Karl Marx (1844) « Moins tu manges… »

Une méditation du jeune Marx sur la question de l’être et de l’avoirKarl Marx, Manuscrits de 1844, in Œuvres complètes, T. VI « Economie politique et philosophie », éditions Alfred Costes, 1937. Extraits.

 Moins tu manges

Moins tu manges, moins tu achètes de livres, moins tu vas au théâtre, au bal, au cabaret, moins tu penses, tu aimes, moins tu fais de théorie, moins tu chantes, tu peins, fais des poèmes… plus tu épargnes, plus tu augmentes ton trésor que ne mangeront ni les mites ni la poussière, ton capital. Moins tu es, moins tu manifestes ta vie, plus tu as, plus ta vie aliénée prend le dessus, grandit, plus tu accumules de ton être aliéné. Tout ce que l’économiste te dérobe de vie et d’humanité, il te le remplace en argent, en richesse et tout ce que tu ne peux pas, ton argent le peut : il peut manger, boire, aller au bal, au théâtre ; il connaît l’art, l’érudition, les curiosités historiques, la puissance politique ; il peut voyager ; il peut t’attribuer tout cela ; il peut acheter tout cela ; c’est lui la vraie puissance.

Mais étant tout cela, il n’a plus d’autre possibilité que de s’engendrer lui-même, de s’acheter lui-même, car tout le reste est son esclave. Si je possède l’argent, je possède son esclave, et je n’en ai pas besoin, tant la soif de possession engloutit toutes les passions et toutes les activités. On accorde à l’ouvrier juste ce qu’il faut pour qu’il veuille vivre et qu’il veuille vivre pour posséder.

 Sois économe de tes désirs

Certes, il s’élève maintenant une controverse sur le terrain économique. Les uns recommandent le luxe et maudissent l’épargne. Les autres recommandent l’épargne et maudissent le luxe. Mais les premiers ne cachent pas qu’ils veulent le luxe en vue de produire du travail ; les autres avouent qu’ils recommandent l’épargne en vue de produire de la richesse, et par suite du luxe. Les premiers ont l’illusion romantique que ce n’est pas la seulement la soif du gain qui doit déterminer la consommation des riches et ils se contredisent quand ils font de la prodigalité une source directe d’enrichissement. Et les autres leur démontrent avec beaucoup de gravité et un grand luxe de détails que, par la prodigalité, l’avoir diminue au lieu d’augmenter. Les seconds ont l’hypocrisie de ne pas avouer que la production est précisément déterminée par le caprice et l’inspiration ; ils oublient les « besoins raffinés », ils oublient que sans consommation on ne produirait rien ; ils oublient que la concurrence rend la production plus universelle et plus luxueuse ; ils oublient qu’à leurs yeux, c’est l’usage qui détermine la valeur des choses et que la mode détermine l’usage. Ils disent vouloir que la production se limite aux objets « utiles », mais ils oublient que l’excès d’objets utiles produit un excès de population inutile. Les uns et les autres oublient que le gaspillage et l’épargne, le luxe et le dénuement, la richesse et la pauvreté s’équivalent.

Tu ne dois pas être seulement économe de tes désirs immédiats comme l’envie de manger, mais tu dois aussi te désintéresser des intérêts généraux, te dispenser d’avoir pitié, confiance si tu veux te conformer aux enseignements de l’économie, si tu ne veux pas périr à cause de tes illusions.

Tout ce qui t’appartient, tu dois le rendre vénal, utile. Si tu demandes à l’économiste : est-ce que j’obéis aux lois économiques quand je tire de l’argent de la vente de mon corps à la concupiscence d’autrui ? – en France, les ouvriers appellent prostitution de leurs femmes et de leurs filles l’heure de travail supplémentaire, ce qui est littéralement exact – [ … 1, l’économiste me répond : tu n’agis pas à l’encontre de mes lois. Mais prends garde à ce que disent mes cousines Madame la morale et Madame la religion car ma morale et ma religion à moi, économiste, n ont rien à t’objecter mais. Mais qui dois-je écouter, l’économie politique ou la morale ? La morale de l’économie politique est le gain, le travail et l’épargne, la sobriété. Mais en même temps, l’économie politique me promet de satisfaire mes besoins. L’économie politique de la morale, c’est la richesse en bonne conscience, en vertu. Mais comment puis-je être vertueux si je n’existe pas, comment puis-je avoir une bonne conscience si je ne sais rien ? Tout ceci prend naissance dans l’essence de l’aliénation ; chacune des deux sphères me suggère une norme différente, opposée, et si le critère de la morale est autre que celui de l’économie, c’est parce que chacune représente une sphère particulière de l’aliénation, chacune étant étrangère à l’autre [ ... ].

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