Joel Bernat: la fonction de l’orgasme selon Wilhelm Reich (1897-1957)

Texte d’une conférence faite au Totem de Maxéville, le 20 avril 2007, revu et augmenté, pour la revue Corps, Les Corps de la contagion, éditions Dilecta (CNRS), nº5, Octobre 2008.

Reich est une des premiers à s’être questionné – à sa façon – sur la fonction de l’orgasme dans la sexualité génitale.


Contexte psychanalytique

De 1919 à 1930 environ, Freud voyait en Reich un excellent élève, prometteur, qu’il protégeait des attaques des autres analystes1. Lorsque Reich lui remit son premier livre, La Fonction de l’orgasme2 (Reich, 1970), Freud s’exclama: «Si gros que ça !» Exclamation révélatrice: Freud a étudié la sexualité, mais jamais l’orgasme, tant cela devait lui sembler un phénomène secondaire qui conclut l’activité sexuelle, c’est-à-dire un phénomène de décharge qui, en lui-même, n’aurait pas ou peu d’effet physiologique et psychique. Cet étonnement de Freud nous permet de saisir où et en quoi s’inscrit Reich par rapport à son œuvre: explorer ce que le fondateur n’a pas parcouru. Car si Freud est bien l’inventeur révolutionnaire de la sexualité infantile, l’explorateur de ses mécanismes et de ses effets psychopathologiques, il n’a pas vraiment abordé la suite, ce que nous nommons la sexualité génitale, celle qui se met en place à partir de la puberté, et à laquelle Reich va donc s’intéresser.

Par ailleurs, si Freud s’est peu à peu dégagé des fondements neurobiologiques du fonctionnement psychique ainsi que des bases corporelles, Reich va y revenir pour les approfondir, notamment en redonnant au corps et à la physiologie une place importante dans la cure psychanalytique: le corps a un langage propre, mais il est aussi une mémoire, donc un interlocuteur important3. De plus, si Freud a bien pointé les effets de la civilisation sur la sexualité humaine à travers les renoncements qu’elle impose (Freud, 1969), et par conséquent sa participation à la formation des pathologies, Reich va pousser plus loin la réflexion, notamment avec la notion de peste émotionnelle4. Ainsi, la première période des travaux de Reich, la période viennoise de 1920 à 1930, s’inscrit pleinement dans le prolongement des recherches du fondateur de la psychanalyse5: c’est bien à ce titre que Freud soutenait le jeune Reich.

Or, si l’on parcourt les publications psychanalytiques actuelles, on s’aperçoit très vite que le corps y est le plus souvent absent, à l’instar de la sexualité génitale, seulement considérée comme la phase terminale de l’évolution sexuelle de l’individu et ne bénéficiant d’aucun commentaire ni étude. Pire, certains en restent au discours médico-psychiatrique du xixe siècle qui soutient que la sexualité génitale est au service de la reproduction de l’espèce, effaçant ce que Freud avait indiqué comme spécificité de la sexualité humaine: elle s’est libérée de l’impératif de la reproduction pour servir celui de la jouissance (Freud, 1905). Une telle orientation évacue donc pour Reich une question centrale: celle de la fonction naturelle de l’orgasme, aussi bien sur son versant physiologique que sur son versant relationnel d’échange, et la moindre observation montre cette centralité de l’orgasme chez l’humain, qu’il en soit un farouche opposant ou un quêteur fanatique.

Enfin, une dernière remarque: Freud comme Reich s’inscrivent tous les deux – mais différemment – nettement du côté d’une sexualité comme bien et non comme mal ainsi que les états, religions et morales bourgeoises le développent. D’ailleurs, l’exergue de Reich à son essai de 1927 est très freudienne: «Amour, travail, connaissance sont les sources de notre vie. Ils doivent donc la gouverner»6. Pour ces deux analystes, la sexualité est le centre de la vie sociale et psychique de l’individu. À partir du moment où l’on s’inscrit dans ce choix de la sexualité comme bien, on est inscrit ipso facto dans un autre choix, celui de l’individu contre la masse, qui nous met en opposition aux morales sexuelles civilisées ou bourgeoises nous transformant de fait en pestiférés ou rebelles7. Car la sexualité est en elle-même individuante – et c’est bien pour cette raison précise qu’elle est si attaquée par les morales. Il est évident que Reich garde cette étiquette de rebelle pestiféré, ainsi que ceux qui ont prolongé quelques aspects de sa pensée comme Herbert Marcuse. Reich est pestiféré et sera donc rejeté par tous et partout. Rejet facilité par son évolution psychique et sa triste fin, qui offre l’argument confortable permettant d’occulter toute son œuvre. Or, il est bien plus intéressant d’en relever quelques traits, tant pour leur innovation que pour leurs parts de vérité.

Reich pestiféré

Reich considéré comme pestiféré, soit une façon de retourner contre lui ce qu’il avait dénoncé comme peste émotionnelle, peste secrétée par les morales civilisatrices et répressives. Pour exemple de ce que Reich entend sous cette appellation, citons le résumé qu’en fait Roger Dadoun (1974, p.351): «Ceux qui lancent les premières pierres, et ceux qui lancent les rumeurs meurtrières, et ceux qui lancent la police et les juges et les chiens et la foule et les psychiatres aux trousses du chapardeur, du vagabond, du juif, du Noir, de l’immigré, du marginal, et ceux qui lancent à grands cris mystiques leurs furieuses “vérités” religieuses, politiques, scientifiques, tous ceux innombrables qui s’élancent en chœur – d’église, de parti ou de secte – derrière les führers, s’agglutinant et faisant foule pour savourer la calomnie, colporter la rumeur, gonfler les brigades d’acclamations, nourrir les bûchers, courir au lynchage, et assurer avec cœur la bonne administration des asiles, des prisons et des camps, et la masse immense et prétendue silencieuse qui jouit de toujours lancer les dernières pierres – voilà quelques-unes des figures de la pestilence caractérielle-sociale que Reich décrit longuement sous l’appellation de “peste émotionnelle”.»

Parce qu’après tout, cette civilisation que l’on nous montre, quel est son envers, c’est-à-dire sa réalité quotidienne? Reich de répondre: «Les meurtres sexuels et les avortements criminels, l’agonie sexuelle des adolescents, l’assassinat des forces vitales chez les enfants, l’abondance des perversions, les escadrons de la pornographie et du vice, l’exploitation de la nostalgie humaine de l’amour par des entreprises commerciales et des publicités avides et vulgaires, des milliers de maladies psychiques et somatiques, la solitude et la dislocation généralisée, et par-dessus tout ça, la fanfaronnade névrotique des sauveurs en herbe de l’humanité – toutes ces choses pouvaient être difficilement considérées comme les ornements d’une civilisation» (Reich, 1970, p. 182). Et même l’idéal de la société marxiste se révèlera décevant (Reich la nommera «dictature rouge») lorsqu’il en fera le constat suivant: pour «les marxistes: l’étiologie sexuelle de la névrose est une fantaisie bourgeoise, c’est le besoin matériel qui en est la source8» (Reich, 1970, p. 68). Ici Reich ripostera que le besoin sexuel est un besoin matériel et sera renvoyé du parti communiste.

La société, quelle qu’elle soit, s’oppose donc au désir orgastique authentique, afin de vouer l’humain au travail compulsionnel et épuisant, thèse que l’on trouve chez Freud9. Elle impose des objectifs antisexuels mais fortement investis d’érotismes prégénitaux comme compensation aux privations imposées: analité triomphante, oralité pompeuse, sadisme institutionnel, exhibition de consommation et voyeurisme, fétiches et fétichismes ritualisés de l’argent, du pouvoir, de l’accumulation. Elle détourne ainsi la sensorialité de l’humain sur de tels objectifs anesthésiants10 et massifiants, et si l’on s’écarte de cette norme, apparaît alors une angoisse. Le raisonnement de Reich repose sur une dualité fondamentale: plaisir et extension, ou angoisse et contraction. Soit deux affects et leurs conséquences tant psychiques que physiologiques. Tout le processus de civilisation se dresse contre le fait orgastique et produit ainsi une grande névrose collective11, au point d’avoir réussi à produire une fausse image de ce que serait la puissance orgastique dont quelques éléments seraient: rapidité du rapport, négligence de l’autre, refoulement de la tendresse et de la sensualité, phallicisme, records sexuels et, par conséquent, l’orgasme comme quelque chose d’accessoire. Cette visée du processus de civilisation fait penser au slogan totalitaire que Georges Orwell lance dans son roman 1984: «Nous abolirons l’orgasme !» (Orwell, 1972). Ainsi, pour Reich, la formule de l’orgasme sera la formule du vivant12. Et si l’orgasme fait parler, c’est dans le but d’être de plus en plus refoulé et méconnu13, car le problème est bien celui-ci: la civilisation se fait contre Éros. Et il ne s’agit pas pour Reich – comme pour Marcuse – de jouer Éros contre la civilisation, mais bien d’inventer la civilisation dans la sensualité.

Comprendre l’orgasme

Pour comprendre la formule de l’orgasme, nous prendrons les choses à l’envers, en décrivant les effets de la peste émotionnelle selon les observations de Reich sur la sexualité humaine:

  • des préliminaires soit absents, soit interminables;
  • l’absence de tendresse, de respect et d’écoute de l’autre;
  • une incomplétude de la décharge terminable (qui crée une «stase»);
  • des érections «froides», quasi mécaniques;
  • des vagins secs et résistants;
  • des fantasmes masculins de perçage, d’effraction, etc.;
  • des angoisses ou des fantasmes de viols chez la femme;
  • des frottements rudes, secs, précipités et sans accords avec les mouvements du partenaire;
  • une invasion de fantasmes non sexuels en lien avec des images infantiles et des émotions prégénitales (comme les relations de domination-soumission, etc.);
  • une recherche de la performance, de l’exploit ou de l’échec;
  • une persévération du contrôle volontaire;
  • un maintien de l’excitation sur une seule zone érogène et non pas l’érotisation de toute la personne;
  • l’absence de dissolution de la conscience (et donc l’impossibilité d’accéder à l’état de l’état de jouissance14);
  • la présence de jugements moraux (pudeur, dégoût, etc.);
  • un orgasme retenu et une décharge incomplète ou craintive suscitant une nervosité;
  • un sentiment de fatigue ou de dégoût envers soi ou l’autre;
  • enfin, un sentiment d’amertume final qui est culturel: Omne animal post coïtum triste est.

Cet ensemble est la source d’une insatisfaction que Reich décrit sous le terme médical de «stase libidinale». Si l’énergie sexuelle n’a pas été entièrement déchargée par l’orgasme dans une relation sexuelle pleinement satisfaisante, il y a un «reste» qui va s’accumuler et croupir avec les autres «restes»: c’est cela la stase libidinale, qui devient peu à peu la source des maladies somatiques et libidinales, ou qui explique la nymphomanie et le satyriasis. Le génital et la sexualité génitale sont pour Reich une relation d’échange entre alter ego et non un rapport de force, qui relève lui de la névrose. Échange de plénitude dans le respect de l’autre, un co-ire (Reich, 1982b: 88) qui n’est possible que par le dépassement de la sexualité infantile, source de problématiques16 orales, anales, phalliques, voyeuristes, exhibitionnistes, sado-masochistes, etc. Et si le pénis est le lieu central de la sexualité, un fétiche ou un objet narcissique, et donc une rivalité par rapport au sexe de la femme, il est dès lors impossible d’atteindre à la plénitude, plénitude qui est, elle, soignante et réparatrice16. D’où l’importance de l’abandon total de soi au fait orgastique. Mais à la condition expresse que, au cours du coït, s’opère un reflux de l’excitation des organes génitaux vers la totalité du corps et de la psyché afin que cet ensemble puisse décharger toutes ses tensions: c’est cela la puissance orgastique dont nous parle Reich17. Nous voyons ainsi que l’orgasme somatique réussi ne se réduit pas à une seule zone érogène mais à tout l’être grâce, notamment, à la dissolution de la conscience, condition de la décharge complète des tensions.

De fait, pour Reich, la satisfaction orgastique évite la névrose, qui serait un trouble de la génitalité (elle est troublée par la sexualité infantile), et non un trouble de la sexualité en général: c’est en effet là un apport important de Reich que de différencier au sein de la sexualité les dimensions infantile et génitale. Car «La santé psychique dépend de la puissance orgastique, c’est-à-dire de la capacité de se donner lors de l’acmé de l’excitation sexuelle.» Sinon l’inhibition de l’énergie orgastique produit des effets de «stase» et la formation de résistances psychosomatiques groupées sous le nom de «cuirasse caractérielle». Ainsi, la tendance génitale est une source de guérison, d’activité en général (ce serait même sa spécificité); elle permet d’aller vers l’autre et le monde externe. L’orgasme génital serait un contrepoison, et en ce sens Reich s’inscrit dans un courant de pensée regroupant, par exemple, Otto Gross, Max Eitingon, etc.

Conclusion critique

Reich va expliquer l’ensemble des conduites humaines par le seul fait orgastique et génital, surtout à partir des années 1930 et de ses exils (Berlin, Danemark, USA), avec la formalisation d’un concept, l’orgone, comme super-libido et unique énergétique de l’humain. Que cela devienne une explication une et unique, une clef universelle, est paranoïaque, de l’ordre de la paranoïa scientifica (de plus la thèse devient une identité), mais cela ne doit pas effacer les aspects importants de son apport. Cette explication unique est liée à un refus de bipolarité, par exemple son refus de l’existence de la pulsion de mort (alors qu’en fait, sous une autre forme, elle s’entend dans des notions comme celle de peste émotionnelle). Mais si l’on est attentif à la pensée de Reich, en fait, la pulsion de mort «fait inconsciemment retour» dans sa conception de la société, à tel point que la société est devenue pulsion de mort. Cette pensée doit beaucoup à Jean-Jacques Rousseau et son principe de «l’homme bon par nature» et corrompu par la société, ce qui devient chez Reich: l’homme est agressif et destructeur parce qu’il vit dans une société qui fait obstacle à la libre satisfaction des pulsions sexuelles.
Peu à peu, la théorie reichienne évacue le monde psychique (les fantasmes comme symptômes, le surmoi est remplacé par la société, etc.) vers une explication très mécanique et physique de tout. La mise en opposition de la sexualité génitale et de la sexualité infantile serait une certaine résistance à celle-ci, ou bien une certaine incompréhension de la part de Reich. Par exemple, il fait systématiquement de la masturbation un acte génital… évacuant ainsi l’autoérotisme et son travail psychique. Quoique, pour sa défense, il fait une intéressante distinction entre l’acte et sa mise en scène (ce sont les détails qui témoignent de la sexualité infantile). Quant au clitoris, il reste soit absent soit masculin (viril). Enfin, relevons chez lui la prédominance de l’actuel comme si les actions au présent pouvaient soigner les blessures du passé, thèse que résume bien le slogan: «Faites l’amour, pas la guerre».

En conclusion, la fin tragique de Reich ne devrait pas occulter son apport des années 1920. Ce serait en effet refuser d’entendre une tentative d’élaboration d’une question centrale et éternelle: «comment être individu dans un groupe?», c’est-à-dire être avec les autres sans renoncer à ce qui nous compose. Et si Reich a centré ses conceptions sur le sexuel, un sexuel bien plus biologique et corporel que psychique (comme Freud par exemple), c’est parce que, ainsi que l’observation le montre, Éros – au sens du sexuel et non pas de l’amour – est une force qui pousse à l’individuation, à la dés-aliénation. C’est sans doute pour cela qu’un auteur comme Reich ressurgit dans les années 1960 (via Marcuse), et ressurgira encore à chaque fois que la question de l’individu se posera face à la masse. Car c’est bien le point commun des années 1920 et 1960: individu ou masse? Une éternelle question.

Épilogue

1 – Certains, pour finir sur le thème de l’«équation personnelle» ont mis l’accent sur un événement biographique de Reich, selon le sous-entendu du traumatisme: il a passé son enfance dans l’exploitation agricole de son père. Cet environnement est connu pour satisfaire la curiosité sexuelle des enfants. Mais adolescent, il est bouleversé par la découverte de la liaison de sa mère avec son précepteur. L’aveu qu’il en fait à son père, un être autoritaire et violent, entraînera probablement le suicide de sa mère, ce qui le laissera porteur d’une culpabilité dont il ne se départira vraisemblablement jamais.
Cet axe d’approche «pourrait» expliquer la lutte de Reich contre les états comme prolongement de la dictature paternelle en y opposant la dimension amoureuse sans doute dans son aspect maternel. Tuer le père – ou l’état – serait à relier au déni de l’existence d’un surmoi intrapsychique lié à l’effacement du rôle du moi (celui de l’adolescent coupable de dénonciation? Dénonciation qui n’a cessée de faire destin dans sa vie!)

2 – On y voit aussi le rôle de l’expérience princeps: Reich, qui devint un étudiant pauvre à Vienne, rencontre la pauvreté et les pathologies névrotiques du peuple lors de sa pratique à l’Ambulatorium. Double détermination, personnelle et sociale, qui oriente sans doute sa pensée vers le marxisme (ici, l’on pourrait comparer avec Alfred Adler), ce qui marque une nette opposition avec Freud, et la création des Sexpol.

Mais cette tendance à créer une prophylaxie pour le peuple était fort présente dans le mouvement viennois de cette époque (les cliniques psychanalytiques aux consultations gratuites, à Vienne comme à Berlin, en atteste).

3 – La forme du délire. Je ferais la brève observation suivante: la négation du père puis du surmoi intrapsychique, et la négation de la pulsion de mort dans la théorie d’un père de substitution (Freud, aimé jusqu’au bout), produit le retour suivant, sous la forme de: Dor (Deadly Orgone Radiations): soit l’état totalement épuisé de l’énergie d’orgone (deadly orgone energy) c’est-à-dire de la vie, qui produit des radiations d’une énergie orgonale mortelle. Les DOR sont issus de la rencontre de l’énergie orgone et d’une source radioactive et sont également produites dans l’atmosphère. Afin de les dissiper, Reich créa un canon composé de longs tuyaux creux parallèles. Plantés en terre, les tuyaux sont irrigués par une source d’eau courante. Tel un paratonnerre, la machine est censé attirer les DOR présentes dans le ciel. Reich croyait également que des ovnis, qu’il nommait «EA» (Énergies Alpha) venaient régulièrement visiter la Terre (ce qui était une croyance très développée à l’époque), étaient propulsés par des moteurs à orgone, dégageant de grandes quantités de DOR. Dans un premier temps, il pense qu’il s’agit là d’un sous-produit innocent du système de propulsion des vaisseaux spatiaux, mais il devient rapidement convaincu que des extraterrestres hostiles l’espionnent et cherchent délibérément à nuire aux Terriens. Mais sa machine anti-nuages draine les DOR des moteurs, obligeant les EA à s’enfuir. En 1954, lorsque Reich prétend avoir mis en fuite son premier «EA», il note ceci dans son journal: «Ce soir, pour la première fois dans l’Histoire, l’Homme a gagné une victoire dans la guerre qu’il mène depuis des temps immémoriaux contre des entités vivantes extraterrestres.»

Comme on l’entrevoit, les éléments rejetés (werverfen): pulsion de mort, surmoi, père, font retour sous la forme d’éléments que le délire tente d’élaborer afin de les maîtriser. On pourrait penser que nous avons là une problématique œdipienne délirante: posséder la mère Orgone et tuer le père Dor?

Au-delà de la paranoïa, c’est un bel exemple de retour, dans la théorie, de ce qui est nié par ailleurs: le nié vient mettre en tension, imposer une élaboration qui oriente la pensée. Ce qui nous imposerait une question: ce que je suis en train d’élaborer, est-ce pour maintenir nié quelque chose en moi, ou lui trouver une représentation de substitution (vertreten), ou bien est-ce une tentative de retrouvaille (vorstellen), de levée de la méconnaissance?


Notes:

1 Par exemple, en 1923, Reich exposa une de ses thèses sur l’orgasme à la Société psychanalytique de Vienne, exposé qui fut accueilli par un «froid polaire»… retour

2 Au sujet de ce texte, l’original de 1927 est publié en français sous le titre «La Génitalité dans la théorie et la thérapie des névroses» (Reich, 1982); le texte publié en français lors de sa première édition en 1952 sous le titre La Fonction de l’orgasme (Reich, 1970) date en fait de 1942 et ne reprend quasiment rien du premier («La Génitalité dans la théorie et la thérapie des névroses», dans Premiers Écrits, t. 2, Paris, Payot, 1982. retour

3 Cette question du physiologique est centrale pour Reich en raison d’un risque: en l’oubliant, on peut produire une distorsion subjective et idéologique (Weltanschaulich). Pour exemple: «[…] durant la rédaction de ce manuscrit […] des nouvelles sensationnelles nous parvinrent de Vienne: on aurait découvert “un organe à sécrétion interne responsable de la chasteté” (on prétendait que c’était la glande pinéale qui agissait contre la gonade), affirmation dont la théologie pouvait se réjouir. Dans aucun autre domaine, on renonçait et on renonce aussi aisément à la prudence scientifique – généralement si prononcée – que dans celui de la sexualité» (Reich, 1982b: 15, 26). retour

4 À la différence de Freud, Reich fut très marqué par sa pratique à l’Ambulatorium de Vienne, où les pauvres étaient soignés gratuitement, et par l’ampleur des névroses et des troubles génitaux: la pratique individuelle n’y suffisait plus. D’où la pensée d’une action collective là où Freud agissait individuellement (il avait toujours un patient qui ne payait pas du fait de sa pauvreté). retour

5 Nous pourrions distinguer quatre périodes chez W. Reich: 1 – Vienne, 1919-1930: la psychanalyse et Freud; recherches sur le corps et le génital rassemblées dans La Fonction de l’orgasme publié en 1927, voir note 2. 2 – Berlin, 1930-1933: Marxisme et Sexpol, définition du concept de «peste émotionnelle»; puis le premier autodafé (1933); 3 – 1933-1939: exils, Danemark, Angleterre, Suède, puis Norvège (1935-1939), avec les renvois du parti communiste et de l’IPA: Reich élabore dans cette période la végétothérapie; 4 – USA, 1939-1957: période de sa paranoïa scientifica. Le concept majeur est celui de l’énergie d’orgone; Reich va en prison où il meurt, et nouvel autodafé. retour

6 «La Génitalité dans la théorie et la thérapie des névroses», in Premiers Écrits, t.2, Paris, Payot, 1982, p. 7. retour

7 Il est à remarquer que ces mouvements qui ont tenté de réinstaurer l’individu face à la masse apparaissent assez systématiquement suite à des périodes de guerre: pour le xxe siècle, il s’agit des périodes 1920-1930 et 1960-1970 environ, périodes suivies de «répression», c’est-à-dire du retour des théories et politiques massifiantes. retour

8 On comprend ici pourquoi les masses communistes seront appauvries systématiquement, afin de ne pas être névrosées, sans doute… retour

9 Voir «Leçons d’introduction à la psychanalyse» de 1915-1917, in Œuvres complètes de Sigmund Freud, t. 14, PUF, 2000. retour

10«Les gens tombent dans telle ou telle folie, se plaignent de ceci ou de cela, parce que leurs corps sont raides, qu’ils sont incapables de donner l’amour ou d’en jouir» (Reich, Écoute, petit homme!, Paris, Payot, 1974). retour

11 «La suppression de l’activité sexuelle des enfants et des adolescents est le mécanisme de base qui produit les structures caractérielles adaptées à l’asservissement politique, idéologique, économique […] La répression de la sexualité naturelle chez l’enfant, particulièrement de la génitalité, rend l’enfant appréhensif, timide, obéissant, craintif devant l’autorité, gentil, tranquille; elle paralyse ses tendances rebelles, parce que la rébellion est associée avec l’angoisse; elle provoque, en inhibant la curiosité sexuelle de l’enfant, un obscurcissement général de son sens critique et de ses facultés mentales» («La Génitalité dans la théorie et la thérapie des névroses», dans Premiers Écrits, op. cit.). retour

12 Reich fut marqué adolescent par les notions d’«élan vital» et d’«énergie créatrice» de Bergson. retour

13 Voir, pour exemple, l’extraordinaire bluff qui consiste à soutenir qu’il y a eu une révolution sexuelle à la fin des années 1960. Il n’y a eu en fait qu’un discours qui s’est effectivement libéré. Mais les actions libératrices sont venues d’ailleurs, bien plus d’individus et de groupes, c’est-à-dire du peuple. Par exemple, le choc du fameux rapport Kinsey, en 1948, qui révèle, en résumé, que 95 % de la population américaine «viole» les lois antisexuelles des états: bel exemple de vox populi ou de démocratie! Ajoutons à cela le combat des femmes et des homosexuels depuis 1900. retour

14 Les hommes ont bien du mal à différencier orgasme et jouissance du fait du centrage sur leur pénis et du non-abandon. retour

15 Voir les exemples dans Premiers Écrits, op. cit., t. 2, p. 337. retour

16 Reich différencie trois éléments chez l’homme: l’érection, l’éjaculation, l’orgasme. La présence des deux premiers n’implique pas du tout la satisfaction génitale. Par exemple, l’érection peut être permise par des fantasmes prégénitaux, qui n’amènent pas forcément à une éjaculation, ce qui produit une stase de la libido. retour

17 La formule de l’orgasme: «1. Les organes se remplissent de fluide: érection avec tension mécanique; 2. Cela mène à une excitation intense que je suppose être de nature électrique: charge électrique; 3. Dans l’orgasme, la charge électrique ou l’excitation sexuelle se décharge en contractions musculaires: décharge musculaire; 4- Suit une relaxation des organes génitaux sous l’effet du reflux des fluides corporels: relaxation mécanique. Ce rythme à quatre temps: tension mécanique à charge bioélectrique à décharge bioélectrique à relaxation mécanique […] est ce que j’ai appelé la formule de l’orgasme», Wilhelm Reich, 1970, La Fonction de l’orgasme, trad. de l’anglais revue et corrigée par l’auteur: 1947, 2e édition française revue et corrigée, Paris, L’Arche éditeur, p. 216. retour


Bibliographie

Dadoun R., 1974, Cent Fleurs pour W. Reich, Paris, Payot.Freud S., 1905, Trois Essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard.(1908), «La Morale sexuelle civilisée de notre temps», dans La Vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.Orwell G., 1972, 1984, Paris, coll. «Folio», Gallimard.

Reich W.
1968, La Révolution sexuelle, Plon.

1970, (1952), La Fonction de l’orgasme, L’Arche éditeur.

1971a, L’Analyse caractérielle, Paris, Payot.

1971b, Le Meurtre du Christ, Champ Libre.

1972a, Matérialisme dialectique et psychanalyse, Gît-Le-Coeur.

1972b, L’Homme et l’état, Konstantin Sinelnikoff.

1972c, Reich parle de Freud, Paris, Payot.

1972d, La Psychologie de masse du fascisme, Paris, Payot.

1972e, L’Irruption de la morale sexuelle, Paris, Payot.

1972f, La Lutte sexuelle des jeunes, Maspéro, s. d.

1974a, Écoute, petit homme!, Paris, Payot.

1974b, La Superposition cosmique, Paris, Payot.

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1976, Premiers Écrits, t.1, Paris, Payot (articles 1920-1925).

1978, Les Hommes dans l’État, Paris, Payot.

1982a, L’Éther, dieu et le diable, Paris, Payot.

1982b (1927), Premiers Écrits, t. 2: «La Génitalité dans la théorie et la thérapie des névroses», Paris, Payot.

1982c, Premiers Écrits, t. 3, Paris, Payot.

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