais son échec[34]. Et c’est cet échec qui produit les symptômes car l’échec du refoulement, et donc le retour du refoulé, entraîne une formation de compromis. Il y a donc à prendre conscience du refoulement de la sexualité et apprendre à la subordonner aux nécessités de la réalité (l’Ananké freudienne) et de la culture (par exemple, en déplaçant la sexualité vers la soif de savoir, source de toute recherche intellectuelle). Ainsi la psychanalyse aiderait à remplacer le refoulement par une répression normale et consciente. Ce qu’indique ici Freud, en 1906, est une opération consciente du sujet, c’est-à-dire non pas imposée par la nécessité ou pour protection, ni une opération à son insu : mais bien celle d’un sujet admettant ses motions pulsionnelles en un moi qui ne serait plus le jouet du ça, du surmoi et du monde externe, les trois tyrans du moi névrosé. Et ce moi serait le maître dans sa maison, jugerait ces motions pulsionnelles à l’aune des réalités, et selon, pourrait les repousser sans refouler, ce qui supprime la formation de symptômes.

   Une autre indication freudienne de renoncement est posée, elle aussi, comme une « visée » de l’analyse : le narcissisme (être amoureux de soi, c’est-à-dire de ses propres organes génitaux) est un stade obligé entre l’auto-érotisme et l’amour d’objet. L’être a ainsi deux objets sexuels premiers : la femme (mère, nurse, etc.) et soi-même, objets auxquels il doit renoncer[35].

II.  d – Le renoncement comme éthique scientifique du psychanalyste

   Ainsi que nous venons de le voir avec la notion de vision-du-monde, le renoncement à opérer, tel un travail de deuil, est indissociable de l’épreuve de réalité, selon le jugement d’existence[36]. Freud pensait le psychanalyste comme « scientifique », ni croyant, ni médecin, ni philosophe[37], au sens d’un sujet acceptant le fragmentaire et renonçant aux visions d’ensemble. « J’ai un talent particulier pour le contentement fragmentaire »[38]. Définition qui, lorsque l’on fait un tour d’horizon, particulièrement en France, semble plus que perdue de vue sinon largement bafouée : psychologie et médecine ont récupéré la psychanalyse pour n’en faire qu’une technique. De là, sans doute, un certain malaise de la psychanalyse…

   Le fragmentaire est l’effet des épreuves successives de la réalité : fragment par fragment, est ce qui définit l’avancée de la science analytique et du scientifique, ce qui exclut la saisie ou l’élaboration d’un Tout. Si la représentation recherchée ne peut être retrouvée dans la réalité, alors elle doit être abandonnée. L’on sait ainsi les nombreux renoncements qui jalonnent l’œuvre de Freud. L’on sait bien qu’il n’hésitait pas à mettre en question sa théorie, et donc sa personne propre, lorsque quelque élément faisant retour via la cure ne trouvait ni place, ni explication : soit lorsque la réalité (clinique) venait contredire la théorie. Pour donner quelques exemples de ces renoncements :

- Avril 1885 : « Le grand tournant de ma vie » et la destruction de quatorze ans de notes. « J’avais écrit beaucoup de notes, elles s’entassent autour de vous comme des sables mouvants autour du sphinx »[39].

- Puis en septembre 1897 le célèbre renoncement à la Neurotica, c’est-à-dire à la théorie de la séduction qui permit le repérage du Proton pseudos, soit le fantasme et la réalité psychique[40].

- Mars 1900 et la démolition des châteaux en Espagne.

- 1915 : destruction des articles de la Métapsychologie, etc.

   Et c’est ainsi que la position scientifique n’est possible qu’au prix d’un renoncement aux exigences narcissiques, et la reconnaissance de sa petitesse par la soumission aux nécessités naturelles : « La science ne constitue-t-elle pas le plus parfait renoncement au principe de plaisir dont notre travail psychique soit capable ? »[41].

   De même en chaque cure : la psychanalyse est sans cesse à réinventer, jamais achevée en tant que technique, ce qui n’est pas une position économique ! Renoncement bien difficile puisque l’on voit des analystes rigidifier un cadre, une technique, voire revenir (régresser) à des méthodes plus économiques comme l’hypnose, les conceptions behaviouristes (le cognitivisme par exemple), les grilles d’interprétation, etc.

   Car, attention, il y a des faux renoncements, c’est-à-dire en fait de simples déplacements : « … Nous ne pouvons renoncer à rien, nous ne faisons que remplacer [vertreten[42]] une chose par une autre ; ce qui paraît être un renoncement est en réalité une formation substitutive ou un succédané »[43].

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6 – Le refus (ou refusement) : Versagung

« Les hommes tombent malades névrotiquement (…) de par le refus (…) » (GW XI, 357, OCF XIV).

Le terme Versagung fut traduit par frustration, terme de la psychologie de l’apprentissage[44], traduction qui, de plus, donne l’idée d’une position passive du sujet, subissant une opération. Or, Versagung n’indique nullement qui refuse : est-ce le sujet qui se refuse, ou qui se voit refuser ?

Cela prend son importance lorsque Freud écrit : « La réalité refuse (ou : se refuse) à la libido la satisfaction » (GW VIII 326). D’autant que l’on trouve chez Freud :

-          tantôt : « Versagung der Befriedigung », « la satisfaction est refusée » ;

-          tantôt : « Versagung der Realität », « la réalité oppose un refus ».

De même trouve-t-on chez lui : Triebversagung, Realversagung, Kulturversagung.

La terminaison –ung désigne en allemand, aussi bien le processus que son résultat (comme le terme Lust).

Notes :



[1] « Pulsions et destins des pulsions » (1915), in OCF-P XIII, P.U.F. 1988, p. 166.

[2] Voir par exemple, L’interprétation des rêves,  p. 456.

[3] Voir « Constructions en analyse » (1937), in Résultats, Idées, Problèmes, tome II, P.U.F 1985.

[4] Abrégé de psychanalyse, chap. VIII, 1938 : mais, ici, dans le texte allemand, Freud n’écrit pas Verwerfung mais Ablehnung Ablehnung , est proche de ce deuxième sens de la Verwerfung  tel qu’on le rencontre par exemple dans l’histoire de «L’Homme aux loups» (1918) à propos de la castration : «Quand je dis : il la rejeta [verwarf ], le sens immédiat de cette expression est qu’il n’en voulut rien savoir, cela au sens d’un refoulement [...] En fin de compte, deux courants contraires existaient en lui côte à côte, dont l’un abominait la castration, tandis que l’autre était tout prêt à l’accepter…» (Cinq Psychanalyses , 1954).

[5] F. Brentano, Psychologie d’un point de vue empirique, 1874, Vrin, Paris, 1944 ; De la diversité de l’être d’après Aristote, Vrin 1992 ; voir aussi Gilson L., La psychologie descriptive de Franz Brentano, Méthode et métaphysique, Vrin 1955, et Assoun P. L., Freud, la philosophie et les philosophes, PUF Quadrige 1995.

[6] Voir lexique : jugement d’attribution.

[7] Voir « La crainte de l’effondrement », in Nouvelle revue de psychanalyse n° 11, Gallimard 1975.

[8] Sigmund Freud / Carl Gustav Jung, Correspondance 1906-1909, t. 1, Paris, Gallimard, 1975.

[9] Voir Abrégé de psychanalyse, op. cit., p. 82.

[10] OCF-P., XIX, PUF 1995. Cette traduction est celle de J. Laplanche.

[11] Marx distingue des « aliénations » (en fait, des étrangements) économique, sociale et philosophique : dans ce cas, il s’agit de la prévalence indue de l’idée sur le réel et de la théorie sur la praxis. Quant à l’étrangement au sens hégélien, voir infra.

[12] P. 83, GW 118.

[13] Voir Ruth Mack Brunswick, à paraître aux éditions InPress. Traduit par nous.

[14] Voir « Le clivage du moi dans les processus de défense », in Résultats, idées, problèmes, Tome II, PUF 1985.

[15] Séance du 30 décembre 1914

[16] D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, 1957.

[17] On mesure ici tout l’écart entre Freud et Lacan, écart occulté par la formule du supposé « retour à Freud ».

[18] « L’organisation génitale infantile (Die infantile Genitalorganisation) », GW XIII, 291-8 ; SE XIX, 141-145 ; in La vie sexuelle, P.U.F. 1969, 113-116 ; in Œuvres complètes, XVI, Paris, P.U.F., 1991.

[19] « La perte de la réalité dans la névrose et la psychose », GW XIII, 363-8 ; SE XIX, 183-187 ; in Névrose, psychose et perversion, Paris, P.U.F., 1973 ; in Œuvres complètes, XVII, Paris, P.U.F., 1992.

[20] « Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes (Einige psychische Folgen des anatomischen Geschlechtsunterschieds) », GW XIV, 19 ; Studienausgabe V 253 ; SE XIX, 248-258 ; in La vie sexuelle, P.U.F. 1969, 123-132 ; in Œuvres complètes, XVII, Paris, P.U.F., 1992.

[21] « Le fétichisme (Fetischismus) », GW XIV, 311-17 ; Studienausgabe III 379 ; SE XXI, 152-157 ; La vie sexuelle, P.U.F. 1969, 133-138 ; Œuvres complètes, XVIII, Paris, P.U.F., 1994.

[22] Clivage du moi qu’il y a, à partir de ce moment de la pensée freudienne, à différencier du précédent, le clivage créant un moi plaisir et un moi déplaisir. Différenciation qui devient centrale dans la question de la cure des psychoses.

[23] « Le clivage du moi dans les processus de défense (Die Ichspaltung im Abwehrvorgang) », GW XVII, 59-62 ; Studienausgabe III 389 ; SE XXXII, 275-278 ; in Névrose, psychose et perversion, P.U.F. 1973 ; in Nouvelle revue de psychanalyse, 2, 25-28, 1970 ; in Résultats, idées, problèmes, II, Paris, P.U.F., 1985.

[24] Abrégé de psychanalyse (Abriss der Psychoanalyse), GW XVII, 63-138 , Studienausgabe Ergänzungsband 407 ; SE XXIII, 144-207 ; P.U.F. 1967.

[25] Voir (1936) « Lettre à Romain Rolland. Un trouble du souvenir sur l’Acropole (Brief an Romain Rolland : « Eine Erinnerungsstörung auf der Akropolis ») », GW XVI, 250-7 ; Studienausgabe IV 283 ; SE XXII, 239-248 ; in L’Ephémère, avril 1967, no 2, 3-13 ; in Résultats, idées, problèmes, II, Paris, P.U.F., 1985 ; Sigmund Freud et Romain Rolland correspondance 1923-1936, Paris, P.U.F., 1993 ; OCF-P. XIX, P.U.F. 1995, p. 336.

[26] Il y a ici quelque chose à saisir en rapport à la notion freudienne de : réalité psychique. Voir dans le lexique la notice sur « Le système perception-conscience ».

[27] Voir les séminaires : La relation d’objet, séance du 30/01/1957 ; La logique du fantasme, séance du 15/02/1967 ; L’acte analytique, séance du 28/02/1968.

[28] Voir « Le trouble psychogène de la vision », texte de 1910, in Névrose, psychose et perversion, PUF 1973, p. 169.

[29] Voir Abrégé de psychanalyse, op. cit., pp. 82 sq.

[30] Nous jouons sur les deux sens du mot grec (et allemand) Katharsis : soit la purification au sens religieux, soit la purgation au sens médical. A ce sujet, voir J. Bernat, Le processus psychique et le théorie freudienne, coll. « Études Psychanalytiques », L’Harmattan, 1996.

[31] Par exemple, la lettre de Freud du 13-VIII-1937 à M. Bonaparte in Correspondance générale, Paris, Gallimard, 1979 : « Dès qu’on s’interroge sur le sens et la valeur de la vie, on est malade, car ni l’un ni l’autre n’existent objectivement ; on avoue simplement posséder une réserve de libido insatisfaite, à laquelle quelque chose a dû arriver, une sorte de fermentation aboutissant à de la tristesse et de la séparation. ».

[32] Voir Herman Nunberg, Principes de psychanalyse, PUF, 1957, p. 155-156.

[33] Minutes de la Société Viennoise de Psychanalyse, I, p. 46, Gallimard, 1975.

[34] Ibid., p. 96.

[35] Voir la séance du 10 novembre 1909, Minutes de la Société Viennoise de Psychanalyse, II, Gallimard, 1976, p. 307.

[36] Voir J. Bernat, « Deux éléments épistémologiques de l’expérience psychanalytique : intuition et conviction », in Le Mouvement Psychanalytique, IV, 1, 2002, L’Harmattan.

[37] Voir la Correspondance avec le pasteur Pfister, 1909-1939, Gallimard, 1966.

[38] S. Freud, lettre à G. Groddeck du 17-IV-1921, Ça et moi, Paris, Gallimard, 1977, p. 70-71 : telle est la réponse de Freud face au monisme de Groddeck représenté par sa conception du ça comme Un de la psyché.

[39] S. Freud, Correspondance générale, Gallimard, 1979, lettre à Martha, p. 152.

[40] In La naissance de la psychanalyse, P.U.F., 1969, p. 190 : « Je ne crois plus à ma Neurotica (…) il y eut d’abord les déceptions répétées que je subis lors de mes tentatives pour pousser mes analyses jusqu’à leur achèvement, la fuite des gens dont les cas semblaient le mieux se prêter à ce traitement, l’absence du succès total que j’escomptais (…) ».

[41] Freud S., (1910) « Un type particulier du choix d’objet chez l’homme », in La vie sexuelle, op. cit., p. 48.

[42] Voir J. Bernat, « Deux éléments épistémologiques de l’expérience psychanalytique : intuition et conviction », op. cit.

[43] S. Freud, « Le créateur littéraire et la fantaisie » in L’inquiétante étrangeté, Paris, Gallimard, 1985, p. 36.

[44] Voir Traduire Freud, PUF

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