Joël Bernat: «D’une « logique cyclique » d’apparition des mouvements intellectuels et artistiques»

La guerre n’est pas un temps initiant ou terminant une époque, mais qu’elle fait office de révélateur ou, mieux, d’amplificateur d’un phénomène commun, repérable dans ce que l’on nomme communément « conflit de générations ». C’est ce conflit qui serait le lieu bien plus exact des émergences du nouveau que ne l’est celui de la guerre. Nous allons envisager ce thème comme relevant de « cycles », et non pas d’un « développement linéaire » ou génétique, cette dernière représentation sous-entendant l’adhésion à certains mythes, tels celui du « progrès de l’humain » et son envers symétrique, le « mythe du déclin ».

Conférence donnée à l’Université de Metz, le 30 septembre 2006, au Symposium international et transdisciplinaire: Réseau du sens – réseau des sens. Années vingt – années soixante, sous la dir. de Françoise Lartillot. Paru in Années vingt – années soixante: réseau du sens-réseaux des sens, sous la dir. de F. Lartillot & Axel Gelhaus, Bern, Peter Lang, pp 11-27.

Résumé: 1920, 1960: ces deux dates évoquent les temps dits d’après-guerre, ce qui viendrait mettre l’accent sur la guerre comme phénomène supposé produire, en réaction, de nouveaux mouvements de pensée. Ce que je souhaiterais rapidement montrer tient en ce que la guerre n’est pas un temps initiant ou terminant une époque, mais qu’elle fait office de révélateur ou, mieux, d’amplificateur d’un phénomène commun, repérable dans ce que l’on nomme communément «conflit de générations». C’est ce conflit qui serait le lieu bien plus exact des émergences du nouveau que ne l’est celui de la guerre. Nous allons envisager ce thème comme relevant de «cycles», et non pas d’un «développement linéaire» ou génétique, cette dernière représentation sous-entendant l’adhésion à certains mythes, tels celui du «progrès de l’humain» et son envers symétrique, le «mythe du déclin». De plus, je ne traiterais pas de la question du sens d’un texte, mais celle de l’intention de l’acte créateur de pensée.


«Était-il possible que, depuis si longtemps qu’ils y pensent, les hommes n’eussent pas compris que la beauté est incommunicable, et que les êtres, pas plus que les choses, ne se pénètrent pas?»1

 

1 – Survols

1900 – Le XXe siècle s’ouvre sur une déception: l’effondrement d’un mythe né avec les Lumières, celui du Progrès de l’humain2: en remplaçant la Religion progressivement par la Science, le monde occidental était sensé se diriger vers une paix dont les ingrédients majeurs étaient l’Éducation et la Culture. Une phrase de Victor Hugo illustre cette utopie: «Ouvrez une école et vous fermerez une prison»… L’homme occidental se considérait hautement civilisé3, éclairé, du fait de ses connaissances (par comparaison avec les civilisations africaines réduites à une attraction foraine) et la littérature se faisait le miroir du mythe, en ce qu’elle était porteuse de culture, de morale et donc d’éducation: l’auteur se devait d’être savant, d’être éclairant.

La science était prometteuse, s’offrait comme source de bonheur pour tous, puisque, selon le mot du chimiste et académicien Marcellin Berthelot en 1887, alors Ministre de l’Instruction: «L’univers est désormais sans mystères» (reprenant en fait un mot de Lord Francis Bacon). Cette période de 1890-1914, baptisée Belle Époque au regard de sa richesse matérielle4, est celle d’un profond malaise chez l’humain qui n’arrive pas à se reconnaître dans ce mythe du Progrès, dans la mesure où la Science, identifiée au progrès, n’apporte rien d’aussi merveilleux que ce qu’offrait la religion.

En témoigne Paul Valéry qui notait que, de 1850 à 1890, il faut reconnaître une certaine faillite de la Science, qui n’a pu donner que de la science, et pas «une échappatoire à l’envie naturelle et peut-être naïve de l’homme, de savoir quelque chose de plus que ce qu’il sait»5. Il manquait du merveilleux, et de là, pour Valéry, la floraison littéraire et notamment, le Symbolisme. À cela, nous pouvons ajouter la littérature fantastique – dont ce sera l’âge d’or, et l’engouement pour les dites sciences occultes. N’oublions pas, non plus, car il n’y a là nul hasard, que c’est en cette fin de siècle que se constitua aussi le groupe des sciences humaines, à partir d’une branche de la philosophie, avec par exemple Wilhelm Dilthey6. De même, Freud notait que les progrès scientifiques n’avaient pas augmenté le degré de satisfaction et de plaisir que les humains attendaient de la vie, ni rendus plus heureux, ce qui est attendu de tout progrès culturel. Et ainsi de conclure que «le pouvoir sur la nature n’est pas l’unique condition du bonheur humain»7.

Les sciences de l’Histoire8, depuis l’Antiquité, nous montrerait qu’aucun mythe collectif n’a pu apporter bonheur et satisfaction aux individus, d’autant plus qu’un mythe est enfermant dans la mesure où il massifie, c’est-à-dire qu’il est imposé aux humains, véhiculant une norme de pensée et une orthopédie morale: en témoigne la façon dont la psychiatrie a pu traiter les artistes de «dégénérés supérieurs»…

Aussi n’est-il pas étonnant que des rébellions s’observent: celles du mouvement Bohême, mais aussi la psychanalyse naissante qui s’oppose fortement à la psychiatrie régnante. En effet, en opposition au profil de l’homme occidental du progrès, le sujet freudien d’avant 1914 est tel un héros tragique grec, et doit conquérir son individualité (projet pindarique) face à la «morale sexuelle civilisée9» dont la psychiatrie est le bras ouvrier; l’échec de cette conquête est la névrose, et sa réussite est la clef d’une évolution, d’un Progrès, mais en tant que accession à l’individualité: être son propre maître, propriétaire de sa pensée, de son corps et de son sexe. En un mot: Éros contre la masse, dans la mesure où Éros est une force motrice d’individuation.

1920: L’effondrement de l’illusion de progrès est concrétisée avec la «Première Grande Tuerie Mondiale10»: le mythe de l’homme occidental civilisé et cultivé a révélé, en fait, une masse barbare. La civilisation ne serait-elle qu’un masque? Quelles sont les conséquences de cette révélation?

Suite à cette Première Guerre Mondiale, le panorama intellectuel et artistique pourrait ainsi se décrire:

    • Apollinaire abolit des règles et des cadres traditionnels tels que la ponctuation; le projet de Tristan Tzara semble après-coup délivrer une définition générale: investir l’écriture «dans une autre langue que celle dont nous sommes couverts», écriture où «l’image n’est plus un ornement mais un instrument, un acte, et ce serait la trahir que de la réduire à une esthétique. Elle n’a pas pour mission de nous conforter dans le langage mais de nous tirer hors langage11»;
    • Céline introduit la langue parlée et l’argot dans la littérature et Victor Margueritte fait sortir la sexualité de ses alcôves pour l’exposer en littérature12;
    • les Surréalistes prônent l’«amour fou» comme amour vrai, l’imaginaire et la folie contre la raison, s’opposant ainsi à la morale bourgeoise, opposition que l’on retrouve avec le mouvement Dada dont un aspect est la critique en acte des institutions et Académies;
    • le théâtre n’est pas en reste, avec Artaud mettant en scène le cru et le brut de l’animalité humaine, c’est-à-dire sans ses masques13; alors que d’autres auteurs opèrent une révolution plus sage dans la forme, tels Giraudoux et Anouilh, en reprenant et modernisant les mythes antiques, dénonçant à leur façon l’utopie d’un progrès de l’humain;
    • notons l’émergence d’un nouveau courant philosophique, la phénoménologie14, qui valorise le thème de l’inquiétude face à la vie (après le discours «rassurant» de la Science) et qui fait le constat d’une détresse de la philosophie qui n’a pu apporter de lumières et, ce qui est lié, va refuser toute production de système (c’est-à-dire de massification selon et par un mythe de pensée). En ce sens, il est à relever l’énorme production d’études de cette époque sur le rapport de l’individu et de la masse, cette dernière étant souvent synonyme de déclin (de l’occident)15.

En opposition, relevons un autre registre de réaction à la guerre, mais sur un mode conservateur, visant à rétablir les valeurs d’avant-guerre, celles de la morale bourgeoise chrétienne avec des textes élaborant les questions du mal et du salut: pensons à Mauriac, Bernanos, Green, Duhamel, etc.

1945: Si le mouvement d’individuation est le plus souvent observable dans l’immédiate après-guerre, les mythes de masse reprennent assez vite le dessus, ce qui mènera probablement à la Seconde Guerre mondiale. Suite à celle-ci, apparaissent, entre autres:

        • du côté du théâtre, l’absurde16 mis en scène par Beckett ou Ionesco, pour une quête du sens situé ailleurs que dans le visible, la raison ou les faits;
        • outre le «nouveau roman17», paraît une nouvelle forme romanesque dite «existentialiste», questionnant la relation de l’humain au monde et son absurdité, voire une absence de sens18: Camus ou Sartre en sont des représentants, et ce n’est pas un hasard si ce sont aussi des philosophes; l’existentialisme va donc se développer et amener l’intellectuel à s’impliquer, par exemple politiquement dans la société19; indiquons aussi le mouvement de l’anti-psychiatrie anglaise – dénonçant la folie des systèmes de masse que la famille transmet – et celui des sixties.

En opposition viendra le structuralisme qui primera et marquera le temps suivant, mais comme nous le verrons, en réaction à l’existentialisme, marquant le retour d’un mythe ou d’une utopie massifiante, le Un de la structure.

Nous retrouverions donc ici le même mouvement que celui qui a succédé à la première guerre mondiale, et les précédentes. Y aurait-il là une sorte de cycle?

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Ce que l’on observe comme phénomène d’après-guerre, serait une opposition entre:

        • une jeune génération qui bouscule les valeurs morales de la génération précédente et du même coup, les formes d’expressions académiques et instituées; génération sensibilisée par le fait de la guerre comme phénomène de masse et d’effondrement des valeurs de la vie, et qui va donc développer, en réaction, la dimension du sujet dans toutes les formes artistiques;
        • et une génération nostalgique, qui le plus souvent tente de rétablir les valeurs d’avant-guerre, comme si le fait de la guerre les avait effacées (et non pas qu’elles se sont effondrées d’elles-mêmes et meurent dans la guerre); cela produit une nostalgie du temps d’avant qui sera idéalisé et défini, après-coup, par les passéistes comme Belle Époque (soit un nouveau mythe de masse pour le progrès passé et le déclin présent). Génération qui, considérant celle des jeunes, a pu énoncer qu’aux chaos des guerres succède la ruine de la morale: les Années Folles en sont la dénomination. Ce qui est à remarquer dans ce cas, est le déplacement de l’accent selon une série de négations: «si nous sommes dans le chaos, ce n’est pas du fait des valeurs anciennes, ni du fait de la guerre, mais des mouvements nouveaux qui prônent la ruine au lieu de la reconstruction (à l’identique).» Ces mouvements nouveaux sont donc posés comme source de faillite morale.

Car, ce qui est à relever, est que ce mouvement des jeunes générations s’accompagne d’une libération sexuelle par rapport aux répressions de la morale (victorienne) des avant-guerres, libération qu’il faudrait éviter de juger comme relâchement des mœurs suite aux chaos de la guerre, ou simple réaction tentant de faire oublier les massacres par le recours à une joie forcenée. Il s’agirait bien plus de réinstaurer, grâce à une qualité intrinsèque de l’Éros, la constitution individuelle et l’identité du sujet face à la massification des humains soumis à des leaders.

Cette première observation nous fait saisir le mouvement suivant, en une sorte de cycle:

        • une période de massification des humains grâce à l’expansion d’un mythe (religieux, politique, culturel, etc.) qui fait office de morale collective relayée par la Science et les Arts, les media, s’opposant à la singularité des individus: une image forte serait celle de l’autodafé;
        • période qui s’effondre d’elle-même (dans la guerre par exemple) ou sous la poussée d’une nouvelle génération qui s’oppose aussi bien aux mythes qu’aux massifications (telles qu’elles sont portées par l’institué, l’Académique et les exigences d’appartenance) et ramenant la primauté de l’individu et celle de l’Éros, c’est-à-dire la question de l’identité et du sens de sa propre vie contre les normes;
        • puis une nouvelle période de massification, etc.20

Pour l’instant, en deçà des formes d’expression, un jeu d’oppositions cycliques semble s’articuler autour d’un axe de symétries: d’une part, individu / masse, et d’autre part, utopie (d’un temps nouveau ou de progrès) / mélancolie (du temps d’avant).

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1 – Un éternel cycle: Éros / Thanatos

Partons du fait observable que les mouvements nouveaux d’immédiat après-guerre font primer la sexualité dans les actes et les conduites, du moins dans un premier temps, conduites que l’ont a tendance à oublier ou ne pas prendre en compte. Pour cela, gardons-nous d’une interprétation facile qui soutiendrait que ces «révolutions» sont plus le fait de la jeunesse. En effet, ces mouvements, toujours en petits groupes, s’ils s’opposent aux phénomènes de masses manipulées en guerre, c’est afin de privilégier la pensée, la conduite et la condition individuelles, en trouvant un appui sur Eros. Car c’est une qualité intrinsèque d’Éros que de pousser à l’individuation et donc à la dé-massification21 ou désaliénation. Éros permet de refaire primer l’individu là où Thanatos a massifié, collectivisé et dépersonnalisé.

Avec ce primat d’Éros vient toujours, car, c’est une autre de ses qualités intrinsèques, un foisonnement d’idées nouvelles22. Les Années Folles, avec ses nouveaux courants d’expression (Dadaïsme et surréalisme par exemple) ou les Sexpol de Reich, ne sont certes pas un hasard de l’Histoire, hasard non plus le fait qu’elles se soient alimentées et soutenues de musiques nouvelles favorisant l’expression libérée du corps (Charleston, Jazz puis rock’n’roll, etc.).

Donc, suite aux meurtres et massacres de la guerre (il en va de même avec les grandes épidémies ou les grandes crises économiques), succède souvent une période de sexualité jugée «débridée» selon les codes de la morale précédente23; ce mouvement qui fait primer l’Eros est parfaitement observable dans l’Histoire des peuples, et tout autant dans les mouvements individuels.

Dans un premier temps, cela donnerait à penser que nous serions en présence d’un cycle pulsionnel où priment à tour de rôle, dans un processus apparemment inéluctable, les pulsions de vie et les pulsions de mort (de quoi alimenter le thème d’un éternel retour). Mais comment comprendre cette sorte de déchaînement du sexuel qui suit le déchaînement de la destruction et ses massacres?

Dire qu’il y a là un contre-mouvement n’est que descriptif. Mais l’observation du fait que ces mouvements nouveaux favorisant l’expression sexuelle ne durent qu’un temps, indiquerait quelque chose quant à leur fonction. Or, cette fonction est bien connue chez l’individu, et je pense que l’on peut, sans trop de risque, l’appliquer à un groupe humain.

L’on devine aisément que cette fonction a à voir avec une sorte de réparation ou de thérapeutique (l’Éros d’Aristophane comme pharmakon anti-mélancolique ou antidépresseur), réparation qu’il serait dommage de réduire à une simple utopie de la joie et du bonheur pour effacer la réalité des blessures et des horreurs.

En fait, il s’agit d’un travail de déliaison des pulsions de mort (Thanatos) et des pulsions de vie (Éros): en effet, la guerre a pour particularité d’offrir une scène de liaison des pulsions en permettant l’érotisation du crime et du massacre, et cela de façon très «débridée»24, et du coup une libre expression des pulsions de destruction non culpabilisée de part le phénomène de masse. Lorsque la guerre est finie, il y a donc à défaire cette liaison Thanatos – Éros, et l’on observe donc à ce moment-là, schématiquement deux voies:

        • ou bien la voie de la culpabilité et de la honte qui refoulent la part érotique du meurtre: mais alors, on en reste à la sidération du massacre, une fascination hypnotique, qui reste inexplicable, et l’on maintient une nostalgie du temps d’avant;
        • ou bien la voie qui fait primer l’Éros pour refouler les pulsions destructrices (ou les reprojetant sur la génération précédente), ce qui refait primer l’individu face à la masse associée à ce pouvoir destructeur, primat qui fait éclater tout ou partie des formes contraignantes, imposées de l’extérieur, que ces formes soient morales ou artistiques, politiques ou culturelles, etc. C’est donc une période symétriquement inverse à celle de la guerre, bien illustrée, par exemple, avec la formule «Make love, not war», formule qui répondait à la guerre froide et celle du Viêt-Nam.

Lorsque ce travail de déliaison des pulsions et de dés-érotisation du meurtre est assez avancé, l’on assiste à une récession spontanée du primat d’Éros, et du même coup à une atténuation des modes d’expression des mouvements qui furent considérés révolutionnaires ou subversifs, soit parce qu’ils ont disparus, n’étant plus nécessaires, soit parce qu’ils se sont institués. Un tel cycle est banal, mais il est rendu plus intense et plus collectif par une guerre et ses effets.

Cette description hâtive nous permet donc de différencier deux positions intellectuelles dans les après-guerres:

        • ceux qui s’inscrivent du côté du travail de l’Éros (au sens large) et des nouveaux modes d’expression et de pensée, fussent-ils utopiques, et pour qui la forme subversive est nécessaire, car, en fait, dans un premier temps, nous sommes au-delà des contenus et des formes qui sont le plus souvent mis en pièces: c’est l’acte qui importe; ici la démarche est individuelle même s’il y a collectif d’individus – voir l’histoire même du Dadaïsme ou du Surréalisme, ou bien le «phénomène de la route» (Lost Generation, Katmandou, etc.), collectif qui n’est pas une masse avec leader -. C’est une quête ou une retrouvaille d’identité contre les appartenances imposées25; mais l’institutionnalisation26 d’un mouvement, lorsqu’elle se produit, transforme ce collectif en une masse, ce qui vient stopper le mouvement;
        • et ceux qui restent écrasés ou terrassés par Thanatos, l’horreur ou la culpabilité, etc., ou qui resteront dans un temps mélancolique. Adorno en donne une formulation avec son fameux: «Écrire un poème après Auschwitz relève de la barbarie». Mais une telle pensée maintient et oppose la masse contre l’individu, ici poète, Thanatos contre Éros, etc.

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2 – Une illustration de ces mouvements cycliques de modes de pensées

1920sq: Le modernisme opéra une mise en pièces des formes établies pour en extraire un sujet, en rejetant les vieux standards victoriens qui déterminaient les modes de conception, de réception et de signification de l’œuvre d’art, avec un romancier omniscient, écrivant à la troisième personne, aux points de vue narratifs fixés et des positions morales clairement établies. Faulkner, Woolf, Joyce, Eliot, Pound, Stevens du côté anglo-saxon, ou Proust, Mallarmé, Kafka, et Rilke, sont considérés comme les fondateurs de ce mouvement moderne dont les principales caractéristiques seraient:

        • L’intérêt porté à la subjectivité dans l’écriture, c’est-à-dire aux modalités du percevoir plutôt que du perçu, en accord avec la vie psychique interne (et non une construction);
        • Un intérêt pour les formes fragmentées, les récits discontinus et le collage d’apparence aléatoire de différents matériaux;
        • Un rejet de l’esthétique formelle (par exemple la poésie de Carlos Williams) en faveur de la spontanéité et la découverte en création;
        • Un rejet de la distinction entre le haut et le bas, c’est-à-dire entre «grande culture» et culture populaire.

Cette même position va se retrouver, à partir de 1945, avec l’existentialisme qui s’inscrit dans un même mouvement de re-individualisation en prônant le fait que l’existence se détermine par la subjectivité. Les écrivains existentialistes reprirent l’idée de Kierkegaard27 selon laquelle l’homme doit choisir sa propre voie sans se référer à des critères universaux, c’est-à-dire une base rationnelle de décisions morales28, ce qui les inscrivait dans une recherche du bien et de la vérité selon leurs propres expériences personnelles et une méfiance à l’égard de tout système de pensée29. Mais cet individualisme (outre le fait que cette position est le fait d’une élite intellectuelle) allait souvent de pair avec des sentiments tels que la solitude et l’ennui; alors une nostalgie de la grégarité et de la masse réapparaît, ce qui encouragera sans doute le temps suivant, celui du retour des normes de masse (le groupe comme appartenance protectrice).

En effet, vers 1960, nous assistons à un retour du «merveilleux», c’est-à-dire quelque chose de plus «scientifique». Le structuralisme, qui va primer, est du côté non plus de l’individualité mais d’une nouvelle massification30 dont l’outil est le mythe de la structure, vieille utopie (voir par exemple l’archè des grecs antiques, ou une certaine lecture de la Khôra platonicienne, et toutes les formes suivantes de systèmes qui proposent du Un). Cela nous fait passer du primat du sujet de la phénoménologie ou de l’existentialisme à la mort du sujet. L’on pourrait penser qu’il y a là une sorte de réaction, de contre-mouvement, s’inscrivant dans les cycles individu / masse ou encore Eros / Thanatos. En effet, si l’on tente d’extraire les spécificités de ce mode de penser, l’on peut relever les points suivants31:

        • affirmation du primat de la structure sur l’événement ou le phénomène. Les processus sociaux se déploient dans le cadre de structures fondamentales qui restent le plus souvent inconscientes. Il existe un décalage entre ce que les hommes vivent et ce qu’ils ont conscience de vivre, décalage, qui rend les discours, impropres à rendre compte de façon adéquate des processus sociaux effectifs;
        • c’est la structure du langage qui produit la «réalité» et non le vécu, et l’on ne penserait qu’au travers du langage (exit la pensée visuelle, l’imaginaire, le sensoriel, etc.), et donc nos perceptions de la réalité sont toutes fondées et prédéterminées par la structure du langage (comme elles l’étaient par Dieu quelques temps auparavant); ainsi la langue préexisterait à l’expérience et non plus l’inverse: il y aurait là une confusion ou une fusion du descriptif et du perceptif32;
        • la suite «logique» devient, avec par exemple Jean Baudrillard, qu’il n’y a pas d’original, mais seulement des copies, des «simulacres»33. Quelques-uns ont proposé que tous les récits peuvent être appréhendés comme des variations de certaines formes narratives universelles fondamentales, et non pas comme des problématiques humaines individuelles invariables du fait qu’elles sont individuelles et non transmissibles en tant qu’expériences vécues34 (Erlebnis): le simulacre de masse efface la répétition individuelle;
        • plutôt que voir l’individu comme l’auteur du sens, le structuralisme place la structure au centre du monde comme nouveau créateur35 – c’est la structure qui donne naissance ou produit le sens, pas le moi singulier, de même que l’identité est le produit du système linguistique où je suis inscrit36.

Le «je» est massifié à la langue comme l’être le fut à Dieu, et l’Eros sensuel n’est plus que Logos. La massification est liée au mythe qui offre du merveilleux et du religieux: il y aurait enfin du sens à toute chose…

***

Conclusions très provisoires…

Nous serions ainsi amener à penser que les mouvements de pensée dominants d’une époque s’inscrivent dans un cycle générationnel opposant masse et individus, quelques soient les formes d’expression et les contenus de ces mouvements; et non pas une progression linéaire. Les outils pour penser en termes de cycles, tels que nous les avons utilisés: individu ou masse, Éros ou Thanatos, mélancolie ou utopie37, mettent en avant, non plus une conception linéaire de l’Histoire que la chronologie justifierait, mais un cycle lié à des tentatives de réponses à un conflit de base:

        • soit être individu mais seul avec son angoisse (source de mélancolie);
        • soit être en groupe et rassuré, mais désubjectivé (y «perdre son âme»).

Le moyen terme ou compromis serait d’être individu mais avec un mythe ou utopie qui donne sens, rassure et supprime l’isolement, satisfaisants les besoins de croire à du merveilleux (religions, politiques, systèmes de pensée, etc.), autant d’anxiolytiques ou d’anti-dépresseurs, d’anti-mélancolies38.

À toutes ces positions correspondent un écrit, une pensée, en lien avec un contexte spécifique (mais peut-il exister un écrit hors contexte? L’écrit ne fait-il que dire le contexte et la façon dont on y est relié?) Contexte qui susciterait le mouvement littéraire nouveau, mouvement où prime en premier l’acte:

        • soit dans le sens de renforcer le contexte, d’y participer (comme utopie ou mythe), ou bien tenter de re-construire à l’identique, réinstaurer (le groupe et soi-même) et de poursuivre «comme si» la guerre fut une fâcheuse parenthèse (et non la conséquence de l’effondrement d’une utopie de masse);
        • soit dans le sens de s’opposer au contexte, de s’individualiser: le texte de l’œuvre serait un acte au service de ce renversement, Éros étant l’outil ou l’énergie de cet acte, pour tenter de faire rupture ou révolution (au sens de retour), en soulignant la guerre (elle est motrice de la pensée):
        • soit avec l’idée d’un nouveau monde, d’une nouvelle utopie à créer, plus libre et individuée par opposition à l’ancienne utopie des Pères appliquée à des masses et qui s’est effondrée d’elle-même (la guerre comme fin de règne);
        • soit faire un saut générationnel, au-delà des Pères vers les Anciens supposés bien plus sages39 et retrouver les antiques utopies que les Pères auraient mises entre parenthèses ou effacées.

Les «grandes guerres», en tant qu’accélérateurs et amplificateurs, et surtout les temps d’immédiates après-guerre, permettraient de prendre conscience de plusieurs choses:

        • la fragilité des utopies du progrès de l’humain ou de son déclin, et qu’il n’y a pas de changement («ils remettent ça!», phase mélancolique) et donc pas d’histoire opérante (malgré les devoirs de mémoire). Chaque génération recommence, fait son expérience quelles que soient ses connaissances. Si la connaissance est transmissible, l’expérience ne l’est fondamentalement pas, restant individuelle40. Si cette prise de conscience a lieu, elle est brève, vite refoulée, par exemple par la reconstruction comme phénomène massificateur et utopie anti-mélancolique, ce qui réinstalle du coup le mythe du progrès41, d’un monde meilleur ou de l’homme nouveau, en projetant son symétrique (déclin) à l’Est, au Sud, etc.;
        • l’idée de répétition, ou de cycle, ou encore de résurgences lorsque notre intérêt se porte sur les contenus, est le plus souvent combattue car elle s’oppose au mythe nécessaire de la croyance au progrès qui a pour fonction d’unir et massifier des peuples.

Je vous remercie.

Joël Bernat,

Membre de l’Association Psychanalytique de France et de l’Association Psychanalytique Internationale


Notes:

1 Marguerite Yourcenar: Le premier soir. In: Conte bleu, Folio Gallimard 1993, p. 59. retour

2 La notion de « progrès » est apparue à la fin du xviiè siècle avec Condorcet, Leibniz et Fontenelle. Auparavant l’opinion était que l’humanité était vieille et proche de sa fin. Jean Delumeau rapporte que Napier, à la fin du XVI° siècle inventa les logarithmes pour pouvoir calculer plus facilement la date de la fin du monde que Nicolas de Cues envisageait pour l’année 1700 et Christophe Colomb pour 1656. Luther estimant que la somme des péchés était arrivée à un niveau intolérable aux yeux de Dieu, déclara un jour : « Nous avons atteint le temps du cheval blême de l’Apocalypse… Ce temps ne durera pas plus de cent ans. » «L’idée de progrès», ou encore le «mythe du progrès» de l’humain, n’est qu’une vision-du-monde (Weltanschauung), et non pas une vérité. retour

3 Voir Wolf Lepenies: La fin de l’utopie et le retour de la mélancolie. Leçon inaugurale du Collège de France. Éditions du Collège de France 1992. retour

4 Période qui suit les ravages de la guerre de 1870 et ceux de la Commune. retour

5 Paul Valéry: Souvenirs poétiques. Guy Le Prat 1947, pp. 25-26. retour

6 Voir Edmund Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendentale, Gallimard, 1976: « Le positivisme décapite, pour ainsi dire, la philosophie ». Car finalement, l’homme reste seul, seul face à ses questions d’ordre métaphysique (la question de la mort est un classique). Les sciences positives oublient que l’homme n’est pas qu’un vivant, l’homme existe.» C’est en ces termes qu’Husserl, en 1936, entame son propos «Die Krisis des europäischen Menschentums und die Philosophie», conférence au Wiener Kulturbund, le 3.10. 1935. retour

7 Sigmund Freud: Le malaise dans la culture (1930). In: OCF-P XVIII, P.U.F 1994. retour

8 Au sens de Wilhelm Windelband, in «Histoire et sciences de la Nature» (1894) Les études philosophiques, 1/2000, PUF. retour

9 Sigmund Freud, «La morale sexuelle « civilisée » et la maladie nerveuse des temps modernes», in La vie sexuelle, PUF 1969. retour

10 Selon le mot du poète Pierre Réverdy: Main d’œuvre (1913-1949), Mercure de France 1949. retour

11 Tristan Tzara: L’homme approximatif. Poésie Gallimard 2004. retour

12 Le livre clef de cet acte est La Garçonne, paru en 1922 chez Flammarion. retour

13 De la même façon qu’au début de ce siècle avec le Grand Guignol ou le théâtre de Boulevard. retour

14 C’est en 1919 que Karl Jaspers publie sa Psychologie des visions du monde (texte toujours pas traduit en français: Psychologie der Weltanschauungen, Berlin, 1919, Heidelberg et New York, 1971.) qui fait suite à la période du néo-kantisme (1890-1920). Cette nouvelle philosophie est proche de la «philosophie de la vie»de Dilthey. Heidegger commente ce texte en 1921 (« Remarques sur la psychologie des visions du monde de Karl Jaspers » in Philosophie, 1986, n° 11 pp. 3-24 & n° 12 pp. 3-21) et aura cette formule qui résume bien la question en tension à cette époque: «il est plus difficile de s’expliquer avec la vie que d’achever le monde à partir d’un système.» retour

15 Citons parmi tant d’autres: Elias Canetti, Masse et puissance, Gallimard, 1996 («Le respect des «grands» de ce monde est très difficile à abolir, et l’homme a un besoin de vénération infini.», p.241, affirmation que l’on peut mettre en regard avec l’incipit de ce livre: «Il n’est rien que l’homme redoute davantage que le contact de l’inconnu.»); Oswald Spengler, Le déclin de l’occident, Gallimard, 1948, dont la thèse montre que le déclin d’une civilisation ne dépend pas d’un facteur externe mais interne, sur le mode de l’entropie, à l’image de l’humain. Une civilisation passe ainsi par la jeunesse, la maturité, la vieillesse et la mort. Thèse reprise par Bence Szabolcsi (1965), Les cigognes d’Aquilée. De l’effondrement des cultures, l’Aube, poche essais, 2005. retour

16 La vie humaine a-t-elle un sens en regard de la guerre? retour

17 Représenté par Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Michel Butor, etc. retour

18 Pensons au «suicide philosophique» face à l’absurdité de la vie normée. Normée, c’est-à-dire qui n’a plus de sens personnel lorsque la norme est externe et donc étrangère. retour

19 Soit le mouvement inverse, prôné par celui des Lumières anglaises. retour

20 Un exemple: à la libération sexuelle individuelle de l’amour libre des années soixante, répond la libération de la pornographie des années soixante-dix: l’imagerie pornographique œuvre comme une tentative de norme, un mythe qui vise à massifier les individus dans leurs conduites et pensées, et qui refoule surtout la création individuelle précédente. retour

21 Et c’est pour cette raison que les nations n’ont de cesse de l’endiguer afin d’imposer une cohésion de masse. retour

22 Platon reconnaissait en Éros le moteur de la pensée (Logos). Freud a pu montrer que la satisfaction sexuelle a un destin psychique en ce qu’elle libère les formes d’expression et de pensée de l’individu. retour

23 L’on retrouve le même processus dans certains cas de deuil où une période «orgiaque» succède à la perte d’un proche. retour

24 Une libération de ce que le processus civilisateur a bridé afin de créer la cohésion d’un groupe (famille, Institution, État, Nation, etc.) retour

25 Un exemple plus ancien (1897) nous est donné par la Sécession de Gustav Klimt, en opposition à la conception traditionnelle de l’Art à Vienne. Sur le bâtiment de la Sécession, dont l’architecture même marque une rupture, Klimt fit inscrire ceci: «A chaque époque son art, à l’art sa liberté.» Mais il y a aussi la référence au Ver Sacrum, le Printemps Sacré, en référence aux jeunes romains qui, face au danger, promettaient de sauver Rome. La Sécession devait sauver Vienne. retour

26 C’est un processus que l’on pourrait rapidement qualifier de rigidification obsessionnelle progressive jusqu’à la catatonie et la mort, selon le principe d’entropie de Spengler. retour

27 Søren Kierkegaard écrivait dans son journal: «Je dois trouver une vérité, qui en soit une pour moi-même… une idée pour laquelle je puisse vivre ou mourir.» retour

28 Friedrich Nietzsche déclarait qu’il incombait à l’individu seul de décider de la valeur morale de ses actes et des actions d’autrui. retour

29 Kierkegaard, Nietzsche et d’autres penseurs existentialistes se gardaient volontairement d’exposer leurs idées d’une manière systématique, privilégiant les aphorismes, les dialogues, les paraboles et autres formes littéraires. retour

30 McLuhan invente le terme de mass media. Le retour de la massification des années 60 correspond au même mouvement des années 30.Voir Marshall McLuhan, Pour comprendre les médias, Seuil, Points, 1968. retour

31 Selon ma lecture toute personnelle, évidemment. retour

32 Nous retrouvons ici l’ancienne opposition, assez radicale, sur l’origine d’une langue: l’hypothèse dite de Sapir-Wolf (c’est la langue qui donne forme à notre expérience du monde), en opposition à l’épicurienne: chaque peuple invente sa propre langue pour rendre compte de sa propre expérience. retour

33 Cela se comprend que si l’on ne s’intéresse qu’à des contenus, qui sont, évidemment, en nombre limités. retour

34 Si on transmet des connaissances, des objets, etc., l’expérience vécue est intransmissible puisqu’il s’agit d’un acte. retour

35Nous pouvons appliquer au structuralisme la même critique que Feuerbach adressât à Hegel: le mépris de la nature dans la philosophie moderne est un héritage de la théologie chrétienne – de sa vision-du-monde – préconception qui fait de cette philosophie moderne rien d’autre que de la «théologie dissoute et transformée en philosophie», c’est-à-dire un déplacement du religieux. Hegel est ainsi un «travesti»: sa doctrine (la Réalité est posée par l’Idée) n’est que l’expression rationnelle de la doctrine théologique (la Nature est crée par Dieu). Voir Ludwig Feuerbach, L’essence du christianisme, notamment la préface, Gallimard 1992. retour

36 N’omettons pas que dans le même temps, se produisait un élan vers une autre grande masse, celle du communisme. Ce mouvement se repère aussi dans la nouvelle psychiatrie produite par la Société américaine de psychiatrie et sa révision de la clinique (dont la bible est le DSM): pour exemple, ce n’est pas le sujet qui peut être traumatisé par un événement, c’est l’événement en lui-même qui est traumatique quel que soit le sujet. retour

37 Nous aurions pu utiliser le jeu des fantasmes inconscients de meurtre du père ou du fils afin d’expliquer le rapport conflictuel des générations. Par exemple, la guerre moderne est une situation où ce sont des pères qui envoient leurs fils mourir pour eux (la patrie et ses enfants) selon le scénario du meurtre du fils, et les fils de retour n’auront de cesse, pour beaucoup, d’inverser cette fantasmatique en tuant les pères. retour

38 Par exemple, le temps de reconstruction après-guerre favorise les mythes de masse (la société nouvelle, etc.) et les utopies («la der des der»). retour

39 Quand on se réfère à Platon ou Aristote, on oublie l’état de guerre quasi permanent de ces temps. retour

40 Une illustration terrible de cet aspect est donnée par le suicide d’Heinrich von Kleist et d’Henriette Vogel, le 20 -X – 1811, à Stimming, conclusif d’une lecture de Kant: «Nous ne pouvons décider si ce que nous nommons vérité est vraiment la vérité, ou si elle nous paraît seulement telle. Dans ce dernier cas, la vérité que nous amassons ici-bas n’existe plus après la mort (…) Ah, Wilhelmine, si l’épine de cette pensée n’atteint pas ton cœur, ne souris pas d’un autre qu’elle a blessé au plus profond de son être le plus sacré. Mon unique but, mon but le plus suprême s’est effondré, et je n’en ai plus aucun désormais.» Heinrich von Kleist, lettre du 22 – III – 1801 à Wihelmine von Zenge, sa fiancée. Citée in Lou Andreas-Salomé, Carnets intimes des dernières années, Hachette 1983, p. 206. retour

41 Le mythe du Phœnix illustre bien ces cycles d’alternances d’utopies, de progrès, de déclin et de mélancolies. retour

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