Joël Bernat : « Einfall / Idée incidente (ou spontanée) – Zufall / hasard externe »

Les associations libres ont pour fonction principale de préparer au surgissement de l’Einfall, c’est-à-dire une pensée incidente et spontanée qui ouvre parfois sur un retour du refoulé.

Idée incidente. Incident au sens du Littré : événement qui survient dans le cours de l’action principale d’un roman ou d’une pièce de théâtre ; ou mieux encore en physique, un rayon qui tombe sur un plan en un angle plus ou moins ouvert.

Donc une pensée que l’on n’attendait pas et qui rompt la chaîne associative de la parole. C’est cela que prescrit la règle fondamentale, et non pas des associations libres.

Il y aurait à dissocier une Einfall verbale d’une visuelle ; une différenciation possible tiendrait en leur temps d’élaboration par rapport au processus d’affirmation et de sa contradiction, l’Einfall verbale étant plus élaborée, secondarisée, que la visuelle : cf. Gleichnis, Anschauung.

 

Par ailleurs, l’Einfall ne doit rien au hasard : l’idée incidente vient de l’intérieur, elle est psychiquement déterminée et inconsciemment déterminée.

L’Einfall est donc en totale opposition au Zufall, terme qui désigne le hasard, mais celui qui vient ou surgit dans la réalité externe sans être psychiquement déterminé.[1]

 

Comme exemples d’Einfall :

« Font donc partie de cette catégorie les cas d’oubli et les erreurs (qui ne sont pas l’effet de l’ignorance), les lapsus linguae et calami, les erreurs de lecture, les méprises et les actes accidentels.

« En allemand, tous les mots désignant les actes manqués cités plus haut commencent par la syllabe ver (Ver-sprechen, Ver-lesen, Ver-schreiben, Ver-greifen), ce qui a pour but de faire ressortir leur identité intime. A l’explication de ces processus psychiques si définis se rattache une série de remarques, pour la plupart d’un grand intérêt. »[2]

 

Cette différenciation entre Einfall et Zufall est d’importance : outre le fait de séparer le superstitieux de celui qui ne l’ai pas, l’enjeu est celui de la reconnaissance des processus psychiques inconscients :

« Je crois au hasard extérieur (réel), mais je ne crois pas au hasard intérieur (psychique). C’est le contraire du superstitieux : il ne sait rien de la motivation de ses actes accidentels et actes manqués, il croit par conséquent au hasard psychique; en revanche, il est porté à attribuer au hasard extérieur une importance qui se manifestera dans la réalité à venir, et à voir dans le hasard un moyen par lequel s’expriment certaines choses extérieures qui lui sont cachées. Il y a donc deux différences entre l’homme superstitieux et moi : en premier lieu, il projette à l’extérieur une motivation que je cherche à l’intérieur; en deuxième lieu, il interprète par un événement le hasard que je ramène à une idée. Ce qu’il considère comme caché correspond chez moi à ce qui est inconscient, et nous avons en commun la tendance à ne pas laisser subsister le hasard comme tel, mais à l’interpréter. »[3]

Une précision, tout d’abord : la règle fondamentale dans l’analyse, si elle prescrit bien la libre associativité, c’est dans le but de permettre le phénomène de l’Einfall[4]. C’est cela que vise la règle.

« Sur la préhistoire de la technique psychanalytique » [5] est un court texte de 1920, répondant à un écrit d’Havelock Ellis, où celui-ci suppose que la règle fondamentale de la technique psychanalytique n’est, en fait, que l’emprunt fait à un poète du dix-neuvième siècle, le Dr. J. J. Garth Wilkinson (plus connu comme poète mystique et rocailleux que comme médecin, note Freud) et sa méthode de l’Impression quant à l’écriture poétique : on choisit tout d’abord un titre, et la première idée qui vient doit être accueillie sans jugement, car l’on doit toujours se fier à l’influx des pensées toujours adaptées à leur objet…

La technique psychanalytique serait donc le résultat, selon Ellis, du transfert d’une technique littéraire vers la psychanalyse, ce qui lui permet de soutenir que l’œuvre de Freud n’est pas tant une œuvre scientifique qu’une réalisation artistique.

Freud y réagit non pas quant à la forme (car, comme nous le verrons, si Ellis ignore la culture allemande, ce n’est certes pas le cas de Freud, qui sait ce que cette méthode doit à Schiller et aux romantiques allemands), mais quant au fond, puisqu’il diagnostique là une forme de résistance et un refus opposé à la psychanalyse ; la réduction de la règle fondamentale à une technique d’écriture connue viendrait nier ou refouler une autre dimension bien plus importante. Ce qu’il va argumenter de façon étonnante, en employant à son propre sujet la troisième personne, en cet article paru anonymement dans le Zeitschrift, signé « F. ».

C’est en 1919 que Freud reconnaît tout le poids d’une lecture de jeunesse, via un curieux chemin [6] : il s’agit d’un recueil de textes de Ludwig Börne (1786 – 1837, de son vrai nom, Löb Baruch), seul ouvrage nous précise-t-il avoir conservé de cette époque. Il gardait en mémoire quelques textes sauf celui qui l’avait alors le plus impressionné : « L’art de devenir écrivain en trois jours » (1823), dont il extrait, à la relecture, le conseil suivant :

 » Prenez quelques feuilles de papier et transcrivez trois jours durant, sans tricherie ni hypocrisie, tout ce qui vous passe par la tête. Écrivez ce que vous pensez de vous-même, de vos femmes, de la guerre contre les Turcs, du Jugement Dernier, de vos supérieurs – et au terme de ces trois jours vous n’en reviendrez pas d’avoir eu tant d’idées neuves et inouïes. Tel est l’art de devenir en trois jours un écrivain original ! ».

Nous pouvons voir ici une des lignes fondamentales de l’exigence en Freud, celui du mode d’accueil de « l’idée spontanée » (c’est-à-dire : Einfall), pour l’instant dans le champ de l’écriture. Cela vient en éclairer la place et la fonction chez Freud, tant au niveau du volume de sa correspondance, lieu donc d’émergence des idées, qu’au niveau de la brièveté du temps mis pour écrire certains textes, ou bien encore de sa « règle » de conduite : chaque soir, écrire.

Cette définition du mode d’accueil, devenu cryptomnésique, sera l’outil même de l’accueil de ce qui surgit et donc de l’auto-analyse, en soi comme dans le champ transférentiel de la correspondance, mais aussi celui de bien d’autres éléments repérables après-coup dans le rappel que fait Freud d’autres fragments du texte de Börne, par exemple :

« Une honteuse peur de penser nous retient tous. Plus oppressante que la censure des gouvernements est la censure qu’exerce l’opinion publique sur les œuvres de notre esprit. »

Le texte de Börne définit donc deux lieux « pré-topiques », deux éléments d’un conflit psychique : celui de la source de l’idée et celui de la censure, ce qui, nous pouvons ainsi le supposer, offre à l’adolescent Freud une première représentation – ou, devrions-nous dire, une crypto-représentation ? – de la psyché, et promeut le rôle et l’importance de l’écriture quant à la connaissance de soi. Mais Börne n’est pas l’inventeur de cette méthode de réception de l’idée ; en effet, elle n’est pas nouvelle en soi, et à ce titre Freud cite une lettre de Schiller [7], qu’Otto Rank lui fit remarquer, et jugée assez importante pour être ajoutée lors d’une réédition de la Traumdeutung :

« Il me semble que la racine du mal est dans la contrainte que ton intelligence impose à ton imagination. Je ne puis exprimer ma pensée que par une métaphore. C’est un état peu favorable pour l’activité créatrice de l’âme que celui où l’intelligence soumet à un examen sévère, dès qu’elle les aperçoit, les idées qui se pressent en foule. Une idée peut paraître, considérée isolément, sans importance et en l’air, mais elle prendra parfois du poids grâce à celle qui la suit ; liée à d’autres, qui ont pu paraître comme elle décolorées, elle formera un ensemble intéressant. L’intelligence ne peut en juger si elle ne les a pas maintenues assez longtemps pour que la liaison apparaisse nettement. Dans un cerveau créateur tout se passe comme si l’intelligence avait retiré la garde qui veille aux portes : les idées se précipitent pêle-mêle, et elle ne les passe en revue que quand elles sont une masse compacte. Vous autres critiques, ou quel que soit le nom qu’on vous donne, vous avez honte ou peur des moments de vertige que connaissent tous les vrais créateurs et dont la durée, plus ou moins longue, seule distingue l’artiste de rêveur. Vous avez renoncé trop tôt et jugé trop sévèrement, de là votre stérilité. » [je souligne].

Les « pensées non voulues » déclenchent une résistance très vive qui tend à les empêcher d’émerger, et se transforment en images visuelles ou auditives. Et il y aurait ainsi à différencier, quant à l’Einfall, les modes de réception visuel et verbal, ce dernier sans doute comme effet d’un après-coup élaboratif. L’Einfall est donc surgissement : miracle de l’instant (d’où l’impératif, à venir, du hic et nunc pour la psychanalyse et qui sera développé dans l’étude sur le Witz), c’est un point de vue non reproductible mais inducteur (tel l’inquiétante étrangeté) : pas d’emprise possible, sinon par la suite des associations. C’est-à-dire qu’elle pulvérise les constructions, les représentations ; temps d’entre-deux, de suspension.

Mais de tout cela, ce qui importe pour nous tient au destin de la technique, et à l’évolution cryptomnésique de ce texte. En effet, Freud fit de ce rapport à l’Einfall bien autre chose qu’un mode littéraire, qui n’interviendrait

« pas tant comme la preuve que Freud œuvre en artiste, que comme la conséquence de sa conviction, enracinée en lui comme un préjugé, du déterminisme universel de tout phénomène psychique. »

Cela est d’importance, et nous comprenons pourquoi Freud a repoussé Breton et la technique de l’écriture automatique [8] comme celle de l’Impression de Wilkinson, malgré l’apparente proximité du mode technique ; ce qui l’intéresse, c’est le déterminisme psychique : d’où, et comment, soit ses modes d’apparition.

D’autres destins sont repérables, notamment techniques (d’où le titre précis de l’article : préhistoire de la technique, et non de la théorie) avec la « règle fondamentale », héritière directe de l’Einfall cryptomnésique, qui recevra sa pleine formulation dès les Études sur l’hystérie[9]. Mais notons que ce sont des patientes hystériques qui sont à la source de l’invention technique : avec Frau Cäcilie M., son « institutrice », qui demande à Freud qu’il respecte la règle de l’Einfall, pour l’instant toujours cryptomnésique en lui, ou Emmy von N. [10], et Anna O., pour Breuer [11], avec la cure par la parole (talking cure) comme chimney sweeping, en son effet cathartique. Peut-être pour cela, peut-il accéder à ces demandes ? Dès lors, la règle, sous l’influence de ces patientes, va passer de l’écrit vers la cure et la parole en prescrivant l’Einfall au patient, soit l’ouverture d’un champ par le retrait de l’instance critique, « qui monte la garde » selon l’expression de Schiller, pour ainsi aboutir à la réception, l’admission des idées incidentes, latérales, qui chutent [12]en la conscience non sans parfois produire un effet d’inquiétante étrangeté [13], et sa suite d’associations libres de toute censure [14]. C’est l’acte d’ouverture de la cure, mais aussi d’ouverture au déterminisme psychique. Et Freud, sur la question du hasard n’en attribue aucun à l’Einfall (il n’y a donc pas de hasard dans la réalité psychique) par opposition au Zufall, le hasard dans la réalité externe (voir infra). Einfall n’est pas Zufall du seul fait du déterminisme psychique inconscient.

Mais la prescription est également valable pour l’écoute de l’analyste et son mode, qualifiée de « flottante » et de « neutralité bienveillante », du fait de la suspension de sa censure (par son silence ou son retrait) : cette exigence trace là aussi un espace d’accueil des présentations (Darstellung) du patient. L’attention flottante crée l’espace pour le fonctionnement de la règle fondamentale (au sens de fondation), suscitant l’étranger.

Quant à la censure, elle va trouver une pleine figuration (tant en ce qui concerne le rapport au rêve que celui de l’analyste au rêve) et donc sa (première) place dans la théorisation du rêve : car c’est en l’accueillant sur le mode de l’Einfall que fut possible, par les associations libres, que le rêve soit autre chose qu’un phénomène purement physiologique.

L’Einfall est donc le premier « outil » de l’exigence en Freud, permettant de saisir les processus psychiques à l’œuvre grâce à la suspension de la garde de la censure, et mode d’être en Freud importé comme technique dans la cure, une fois le renoncement à l’hypnose effectué (comme technique d’une exigence externe de la levée de la censure pour le surgissement de l’idée ?). Et c’est en ce sens que l’on peut soutenir que Freud est la psychanalyse, car son mode d’être, son rapport à ses objets internes et donc son mode de penser, devinrent la technique psychanalytique. Dès lors :

« Le meilleur conseil que je puisse donner à toute personne qu’intéresse l’acheminement de la catharsis vers la psychanalyse est de commencer par les études sur l’hystérie et de suivre ainsi la voie que j’ai moi-même parcourue. » [15]

Cela est clair : il y a tout un chemin (Weg) a parcourir, en chacun, afin de dépasser l’idée et le fonctionnement cathartique pour que le processus psychanalytique soit ainsi conquis. C’est ce que n’a pas saisi Havelock Ellis.

La voie est celle du rapport interne à l’Einfall, voie qu’il ne cessa d’indiquer avec insistance à ses correspondants et disciples, soit au fil de citations comme celle de Cromwell : « un homme ne monte jamais aussi haut que lorsqu’il ne sait pas où il va » [16], soit d’exclamations comme : « si seulement je le savais ! Je dois m’en remettre à mon ics »[17]. Soit s’en remettre au seul déterminisme psychique…

Indications réitérées à propos de la tentation ou du danger de l’effort théorique. Le fonctionnement psychanalytique n’est pas du côté de l’effort intellectuel ni des systèmes, d’une emprise sur l’objet, mais bien à l’inverse l’emprise de l’objet inconscient sur le sujet, sur le mode de l’écoute flottante propice à la réception de l’Einfall :

« j’estime que l’on ne doit pas faire de théories – elles doivent tomber à l’improviste dans notre maison, comme des hôtes qu’on n’avait pas invités, alors qu’on est occupé à l’examen de détails. » [18]

Que ces hôtes portent en eux, transfèrent quelques cryptomnésies est inévitable ; d’où la conclusion de Freud sur ce sujet :

« …part de cryptomnésie qu’en de si nombreux cas, il est permis de présumer derrière une apparente originalité. »

La question de la cryptomnésie sera reprise plusieurs fois, et l’on pourrait lire en ce sens la « Note sur le bloc-notes magique » de 1924, ou encore au sujet d’Empédocle d’Agrigente et de l’Einfall, « Analyse avec fin et analyse sans fin » de 1938, de façon plus nette :

 » Je sacrifie volontiers à cette confirmation le prestige de l’originalité, d’autant plus que, vu l’ampleur de mes lectures de jeunesse, je ne puis jamais savoir avec certitude si ma prétendue invention n’a pas été une production de la cryptomnésie. » Et « …personne ne peut prévoir sous quel habillage le noyau de vérité contenu dans la doctrine d’Empédocle » [ou celle de Freud] « se présentera à des vues ultérieures ». [19]

L’accueil de cet hôte éveillant ou véhiculant quelques dépôts en soi, peut convoquer parfois l’accusation d’emprunt ou de plagiat. Que Freud réagisse si fort à Havelock Ellis tient au fait qu’il ne s’agit pas d’une affaire d’emprunt, et encore moins littéraire, mais bien plutôt de la règle fondamentale même (qui vise donc, non pas une création, mais l’expression du déterminisme psychique, et sa reconnaissance : perception puis conscience), la sienne et donc celle de la psychanalyse, la seule qui permette l’accueil et la saisie ou reconnaissance des processus inconscients qui nous gouvernent. Aussi Ellis fait-il de la résistance, d’autant que celui-ci fait porter la question sur un objet externe (emprunt d’une technique) et non sur le processus même : car avec l’emprunt d’un objet, c’est-à-dire d’un contenu, quelque chose est clos ou fait symptôme.

L’Einfall est un temps de surgissement, épiphanique, l’hôte étranger que l’on n’attendait pas ; cet étranger tombe sur le moi comme l’ombre de l’objet dans la mélancolie. C’est un effet de l’instant, non reproductible, hors emprise, qui pulvérise les constructions (il est remarquable que cette qualité du hic et nunc définissant l’Einfall soit aussi celle du transfert comme du Witz). Accueilli sur le mode de l’Unheimliche, du trouble de mémoire ou du « déjà vu », repoussé comme idée obsédante ou phobogène ou « déjà raconté », il suscite de la part du moi un travail de liaison, celui des associations libres. Ou à l’inverse, le déploiement des associations déliant peu à peu la garde peut amener l‘Einfall. Il devient donc, dans le champ de la psychanalyse, une exigence, celle que formule la règle fondamentale : énoncé et acte d’ouverture de la cure, ouvrant à l’imprévu du déterminant psychique, entre autres choses.

La règle fondamentale prescrit l’Einfall [20], soit l’attente du surgissement hic et nunc de l’idée hors toute censure, tel le Witz. Elle ouvre à l’imprévu par transgression du déterminisme externe et du déterminisme inconscient en créant un nouveau déterminisme. Et la contrainte à lier/associer pour le moi face au danger de l’Einfall. Son énoncé met le sujet face à une page blanche, un écran, c’est-à-dire d’emblée face à la censure : ainsi l’analyse devra en passer d’abord par l’analyse des résistances.

Einfall n’est surtout pas associations libres, celles-ci en sont la suite élaborative et/ou défensive. Et ce n’est pas une loi surmoïque mais une règle telle que le jeu la pratique naturellement. Mais son énonciation (et non annonciation) implique transfert et assujettissement, soit la névrose de transfert : car cette règle impossible dévoile les conflits internes (Schiller), l’obstacle (le noyau de la résistance), c’est un acte d’autorité dont l’effet révèle qu’il y a du caché en s’opposant d’emblée au refoulement, à la censure, au surmoi.

Avec l’Einfall comme règle fondamentale, c’est sans cesse et sans fin que l’hôte non désiré s’impose lorsque la garde est levée, chaque Einfall « inachevant » la précédente (toute réponse se mue en nouvelle question), suscite de nouvelles associations. Avantage de la méthode, certes, mais surtout garantie pour l’analyse que l’on retrouve avec la règle fondamentale, dont une des caractéristiques est essentielle en ce sens pour Freud :

« Un autre avantage de la méthode est qu’elle ne peut à vrai dire jamais aboutir à une impasse. Il doit être toujours en théorie possible d’avoir une idée, si l’on renonce à toute exigence quant à la qualité de celle-ci. » [21]

Ceci éclaire l’occurrence et la nécessité, dans le texte freudien, des phrases qui remettent à plus tard un développement, une suite (qui n’eut jamais lieu dans certains cas) et n’eut pour fonction que de laisser ouvert un espace pour la pensée et ses rebonds. On pourrait illustrer cela avec le cavalier Itzig [22] :

« mon travail m’a été entièrement dicté par l’ics suivant la célèbre phrase d’Itzig, le cavalier du dimanche : « Où vas-tu donc, Itzig ? » – « Moi, je n’en sais rien. Interroge mon cheval ! « Au début d’un chapitre, j’ignorais toujours à quoi j’allais aboutir. » [23]

Ce type d’indication de Freud, quant à sa méthode, est omniprésent dans ses écrits, dévoilant ainsi quelque insistance à transmettre le psychanalytique en son essence ; autre exemple :

« Je ne me fais pas illusion sur mon art d’exposition, au point d’attribuer un charme particulier à chacun de ses défauts (…) Il y a dans la matière même qu’on traite quelque chose qui vous commande et vous détourne de vos intentions premières. Même un travail aussi insignifiant que la disposition des matériaux ne dépend pas toujours et entièrement de la volonté de l’auteur : elle s’opère toute seule, et c’est seulement après-coup qu’on peut se demander pourquoi les matériaux se trouvent dispersés dans tel ordre plutôt que dans un autre. » [24]

Si le cheval fait retour, plus tard, comme métaphore du ça et le cavalier comme celle du moi [25], la référence à Itzig convoque par assonance Witzig (plein d’esprit, spirituel) ; en effet, en 1905 on retrouve Itzig dans le travail de Freud sur le Witz, lequel s’inscrit dans la suite élaborative de l’Einfall. Le Witz a le caractère de l’idée qui vient, qui surprend, ici et maintenant [26], non sans quelque effet cathartique.

Sans doute ici doit-on relever la présence de Novalis, théoricien du fragment mais aussi, ou bien donc, du Witz :

« Le Witz est créateur, il fabrique des ressemblances. »

Des ressemblances, peut-être au sens d’Aristote, c’est-à-dire des métaphores. Ainsi le Witz est l’essence du fragment (voir Scheirmaier) et produit, selon Novalis, soit une sociabilité absolue, soit une génialité fragmentaire : dès lors,

« Le dialogue (Gespräch) authentique est un pur jeu de mots » ; « c’est que le bavardage à bâtons rompus et son laisser-aller si dédaigné sont justement le côté infiniment sérieux de la langue. » [27]

Présence aussi de Kleist, au sujet duquel Lou Andreas-Salomé écrivait à Freud, le 3- III – 1934 :

« je sais maintenant à quel point Kleist était proche de notre, de votre cause. » [28]

En quoi ? Certainement, entre autre, qu’un court texte, « De l’élaboration progressive des pensées dans le discours » [29], a pu jouer de quelque influence, car on y relève, par exemple, que : « l’idée vient en parlant« , car « ce n’est pas nous qui savons, c’est avant tout une certaine disposition de notre être qui sait. » Cette dimension infiniment sérieuse et sa prédétermination, qu’indiquent Novalis et Kleist, ne se dévoile qu’en un laisser-aller de la parole, à bâtons rompus (les bâtons de la censure) comme les Romantiques allemands l’ont défini. Et Kleist de remarquer, un peu plus loin :

« - il est si difficile d’agir sur l’âme et de lui arracher une voix qui lui soit singulière, elle se désaccorde si vite sous des mains malhabiles, que même le plus exercé des praticiens de la nature humaine, le plus magistralement doué dans l’art d’accoucher les pensées, pour reprendre l’expression de Kant, là encore risque de se tromper parce qu’il connaît trop peu son parturiant. »

Sans doute Freud a-t-il médité sur ce passage, en tout cas quant à l’hypnose ?

 

La cryptomnésie est-elle une trace transférentielle, un trait identificatoire ? Toujours est-il qu’il y a dans cette affaire un intermédiaire, un tiers : Dubowitz ou Rank le furent quant à l’Einfall de façon révélatrice en levant la cryptomnésie de Freud quant à l’Einfall, tandis que Breuer eut la fonction d’écran dans le cas du second élément préhistorique, c’est-à-dire la Katharsis. La cryptomnésie semble ici avoir été maintenue.

 



[1] Voir Freud S., Psychopathologie de la vie quotidienne, Payot, le § 12.

[2] Ibid., § 12, c°).

[3] Op. Cit.

[4] Pour plus de développements, voir Le processus psychique et la théorie freudienne (Au-delà de la représentation), collection « Études Psychanalytiques », Paris, L’Harmattan 1996.

[5] Freud S., Résultats, idées, problèmes, tome I, Paris, PUF 1984, p. 255  sq. Pour plus de développements, voir Le processus psychique et la théorie freudienne (Au-delà de la représentation), collection « Études Psychanalytiques », Paris, L’Harmattan 1996, 232 p.

[6] Magrit Dubowitz est une ex-patiente de Ferenczi que Freud a sur son divan ; c’est d’elle, ou par elle transmettant une remarque de son mari, Hugo, en analyse avec Ferenczi, que Freud redécouvre Börne. Voir la lettre du 9 – IV – 1919 à Ferenczi, in : Correspondance Freud – Ferenczi, Tome II, Calmann-Lévy, 1996, p. 381 :  » Je sais aussi par elle où Börne veut en venir dans l’article que vous destinez à Imago. La chose me paraît extrêmement plausible ; j’ai reçu très tôt Börne en cadeau, peut-être pour mon 13è anniversaire, l’ai lu avec grand enthousiasme, et le souvenir de certains de ces petits articles m’est toujours resté très présent. Pas les cryptomnésiques, naturellement. Quand je les ai relus, j’ai été étonné de constater à quel point certaines choses qui s’y trouvent recouvrent quasi textuellement des choses que j’ai toujours soutenues et pensées. Il pourrait alors vraiment être la source de mon originalité. » Rapporté aussi par Mahony P. J. in Freud l’écrivain, Paris, Les Belles Lettres, 1990, p. 233 ; Jones E., in La vie et l’œuvre de S. Freud, Tome I, Paris, PUF 1958, p. 271-2.

[7] Schiller, lettre du 1-XII-1788 à Körner, citée dans L’interprétation des rêves, Paris, PUF 1971, p. 96.

[8] Voir les quatre lettres de Freud de 1932 à 1937 à André Breton in OCF-P., tome XIX, PUF 1995, pp. 295-304.

[9] Freud S. & Breuer J., Études sur l’hystérie, Paris, PUF 1971, p. 226 & 233 sq.

[10] Ibid., p. 38 : « Ne bougez pas ! Ne dites rien ! Ne me touchez pas ! « 

[11] Ibid., p. 21 sq. Anna – Bertha Pappenheim, dont le père se prénommait Siegmund. Voir Freeman Lucy, L’histoire d’Anna O., PUF 1977.

[12] Freud différencie la chute de l’idée de celle dans la névrose : Verfall, en tant que décomposition.

[13] A ce sujet, ne peut-on pas lire ce texte comme illustration d’une Einfall visuelle? Voir in Freud S., L’inquiétante étrangeté, Gallimard 1985, pp. 209-263, en opposition à l’ Einfall verbale telle que Freud la rapporte dans son travail sur le rêve?

[14] Einfall et associations libres ne sont surtout pas la même chose, malgré certaines traductions.

[15] Freud S., Études sur l’hystérie, op. cit.., p. XII de l’avant-propos à la seconde édition de 1908.

[16] Rapporté par Sachs H. in Freud, mon maître et ami, Paris, Denoël 1977, p. 63, et Blanton S., Journal de mon analyse avec Freud, PUF, 1973, p. 28. Ce témoignage, avec toutes les réserves d’usage, est intéressant en ce qu’il est riche des incessants rappels de Freud quant à la règle de l’Einfall et ses résistances; voir pour exemple, les pp. 24-5, 31, 54-5, 58-9, 72, 82, 116.

[17] Cité par Jones E., in La vie et l’œuvre de S. Freud, op.cit.

[18] Freud S., lettre de 1915 à Ferenczi citée dans Vue d’ensemble sur les névroses de transfert, Paris, Gallimard 1986, p. 113.

[19] Freud S., in Résultats, idées, problèmes, tome II, Paris, PUF 1985, p. 260.

[20] Voir Freud S., « Le début du traitement », in La technique psychanalytique, PUF 1972, p. 94 sq.

[21] Freud S., in S. Freud présenté par lui-même, Paris, Gallimard 1984, p. 70.

[22] Itzig est le nom qui désigne familièrement le Juif en allemand, der Itzig, déformation de l’hébreu Yizhaq.

[23] Freud S., lettre à Fliess du 7-VII-1898, in La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF 1969, p. 229.

[24] Freud S., Introduction à la psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot n°.6, p. 357.

[25] Voir Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard 1984, p. 106.

[26] A ce sujet, itzt est la forme archaïque de jetzt, maintenant. Quand au rapport du Witz avec le Wit shakespearien, voir Starobinsky J., p. XXXIII de sa préface à Hamlet et Œdipe de Jones E., coll. Tel, Gallimard 1989.

[27] Voir Novalis: « Les grains de pollen », Monologue vol 2 p. 86, et « Hymnes à la nuit », Aubier 1983.

[28] Freud – Salomé, Correspondance, Gallimard 1970, p. 249.

[29] Kleist H. von, Éditions Séquences, 1991, pp.42, 56, 57.

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