Hanna Segal : « Notes sur la formation du symbole »

La compréhension et l’interprétation du symbolisme inconscient est l’un des principaux instruments du psychologue. Il est souvent confronté à la tâche de comprendre et de reconnaître la signification non seulement d’un symbole particulier, mais aussi de tout le processus de la formation du symbole.

Ceci s’applique particulièrement au travail effectué avec des patients qui présentent un trouble ou une inhibition dans la formation ou la libre utilisation des symboles, comme, par exemple, des patients psychotiques ou schizoïdes.

Prenons l’exemple très élémentaire des deux patients suivants : L’un — que j’appellerai A… — était un schizophrène placé en hôpital psychiatrique. Son médecin lui demanda un jour pourquoi, depuis qu’il était malade, il avait cessé de jouer du violon. Il répliqua avec une certaine violence : « Quoi ! vous pensez que je vais me masturber en public ? »

Un autre patient, B…, rêva une nuit qu’il était en train de jouer un duo de violon avec une jeune fille. Il associa sur le tripotage[1] la masturbation, etc. Il en ressortait clairement que le violon représentait ses organes génitaux, et que jouer du violon représentait un fantasme masturbatoire de relation avec la jeune fille.

Voilà donc deux patients qui, apparemment, utilisent les mêmes symboles dans la même situation — un violon représentant les organes génitaux masculins et le fait de jouer du violon représentant la masturbation. Cependant, le mode de fonctionnement des symboles est très différent dans les deux cas. Pour A…, le violon était devenu si complètement équivalent à ses organes génitaux, que le toucher en public s’avérait impossible. Pour B…, à l’état de veille, jouer du violon était une sublimation importante. Nous pourrions dire que la principale différence entre eux réside dans le fait que, pour A…, la signification symbolique du violon est consciente, alors que pour B…, elle est inconsciente.

Pourtant, je ne pense pas que ce soit là la différence la plus importante entre ces deux patients. Dans le cas de B…, le fait que la signification du rêve soit devenue complètement consciente ne l’avait nullement empêché d’utiliser son violon. Par ailleurs, on trouvait chez A… beaucoup de symboles agissant dans son inconscient de la même façon que le violon sur le plan conscient. Prenons un autre exemple — tiré cette fois du cas d’un patient schizophrène en situation analytique : dans les premières semaines de son analyse, il arriva à une séance, rougissant et pouffant de rire, et ne me parla pas durant toute la séance. Ultérieurement, nous découvrîmes que, juste avant cette séance, il avait fréquenté un atelier de thérapie occupationnelle dans lequel il faisait de la menuiserie, construisant un tabouret. La raison de son silence, de son rougissement et de ses rires étouffés résidait dans le fait qu’il ne pouvait pas se résoudre à me parler du travail qu’il était en train de faire[2]. Pour lui, le tabouret de bois (wooden stool) auquel il travaillait, le mot (stool) qu’il aurait eu à utiliser pour parler du tabouret, et les selles (stool) qu’il déposait dans les toilettes, étaient ressentis à tel point comme étant une seule et même chose, qu’il se trouvait incapable de m’en parler. Son analyse révéla ultérieurement que cette équation entre les trois stools, le mot, le siège et les fèces, était à ce moment-là complètement inconsciente. Tout ce dont il se rendait compte consciemment était le fait qu’il se sentait embarrassé et incapable de me parler.

La différence essentielle entre l’utilisation que faisaient les patients A… et B… du violon comme symbole des organes génitaux masculins, ne réside pas dans le fait que, dans un cas, le symbole était conscient, et que dans l’autre, il était inconscient, mais bien dans le fait que, dans le premier cas, le violon était ressenti comme étant les organes génitaux, alors que, dans le deuxième cas, il était ressenti comme les représentant.

Selon la définition d’Ernest Jones, le violon de A…, le schizophrène, serait à considérer comme un symbole. De même, celui qui apparaît dans le rêve de B… Mais le violon ne serait pas un symbole lorsqu’il est utilisé par B… comme sublimation à l’état de veille.

Dans un article écrit en 1916[2], Jones distinguait le symbolisme inconscient des autres formes de « représentation indirecte », et définissait le vrai symbolisme inconscient selon les critères suivants :

1) Un symbole représente ce qui a été refoulé de la conscience, et tout le processus de symbolisation s’effectue inconsciemment ;

2) Tous les symboles représentent des idées concernant « le Soi et les relations parentales immédiates, ainsi que les phénomènes de la naissance, de la vie et de la mort » ;

3) Un symbole a une signification constante. Plusieurs symboles peuvent être utilisés pour représenter la même idée refoulée, mais un symbole donné a une signification constante qui est universelle;

4) Le symbolisme apparaît comme le résultat du conflit intrapsychique entre « les tendances refoulantes et le refoulé ». Plus loin, Jones ajoute : « Seul ce qui est refoulé est symbolisé. Seul ce qui est refoulé a besoin d’être symbolisé. »

Il distingue ensuite la sublimation de la symbolisation : « Les symboles, dit-il, apparaissent lorsque l’affect qui investit l’idée symbolisée ne s’est pas montré, en ce qui concerne le symbole, capable de cette modification qualitative que l’on définit par le terme de sublimation. »

Pour résumer le point de vue de Jones, on pourrait dire que, lorsqu’un désir doit être, à cause d’un conflit, abandonné et refoulé, il peut s’exprimer de façon symbolique, et l’objet du désir qui avait dû être abandonné peut être remplacé par un symbole.

Depuis lors, le travail analytique, et particulièrement l’analyse par le jeu avec de jeunes enfants, a largement confirmé quelques-uns des points de vue essentiels de cette formulation de Jones. Les premiers intérêts et les premières impulsions de l’enfant sont dirigés vers le corps de ses parents et vers le sien propre, et ce sont ces objets et ces impulsions existant dans l’inconscient, qui donnent naissance à tous les intérêts ultérieurs, au moyen de la symbolisation. Cependant, l’affirmation de Jones selon laquelle les symboles se forment là où il n’y a pas de sublimation fut rapidement contestée. En fait, Jones lui-même, aussi bien que Freud, écrivit plusieurs articles intéressants qui analysaient le contenu de certaines oeuvres d’art. En 1923, dans son article sur l’analyse des jeunes enfants[3], Melanie Klein ne partagea pas ce point de vue concernant la relation entre symbolisation et sublimation. Elle s’attacha à montrer que le jeu des enfants — une activité sublimée — est une expression symbolique des angoisses et des désirs.

Nous pourrions considérer cela comme une question de terminologie et accepter le point de vue de Jones selon lequel nous ne devrions appeler symboles que ceux des substituts qui remplacent l’objet sans qu’il y ait aucun changement d’affect. Mais d’autre part, il y a de très grands avantages à étendre la définition du symbole à ceux qui sont utilisés dans la sublimation. Tout d’abord, une définition plus large correspond mieux à l’usage courant du mot « symbole ». Le concept de Jones exclut la majorité de ce qui est appelé « symbole » dans les autres sciences et dans le langage quotidien. Deuxièmement — et je développerai ce point plus loin — il semble y avoir une continuité de développement entre les symboles primitifs tels que Jones les décrit, et les symboles utilisés dans l’expression personnelle, la communication, la découverte, la création, etc. Troisièmement, il est difficile d’établir une relation entre les désirs et les processus mentaux les plus primitifs et le développement ultérieur de l’individu, si l’on n’admet pas le concept élargi du symbolisme. Du point de vue analytique, l’intérêt de l’enfant pour le monde extérieur est déterminé par une série de déplacements d’affects et d’intérêts, de l’objet primitif à des objets toujours nouveaux. Or, comment un tel déplacement pourrait-il se faire autrement qu’au moyen de la symbolisation ?

En 1930, Melanie Klein[3] souleva le problème de l’inhibition dans la formation du symbole. Elle décrivit un petit garçon autistique de quatre ans, Dick, qui ne pouvait ni parler ni jouer ; il ne montrait ni affection ni angoisse et ne manifestait aucun intérêt pour son entourage, sauf pour les poignées de portes, les gares et les trains, qui semblaient le fasciner. Son analyse révéla que l’enfant était terrifié par son agression contre le corps de sa mère, et par ce corps même, qu’il ressentait comme étant devenu mauvais à cause de ses attaques contre lui ; en raison de la force de ses angoisses, il avait érigé de puissantes défenses contre ses fantasmes concernant sa mère. Il en résultait une paralysie de sa vie fantasmatique et de la formation des symboles. Il n’avait doté le monde environnant d’aucune signification symbolique, et n’y prenait, pour cette raison, aucun intérêt. Melanie Klein parvint à la conclusion que si la symbolisation n’apparaît pas, tout le développement du Moi est bloqué.

Si nous acceptons ce point de vue, il s’ensuit que les processus de symbolisation nécessitent une étude nouvelle et plus attentive. Tout d’abord, je trouve utile, suivant en cela C. Morris[4], de considérer l’activité symbolisante comme une relation à trois termes, c’est-à-dire une relation entre la chose symbolisée, la chose fonctionnant comme un symbole, et une personne pour qui l’une représente l’autre. En termes psychologiques, le symbolisme serait une relation entre le Moi, l’objet et le symbole.

La formation du symbole est une activité du Moi cherchant à élaborer les angoisses nées de la relation du Moi avec l’objet. C’est-à-dire, avant tout, la crainte des mauvais objets, et la crainte de la perte ou de l’inaccessibilité des bons objets. Les perturbations de la relation du Moi aux objets se reflètent par des perturbations dans la formation du symbole. En particulier, des perturbations dans la différenciation entre le Moi et l’objet entraînent des perturbations dans la différenciation entre le symbole et l’objet symbolisé, et, par conséquent, mènent à la pensée concrète caractéristique des psychoses.

La formation du symbole débute très tôt, probablement aussi précocement que les relations d’objet, mais ses caractéristiques et ses fonctions se modifient parallèlement aux changements intervenant dans les caractéristiques du Moi et des relations d’objet. Ce n’est pas seulement le contenu lui-même du symbole, mais aussi la façon même dont les symboles sont formés et utilisés, qui me semble refléter très précisément l’état de développement du Moi et sa manière de traiter ses objets. Si l’on considère le symbolisme comme une relation à trois termes, les problèmes de la formation du symbole doivent toujours être examinés dans le contexte de la relation du Moi avec ses objets.

Je vais tenter de décrire brièvement quelques attitudes de base du Moi vis-à-vis des objets, et la façon dont ces attitudes influencent, selon moi, les processus de la formation du symbole et le fonctionnement du symbolisme. Ma description se base ici sur les concepts de position schizo-paranoïde et de position dépressive dus à Melanie Klein [3]. Selon elle, le stade oral du développement se subdivise en deux phases, la première constituant le point de fixation du groupe des maladies schizophréniques, la seconde, du groupe des affections maniaco-dépressives. Dans ma description, qui sera nécessairement très schématique, je ne sélectionnerai que les points qui concernent directement le problème de la formation du symbole.

Les principales caractéristiques des premières relations d’objet du nourrisson sont les suivantes : l’objet est vécu comme divisé en un objet idéalement bon et un objet totalement mauvais. Le but recherché par le Moi est l’union totale avec l’objet idéal, et la totale annihilation du mauvais objet, aussi bien que des mauvaises parties du Soi. Le sentiment de toute-puissance est souverain, le sens de la réalité n’est qu’intermittent et précaire. La notion d’absence existe à peine. Toutes les fois que l’état de fusion avec l’objet idéal n’est pas réalisé, ce n’est pas l’absence qui est vécue ; le Moi se sent assailli par la contrepartie du bon objet : le, ou les mauvais objets. C’est l’époque de la satisfaction hallucinatoire du désir, décrite par Freud, où la pensée crée des objets qui sont alors ressentis comme étant adéquats. Selon Melanie Klein, c’est aussi l’époque de l’hallucinose mauvaise au moment où, si les conditions idéales ne sont pas remplies, le mauvais objet est, lui aussi, halluciné et ressenti comme étant réel.

L’identification projective est un mécanisme de défense prévalent au cours de cette période. Dans l’identification projective, le sujet projette en fantasme d’importantes parties de lui-même dans l’objet, et cet objet devient alors identifié aux parties du Soi qu’il est ressenti comme contenant en lui. De même, les objets internes sont projetés à l’extérieur et identifiés aux parties du monde extérieur qui viennent à les représenter. Ces premières projections et identifications constituent le point de départ du processus de formation du symbole.

Cependant, les premiers symboles ne sont pas ressentis par le Moi comme étant des symboles ou des substituts, mais comme étant l’objet original lui-même. Ils sont si différents des symboles formés ultérieurement, que je pense qu’ils méritent d’être désignés par un nom qui leur soit propre. Dans mon article de 1950 [7] j’ai proposé le terme « équation ». Pourtant, ce terme les différencie trop du mot « symbole », et je voudrais le modifier ici en « équation symbolique ».

L’équation symbolique entre l’objet original et le symbole dans le monde intérieur et extérieur est, selon moi, la base de la pensée concrète du schizophrène ; dans cette pensée, des substituts des objets originaux ou de parties du Soi peuvent être utilisés tout à fait librement, mais, comme dans les deux exemples de patients schizophrènes que j’ai cités, ces substituts sont à peine différents de l’objet original : ils sont ressentis et traités comme s’ils étaient identiques à cet objet. Cette non-différenciation entre la chose symbolisée et le symbole fait partie d’une perturbation dans la relation du Moi à l’objet. Des parties du Moi et des objets internes sont projetées sur un objet et identifiées à lui. La différenciation entre le Soi et l’objet est obscurcie. Dès lors, puisqu’une partie du Moi est confondue avec l’objet, le symbole — qui est une création et une fonction du Moi — se confond à son tour avec l’objet symbolisé.

Là où des équations symboliques se forment en relation avec des mauvais objets, on observe une tentative de traiter celles-ci comme l’objet original, c’est-à-dire par une annihilation et une scotomisation totales. Dans l’article de Melanie Klein cité plus haut, il semblait que Dick n’avait formé aucune relation symbolique avec le monde extérieur. Cet article a été écrit très au début de l’analyse de Dick, et je me demande, sur la base de ma propre expérience avec des schizophrènes, s’il n’est pas apparu peut-être par la suite que Dick avait formé de nombreuses équations symboliques dans le monde extérieur. Dans ce cas, ces équations symboliques auraient alors porté tout le poids de l’angoisse vécue en relation avec l’objet persécutoire ou culpabilisant original : le corps de la mère, de telle sorte qu’il aurait dû les traiter par l’annihilation, c’est-à-dire par un retrait total de son intérêt. Quelques-uns des symboles qu’il avait formés alors qu’il progressait dans son analyse et commençait à témoigner de l’intérêt pour certains objets de la chambre de consultation, semblent avoir présenté les caractéristiques de telles équations symboliques. Par exemple lorsque, voyant des débris de crayon taillé, il dit : « Pauvre Mme Klein ! » Pour lui, les débris étaient Mme Klein coupée en morceaux.

Ce fut aussi le cas dans l’analyse de mon patient Edward [7]. A un moment donné de son analyse, un certain degré de formation du symbole était survenu, sur la base de l’équation symbolique, de telle sorte qu’un peu d’angoisse fut déplacé de la personne de son analyste, ressentie comme un mauvais objet interne, sur des substituts dans le monde extérieur. Dès lors, les nombreux persécuteurs projetés dans le monde extérieur furent traités par la scotomisation. Cette phase de son analyse, qui dura plusieurs mois, fut caractérisée par une extrême réduction de ses intérêts dans le monde extérieur. A ce moment, son vocabulaire devint également très pauvre. Il interdisait, à lui comme à moi, l’utilisation de nombreux mots qu’il ressentait comme ayant le pouvoir de produire des hallucinations et qui, par conséquent, devaient être abolis. Ceci frappe par sa similitude avec le comportement d’une tribu du Paraguay, les Abipones, qui ne peuvent tolérer quoi que ce soit qui leur rappelle les morts. Lorsqu’un membre de la tribu meurt, tous les mots qui ont une affinité quelconque avec les noms du défunt sont immédiatement éliminés du vocabulaire. Par conséquent, leur langage est très difficile à apprendre, car il est rempli de clichés et de néologismes remplaçant les mots défendus.

Le développement du Moi et les changements dans la relation du Moi avec ses objets se font graduellement, et il en est de même de l’évolution des symboles primitifs, que j’ai appelés « équations symboliques », qui deviendront des symboles complètement formés lors de la position dépressive. Ce n’est donc que par souci de clarté que je ferai ici une différenciation très marquée entre les relations du Moi dans la position schizo-paranoïde et dans la position dépressive, et une différenciation également marquée entre les équations symboliques et les symboles qui se forment pendant et après la position dépressive.

Lorsque la position dépressive a été atteinte, la principale caractéristique de la relation d’objet réside dans le fait que l’objet est ressenti comme un objet total. Corrélativement, il existe un plus grand degré de conscience et de différenciation de la distinction existant entre le Moi et l’objet. En même temps, puisque l’objet est reconnu comme une totalité, l’ambivalence est plus pleinement éprouvée. Durant cette phase, le Moi se débat avec son ambivalence, et sa relation à l’objet est caractérisée aussi bien par la culpabilité, l’angoisse de la perte, ou l’expérience réelle de la perte et du deuil, que par un effort, une lutte visant à recréer l’objet. En même temps, les processus d’introjection prennent le pas sur les processus de projection, en raison de la lutte menée par le sujet pour retenir l’objet à l’intérieur de lui-même, ainsi que pour le réparer, le restaurer et le recréer.

Dans les circonstances favorables d’un développement normal, après des expériences répétées de perte, de récupération et de recréation, un bon objet s’établit avec sécurité dans le Moi. Lors du développement et de l’intégration du Moi, trois changements dans la relation à l’objet affectent fondamentalement le sens de la réalité du Moi. En effet, une conscience accrue de l’ambivalence, la diminution de l’intensité de la projection, et la différenciation croissante entre le Soi et l’objet, entraînent un sens accru de la réalité, tant interne qu’externe. Le monde interne se différencie du monde externe. La pensée omnipotente, caractéristique de la phase précédente, cède graduellement la place à une pensée plus réaliste. Simultanément, et participant du même processus, il se produit une certaine modification des buts instinctuels primitifs. Auparavant, le but consistait en la totale possession de l’objet, s’il était ressenti comme bon, ou en sa totale annihilation, s’il était ressenti comme mauvais. Avec la reconnaissance que le bon et le mauvais objet sont un seul et même objet, ces deux: buts instinctuels sont progressivement modifiés. Le Moi se préoccupe de façon croissante de protéger l’objet contre sa propre agression et son propre désir de le posséder. Ceci implique un certain degré d’inhibition des buts instinctuels directs, tant agressifs que libidinaux.

Cette situation est une puissante stimulation à la création de symboles, et les symboles acquièrent alors de nouvelles fonctions qui modifient leurs caractéristiques. Le symbole est nécessaire pour que l’agression soit déplacée de l’objet original sur un autre objet, et pour que s’atténuent ainsi la culpabilité et la crainte de perdre l’objet. Ici, le symbole n’est pas un équivalent de l’objet original, puisque le but du déplacement est de préserver l’objet, et la culpabilité éprouvée à l’égard de ce symbole est bien moins considérable que celle qui provient de l’attaque de l’objet original. Les symboles sont aussi créés dans le monde interne en tant que moyens de restaurer, recréer, capturer et posséder à nouveau l’objet original. Mais, en relation avec le développement croissant du principe de réalité, le sujet les vit à ce moment comme étant créés par son Moi et, pour cette raison, comme n’étant jamais complètement équivalents à l’objet original.

Freud [1] postule qu’une modification des buts instinctuels est la précondition de base de la sublimation. De mon point de vue, la formation des symboles lors de la position dépressive nécessite une certaine inhibition des buts instinctuels directs dans leur relation avec l’objet original, et, pour cette raison, les symboles deviennent utilisables à des fins de sublimation. Les symboles, création interne, peuvent être ensuite reprojetés dans le monde extérieur, dotant alors celui-ci d’une signification symbolique.

La capacité d’expérimenter la perte de l’objet et le désir de recréer celui-ci à l’intérieur de soi donnent à l’individu une liberté inconsciente dans l’utilisation des symboles. Et, parce que le symbole est éprouvé par le sujet comme étant l’une de ses propres créations, il peut l’utiliser librement, ce qui n’est pas le cas pour l’équation symbolique.

Lorsque, dans le monde extérieur, un substitut est utilisé en tant que symbole, il peut l’être plus librement que l’objet original, puisqu’il n’est pas complètement identifié à celui-ci. Cependant, dans la mesure où ce substitut est distingué de l’objet original, il est aussi reconnu comme un objet en soi. Ses qualités propres sont reconnues, respectées et utilisées, parce qu’aucune confusion avec l’objet original ne vient entacher les caractéristiques du nouvel objet utilisé comme un symbole.

Au cours d’une analyse, nous pouvons parfois suivre très clairement les modifications dans les relations symboliques, en observant l’attitude du patient à l’égard de ses matières fécales. Au niveau schizoïde, le patient attend de ses fèces qu’elles soient un sein idéal ; s’il ne peut maintenir cette idéalisation, ses fèces deviennent persécutrices, elles sont éjectées comme un sein dévoré, détruit et persécuteur. Si le patient essaie de symboliser ses fèces dans le monde extérieur, les symboles dans le monde extérieur seront ressentis comme étant des fèces — des persécuteurs. Aucune sublimation des activités anales ne peut apparaître dans ces conditions.

Au niveau de la position dépressive, le sujet a le sentiment que le sein introjecté a été détruit par le Moi, et peut être recréé par lui. Les fèces peuvent alors être ressenties comme quelque chose qui a été créé par le Moi hors de l’objet, et qui peut avoir la valeur d’un symbole du sein, en même temps que d’un bon produit de la créativité propre du Moi.

Lorsque cette relation symbolique aux matières fécales et aux autres produits du corps s’est établie, il peut se produire une projection de cette relation sur des matériaux du monde extérieur tels que la peinture, la pâte à modeler, l’argile, etc., matériaux qui peuvent alors être utilisés à des fins de sublimation.

Lorsque ce stade du développement a été accompli, il n’est naturellement pas irréversible. Si les angoisses sont trop fortes, la régression à une position schizo-paranoïde peut survenir à n’importe quel stade du développement de l’individu, et l’identification projective peut être appelée à la rescousse comme défense contre l’angoisse. Alors, les symboles qui avaient été développés et avaient fonctionné en tant que symboles dans la sublimation, redeviennent des équations symboliques concrètes. Ceci est dû principalement au fait que, dans l’identification projective massive, le Moi se confond à nouveau avec l’objet, le symbole se confond avec la chose symbolisée, et, pour cette raison, tourne en équation symbolique.

Dans l’exemple du patient schizophrène A…, cité au début de cet article, il s’est produit un effondrement d’une sublimation déjà établie. Avant l’effondrement schizophrénique, le violon avait fonctionné comme un symbole et avait été utilisé dans un but de sublimation. C’est seulement au moment de la maladie que le violon était devenu concrètement équivalent au pénis. Des mots qui s’étaient certainement développés à un moment où le Moi était relativement mûr, deviennent équivalents aux objets qu’ils sont censés représenter, et sont vécus comme des objets concrets, lorsque surviennent l’identification projective et la confusion qui en résulte, confusion entre les symboles créés par le Moi — le mot, ou même la pensée — et l’objet que ceux-ci devaient symboliser.

Arrivée à ce point de mon exposé, je voudrais résumer ce que j’entends par les termes « équation symbolique » et « symbole », ainsi que les conditions dans lesquelles ces phénomènes apparaissent : dans l’équation symbolique, l’objet-substitut est vécu comme étant l’objet original. Les qualités propres du substitut ne sont ni reconnues ni admises. L’équation symbolique est utilisée pour nier l’absence de l’objet idéal, ou pour contrôler un objet persécuteur. Elle appartient aux tout premiers stades du développement.

Le symbole à proprement parler, utilisable pour la sublimation et pour l’épanouissement du développement du Moi, est vécu comme représentant l’objet ; ses caractéristiques propres sont reconnues, respectées et utilisées. Il prend naissance lorsque les sentiments dépressifs prédominent sur les sentiments schizo-paranoïdes, lorsque la séparation d’avec l’objet, l’ambivalence, la culpabilité et la perte peuvent être vécues et tolérées. Le symbole est utilisé, non pour nier, mais pour surmonter la perte. Quand le mécanisme d’identification projective est utilisé comme défense contre les angoisses dépressives, des symboles déjà formés et fonctionnant en tant que symboles, peuvent se reconvertir en équations symboliques.

La formation du symbole règne sur la capacité de communiquer, puisque toute la communication est faite au moyen des symboles. Lorsque surviennent des perturbations schizoïdes dans la relation d’objet, la capacité de communiquer est également perturbée : premièrement, parce que la différenciation entre le sujet et l’objet est brouillée, deuxièmement, parce que les moyens de communication viennent à manquer, puisque les symboles sont ressentis de façon concrète, et ne sont, par conséquent, pas utilisables dans un but de communication. Cette difficulté de communication est l’une des difficultés qui reviennent sans cesse dans les analyses de patients psychotiques. Des mots, par exemple, qu’ils viennent de l’analyste ou du patient, sont vécus comme étant des objets ou des actions, et ne peuvent pas facilement être utilisés dans un but de communication.

Nous n’avons pas seulement besoin des symboles dans la communication avec le monde extérieur, mais aussi dans la communication interne. En fait, nous pourrions nous demander ce que cela signifie lorsque nous parlons de personnes qui sont bien en contact avec leur inconscient. Cela ne veut pas dire qu’elles ont consciemment des fantasmes primitifs tels que ceux qui apparaîtront dans leur analyse, mais simplement, qu’elles ont une certaine intuition de leurs propres impulsions et sentiments. Cependant, je pense que nous voulons dire davantage que cela ; nous voulons dire que ces personnes ont une véritable communication avec leurs fantasmes inconscients. Et ceci, comme n’importe quelle autre forme de communication, ne peut se faire qu’à l’aide de symboles. De sorte que, chez les personnes qui sont « bien en contact avec elles-mêmes », il y a une formation symbolique constante et libre grâce à laquelle elles peuvent prendre conscience et contrôler les expressions symboliques des fantasmes primitifs sous-jacents. La difficulté de traiter des patients schizophrènes et schizoïdes ne vient pas seulement du fait qu’ils ne peuvent pas communiquer avec nous, mais encore davantage du fait qu’ils ne peuvent pas communiquer avec eux-mêmes. Toutes les parties du Moi peuvent être clivées les unes par rapport aux autres, sans qu’il y ait aucune communication valable entre elles.

Je pense que la capacité de communiquer avec soi-même en utilisant des symboles est la base de la pensée verbale — qui est la capacité de communiquer avec soi-même au moyen de mots. Toute communication interne n’est pas de la pensée verbale, mais toute pensée verbale est une communication interne au moyen de symboles — les mots.

L’intégration par la symbolisation des désirs, angoisses et fantasmes précoces, dans les phases ultérieures du développement, constitue un aspect important de cette communication interne. Par exemple, dans la fonction génitale pleinement développée, tous les buts pulsionnels antérieurs — anaux, urétraux, oraux — peuvent être exprimés et satisfaits symboliquement : le Thalassa de Ferenczi illustre magnifiquement ce point de vue.

Et ceci m’amène au dernier point de mon exposé. Je pense que l’une des tâches importantes accomplies par le Moi au cours de la position dépressive consiste à s’occuper, non des seules angoisses dépressives, mais aussi des conflits antérieurs non résolus. Nouvelle acquisition appartenant à la position dépressive, la capacité de symboliser et, par là, de réduire l’angoisse et de résoudre le conflit est utilisée dans le but de remanier les conflits antérieurs non résolus, en les symbolisant. Des angoisses, ressenties auparavant comme intolérables en raison de l’aspect extrêmement concret de l’expérience avec l’objet ou l’objet-substitut — sous forme d’équations symboliques —, peuvent être graduellement abordées, par un Moi mieux intégré, au moyen de la symbolisation et, de cette façon, elles peuvent être intégrées. Dans la position dépressive et ultérieurement, les symboles ne sont pas formés seulement à partir de l’objet-total-détruit-et-recréé, caractéristique de la position dépressive, mais aussi à partir de l’objet clivé — extrêmement bon et extrêmement mauvais ; de même, ces symboles ne sont pas créés seulement à partir de l’objet total, mais aussi à partir des objets partiels. On peut considérer la symbolisation de certaines relations à un objet persécutoire ou idéalisé, ainsi que la symbolisation de certaines angoisses, comme faisant partie du processus intégratif de la position dépressive.

Le conte de fées est un exemple en la matière. Il y est principalement question de sorcière, de marraine-fée, de Prince Charmant, d’ogre, etc. ; il recèle donc une bonne dose de contenus schizophréniques. Il constitue cependant une production hautement intégrée, une création artistique qui symbolise très richement les premières angoisses et les premiers désirs de l’enfant. Je voudrais illustrer la fonction du conte de fées par un fragment de matériel tiré de l’analyse d’une adolescente schizophrène. Cette enfant avait été hallucinée et franchement schizophrène dès l’âge de quatre ans. Cependant, elle avait un grand nombre de traits dépressifs, et il y avait, dans sa vie, des phases où l’intégration était relativement meilleure. Au cours de ces périodes, alors qu’elle se sentait moins persécutée et pouvait éprouver, comme elle me le disait, le sentiment de s’ennuyer de ses parents, elle avait coutume d’écrire des contes de fées. Dans les mauvaises périodes, les mauvais personnages de ses contes de fées s’animaient et la persécutaient. Un jour, après plusieurs semaines de silence durant lesquelles elle était manifestement hallucinée de façon très persécutoire, elle se tourna soudain vers moi et me demanda, remplie d’une grande frayeur : « Qu’est-ce que c’est, les sorcières du Lancashire ? » Je n’avais jamais entendu parler des sorcières du Lancashire, elle ne les avait jamais mentionnées auparavant, mais je savais qu’elle-même venait du Lancashire. Après quelques interprétations, elle me dit que, lorsqu’elle avait onze ans environ — elle avait eu effectivement à ce moment-là une année complète sans hallucinations —, elle avait écrit un conte de fées sur les sorcières du Lancashire. La phase de son analyse qui suivit cette séance fut très révélatrice. Il apparut que les sorcières du Lancashire représentaient à la fois elle-même et sa mère. La situation anxiogène remontait tout droit à sa petite enfance, où elle voyait sa mère et elle-même s’entre-dévorant ou dévorant le père. Lorsqu’elle eut atteint un plus grand degré d’intégration et établi une relation plus réaliste avec ses parents, la situation antérieure fut remaniée à l’aide de la formation du symbole : en écrivant le conte de fées qui parlait des sorcières du Lancashire. Dans la détérioration que subit ultérieurement sa santé, la situation persécutoire de sa petite enfance réapparut avec une intensité toute concrète, mais sous une forme nouvelle. Le conte de fées s’anima : les sorcières du Lancashire — les personnages fantasmagoriques qu’elle avait créés — étaient devenues une réalité extérieure concrète. Dans mon cabinet de consultation, on pouvait voir tout à fait clairement comment cette concrétisation du conte de fées dépendait de l’identification projective. Elle se tourna vers moi et me posa une question à propos des sorcières du Lancashire. Elle s’attendait à ce que je sache qui elles étaient. Elle avait fantasmé inconsciemment qu’elle avait mis en moi la partie d’elle-même qui avait inventé les sorcières du Lancashire, et elle avait perdu le contact avec cette partie-là. Dans cette projection, elle perdait tout sens de la réalité et tout souvenir d’avoir créé ce symbole, « les sorcières du Lancashire ». Son symbole s’était confondu avec moi, objet externe réel, et il était ainsi devenu pour elle une réalité extérieure concrète — j’étais devenue une sorcière du Lancashire.

La façon dont le Moi en évolution traite, au cours du processus d’élaboration de la position dépressive, les toutes premières relations d’objet, revêt une importance considérable. Une certaine intégration, ainsi que des relations d’objet total, peuvent être atteintes au cours de la position dépressive, tout en s’accompagnant du clivage des expériences plus précoces du Moi. Dans cette situation, il existe quelque chose comme une poche de schizophrénie, isolée dans le Moi, qui représente une menace constante pour l’équilibre psychique. Au pire, il se produit un effondrement psychique, et les angoisses primitives, ainsi que les équations symboliques clivées, envahissent le Moi. Au mieux, un Moi relativement mûr, mais étriqué, peut se développer et fonctionner.

Quoi qu’il en soit, si le Moi se montre assez fort et capable de supporter l’angoisse au cours de la position dépressive, un nombre d’autant plus grand de situations primitives pourront être intégrées dans ce Moi, et élaborées au moyen de la symbolisation, enrichissant ainsi le Moi de tout l’apport des premières expériences.

Le mot « symbole » vient d’un terme grec signifiant « jeter ensemble, réunir, intégrer ». Je pense que le processus de la formation du symbole est un processus continu qui consiste à réunir et intégrer l’intérieur avec l’extérieur, le sujet avec l’objet, et les anciennes expériences avec les nouvelles.

(Traduit de l’anglais par Florence GUIGNARD.)

 

BIBLIOGRAPHIE

[1] FREUD, S., « Le Moi et le Ça ».

[2] JONES, E. (1916), “The Theory of Symbolism”, Papers on Psycho-Analysis.

[3] KLEIN, M. (1930), “On the Importance of Symbol Formation in the Development of the Ego”, trad. fr. in Essais de psychanalyse, Payot, 1967.

[4] MORRIS, C, “Foundations of the Theory of Signs”, Internat. Encyclopaedia of Unified Science, 2.

[5] RODRIGUEZ, E., “Notes on Symbolism”, Int. J. Psycho-Anal., 37. (1)

[6] RYCROFT, C., “Symbolism and its Relation to Primary and Secondary Processes”, Int. J. Psycho-Anal., 37. (1)

[7] SEGAL, H. (1950), “Some aspects of the Analysis of a Schizophrenic”, Int. J. Psycho-Anal., 31.

[8] — (1952), “A Psycho-Analytic Contribution to Aesthetics”, Int. J. PsychoAnal., 33.

[9] — (1955), “Depression in the Schizophrenic”, Int. J. Psycho-Anal., 36.

(1) Dans cet article, aucune référence n’a été faite à ces deux contributions, car les trois travaux ont été rédigés et présentés au même moment.



[1] Fiddling : aussi bien « le fait de jouer du violon » que celui de tripoter. (N.d.T.)

[2] En anglais, stool signifie aussi bien « tabouret » que « selles ». (N.d.T.)

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