FREUD : “Hypnotisme et Suggestion”* (1888-1889)

In L’écrit du temps, n° 6, Printemps 1984, Editions de Minuit.

Dans sa lettre du 28-12-87, Freud annonçait à Fliess son intention de traduire en allemand le livre de Bernheim, De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique (Paris, 1886) : « Quant à moi, je me suis jeté, ces dernières semaines, sur l’hypnose et j’ai obtenu toutes sortes de succès, petits mais surprenants. Je projette aussi de traduire le livre de Bernheim sur la suggestion. Ne me le déconseillez pas puisque mon contrat est déjà signé. » Cette traduction, dont Freud fit publier un premier extrait dans la Wiener Medizinische Wochenschrift du 30 juin 1888, parut finalement en 1889 chez Deuticke (Leipzig et Vienne), sous le titre abrégé Die Suggestion und ihre Heilwirkung. Une « Postface du traducteur », datée de janvier 1889, y signalait que les récits de cas contenus dans la seconde partie du livre avaient été mis en allemand par le Dr Otto von Springer. Le tout était précédé d’une « Préface du traducteur » dont le contenu reproduisait (à l’exception des deux premiers paragraphes, ajoutés après-coup) celui d’un article que Freud avait fait paraître dans les Wiener med. Blätter des 20 et 27 septembre 1888, sous le titre – que nous choisissons de garder ici – « Hypnotismus und Suggestion ». Ce texte a été republié depuis en allemand dans la revue Psyche, Zeitschrift für Psychoanalyse und ihre Anwendungen, XXXV, 5, mai 1981. James Strachey en a donné plusieurs traductions successives en anglais (International Journal of PsychoAnalysis, 1946, XXVII, 1-2, p. 59-64; Collected Papers, 1950, V, p. 11-24; Standard Edition, I, p. 75-85).

Quelques remarques sur le contexte polémique dans lequel cette préface, à plus d’un titre, intervient. La publication du livre de Bernheim avait déclenché une violente controverse entre l’Ecole de la Salpêtrière et l’Ecole de Nancy au sujet du caractère objectif (« somatique ») ou suggéré (« psychologique ») des phénomènes hypnotiques et / ou hystériques décrits par Charcot et ses élèves (sur ce débat, qui s’était poursuivi jusque dans les gazettes, on peut consulter le livre très complet de Dominique Barrucand, Histoire de l’hypnose en France, Paris, 1967). Freud, qui ne cessera par la suite d’osciller entre la Salpêtrière et Nancy, commence ici par pencher en faveur de Charcot, ainsi qu’il l’explique à Fliess dans sa lettre du 29-8-1888 : « En ce qui concerne La Suggestion, vous savez ce qu’il en est. J’ai commencé ce travail à contre-coeur et seulement pour garder le contact avec une chose certainement destinée à influencer beaucoup, dans les années à venir, la pratique de la neurologie. Je ne partage pas les opinions de Bernheim qui me semblent par trop unilatérales et j’ai cherché, dans l’avant-propos, à défendre les points de vue de Charcot. J’ignore si je l’ai fait adroitement, mais je sais que ce fut sans succès. La théorie suggestive, c’est-à-dire introsuggestive, de Bernheim agit sur les médecins allemands à la façon d’un sortilège banal (common-place Zauber). Ils n’auront pas beaucoup de chemin à faire pour passer de la théorie de la simulation, à laquelle ils croient actuellement, à celle de la suggestion. »

La suite de la lettre, par contre, fait allusion à une tout autre polémique, plus proprement germanique, qui opposait alors les partisans de la thérapie hypnotique (Moll, Krafft-Ebing, Forel, etc.) à ses adversaires – dont Meynert, qui venait tout juste de publier un article  » Über hypnotische Erscheinungen » (Wiener klinische Wochenschrift, 1888, 1) où il qualifiait l’hypnose d’  » asservissement bestial » et de  » psychose expérimentale » : « Mes amis l’ayant exigé, j’ai été forcé de me montrer très modéré en critiquant Meynert qui, comme d’habitude, a parlé méchamment, insolemment d’un sujet qu’il ignore totalement. Ce que j’ai écrit a déjà semblé bien hardi. J’ai attaché le grelot. » Il n’est pas interdit de penser que c’est cette volonté d’intervenir dans les deux controverses à la fois – pour la thérapie hypnotique, mais contre la théorie de la suggestion – qui motive en partie l’attitude ambiguë que Freud adopte ici à l’égard de Bernheim.

Signalons encore que Freud traduira également le second livre de Bernheim, Hypnotisme, suggestion, psychothérapie : études nouvelles (Paris, 1891), sous le titre Neue Studien über Hypnotismus, Suggestion und Psychotherapie (Leipzig-Vienne, 1892). En 1896, il prendra prétexte de la seconde édition de Die Suggestion… pour remplacer sa préface de 1889, déjà trop datée à ses yeux, par une autre, beaucoup plus brève. Nous la reproduisons ici en appendice.

Les notes appelées par un astérisque sont celles de Freud ; les notes appelées par un chiffre arabe sont dues aux traducteurs, ainsi que les passages apparaissant entre crochets droits.



 

HYPNOTISME ET SUGGESTION

 

Les lecteurs de ce livre déjà chaudement recommandé par le Pr Forel de Zurich lui trouveront, espérons-le, toutes les qualités qui ont incité le traducteur à le transposer en langue allemande. Ils verront que l’ouvrage de M. Bernheim, de Nancy, constitue une excellente introduction à l’étude de l’hypnotisme, étude que le médecin ne peut plus négliger, qu’il est stimulant sous bien des rapports et à certains égards véritablement éclairant et qu’il est certainement propre à détruire la croyance selon laquelle le problème de l’hypnose serait encore entouré, ainsi que l’affirme Meynert, d’une « auréole d’absurdité « ..

La réalisation de Bernheim (et de ses collègues nancéens travaillant dans le même sens) consiste précisément à dépouiller les manifestations de l’hypnotisme de leur étrangeté en les rattachant à des phénomènes bien connus de la vie psychologique normale et du sommeil. La valeur essentielle de ce livre réside, me semble-t-il, dans la preuve qu’il apporte des relations qui unissent les manifestations hypnotiques aux processus ordinaires de la veille et du sommeil, et dans la découverte de lois psychologiques valables pour les deux séries de manifestations[i]. C’est ainsi que le problème de l’hypnose est entièrement déplacé sur le terrain de la psychologie et que la « suggestion » est présentée comme le noyau et la clé de l’hypnotisme, les derniers chapitres recherchant en outre les traces de son importance également dans d’autres domaines que celui de l’hypnose[ii]. La démonstration contenue dans la seconde partie du livre selon laquelle l’emploi de la suggestion hypnotique offre au médecin une puissante méthode thérapeutique qui semble même être la plus appropriée dans la lutte contre certains troubles nerveux et la plus adéquate à leur mécanisme, confère au livre une signification pratique tout à fait hors du commun ; et l’accent qui y est mis sur le fait que l’hypnose comme la suggestion hypnotique est applicable non seulement aux hystériques et aux névropathes graves, mais à la plupart des gens bien portants, est de nature à susciter l’intérêt des médecins pour cette méthode thérapeutique au-delà du cercle restreint des neuropathologues[iii].

La cause de l’hypnotisme a trouvé un accueil franchement défavorable auprès des hommes influents de la science médicale allemande (si l’on excepte quelques noms comme Krafft-Ebing, Forel, etc.). Mais on peut néanmoins émettre le vœu que les médecins allemands acceptent de se tourner vers ce problème et cette procédure thérapeutique, en se souvenant du précepte qui veut qu’en matière de sciences de la nature la décision ultime quant à l’adoption ou au rejet d’une hypothèse résulte toujours de la seule expérience et jamais de l’autorité dénuée d’expérience. Les objections à l’étude et à l’emploi de l’hypnose entendues jusqu’à présent en Allemagne ne méritent en fait l’attention qu’en raison du nom de leurs auteurs et le Pr Forel n’a pas eu grand mal à en récuser toute une kyrielle dans un petit essai.

Un point de vue tel que celui qui prédominait en Allemagne il y a encore quelques dix ans de cela, qui consistait à mettre en doute la réalité des phénomènes hypnotiques et à vouloir expliquer ces données par l’action conjuguée de la crédulité – de la part de l’observateur – et de la simulation – de la part du sujet d’expérience -, est devenu désormais intenable grâce aux travaux de Heidenhain[iv] et de Charcot, pour ne citer que les plus célèbres parmi ceux qui ont engagé leur crédibilité en faveur de la réalité de l’hypnose. Même les adversaires les plus virulents de l’hypnose s’en sont rendus compte et c’est pourquoi dans leurs publications, qui trahissent encore nettement leur penchant à nier l’hypnose, ils prennent soin d’inclure également des tentatives d’explication des phénomènes en question, reconnaissant du même coup leur existence.

Un autre point de vue hostile à l’hypnose consiste à la rejeter comme dangereuse pour la santé mentale des sujets d’expérience et a l’affubler du nom de « psychose expérimentalement produite ». Or en apportant la preuve que l’hypnose a une action nuisible dans des cas isolés on ne remettrait pas davantage en cause son utilité générale que les rares cas de morts sous narcose au chloroforme, par exemple, n’interdisent l’usage du chloroforme pour l’anesthésie chirurgicale. Il est cependant tout à fait remarquable que cette comparaison ne puisse pas être poussée plus avant.

Ce sont les chirurgiens qui pratiquent le plus grand nombre d’opérations qui font l’expérience du plus grand nombre d’accidents sous narcose au chloroforme, tandis que la plupart des rapports concernant les effets nocifs de l’hypnose émanent d’observateurs qui ont très peu travaillé avec celle-ci et que tous les chercheurs ayant à leur actif de nombreuses expériences hypnotiques tombent d’accord sur l’innocuité du procédé. Il suffira donc vraisemblablement d’hypnotiser avec ménagement, avec une sécurité suffisante et en choisissant judicieusement les cas si on veut éviter que l’hypnose ait une action nuisible. Il faut ajouter qu’on gagne peu à qualifier les suggestions de  » représentations obsédantes[v] » et l’hypnose de « psychose expérimentale ». En effet, il est vraisemblable que les représentations obsédantes recevront plus de lumière d’être comparées aux suggestions que l’inverse ; et quiconque est effarouché par le terme insultant de « psychose » ferait bien de se demander si notre sommeil naturel mérite moins ce qualificatif, si tant est qu’il vaille la peine de transporter des termes techniques hors de leur sphère spécifique. Non, la cause de l’hypnotisme n’a rien à craindre de ce côté-là, et dès qu’un plus grand nombre de médecins seront en mesure de faire état d’observations du genre de celles qu’on trouve dans la seconde partie du livre de Bernheim, il deviendra patent que l’hypnose est un état inoffensif et que son induction est un acte  » digne » du médecin.

 

Le livre aborde encore un autre problème, qui divise actuellement les partisans de l’hypnotisme en deux camps opposés. Les uns, dont M. Bernheim apparaît ici comme le porte-parole, soutiennent que les manifestations de l’hypnotisme proviennent toutes de la même origine, à savoir d’une suggestion, d’une représentation consciente introduite dans le cerveau de l’hypnotisé par une influence extérieure et qui a été acceptée par lui comme s’il s’agissait d’une représentation surgie spontanément. Tous les phénomènes hypnotiques seraient par conséquent des manifestations psychiques, des effets de suggestions. Les autres, par contre, maintiennent que le mécanisme d’au moins certaines manifestations hypnotiques repose sur des modifications physiologiques, c’est-à-dire sur des déplacements de l’excitabilité dans le système nerveux sans participation des parties travaillant consciemment, et ils parlent de ce fait des phénomènes physiques ou physiologiques de l’hypnose.

La polémique porte principalement sur le « grand hypnotisme[vi] », c’est-à-dire sur les manifestations décrites par Charcot chez des hystériques hypnotisés. A la différence du comportement des hypnotisés normaux, ces personnes hystériques présenteraient trois stades d’hypnose, chacun se distinguant par des caractéristiques physiques particulières très étonnantes (comme la colossale hyper-excitabilité neuro-musculaire, la contracture somnambulique, etc.). On conçoit aisément l’importance de la différence de conception mentionnée ci-dessus pour ce domaine de faits. Si les partisans de la suggestion sont dans le vrai, toutes ces observations faites à la Salpêtrière sont sans valeur, bien plus, elles se transforment en erreurs d’observation. Car, dès lors, l’hypnose des hystériques n’a pas de caractéristiques propres ; au contraire, chaque médecin est libre d’occasionner chez ses hypnotisés la symptomatologie de son choix ; l’étude du grand hypnotisme ne nous apprend pas quelles sont les modifications de l’excitabilité qui se succèdent dans le système nerveux des hystériques en réponse ù certaines interventions, mais seulement quelles étaient les intentions que Charcot a suggérées, sans en être lui-même conscient, à ses sujets d’expérience[vii] et ceci est absolument indifférent pour notre compréhension de l’hypnose, comme pour celle de l’hystérie.

Il est facile d’entrevoir dans quel sens cette conception peut se développer et promettre une explication commode de la symptomatologie hystérique en général. Si la suggestion du médecin a faussé les phénomènes de l’hypnose hystérique, il est tout aussi possible qu’elle se soit immiscée dans l’observation du reste de la symptomatologie hystérique, qu’elle ait créé des lois pour les attaques, les paralysies, les contractures hystériques, etc., qui ne se rattachent à la névrose que par le biais de cette suggestion et qui de ce fait perdent leur validité aussitôt qu’un autre médecin observe des malades hystériques en un autre endroit. Cette conséquence doit être tirée en toute rigueur, et cela a d’ailleurs déjà été fait. Hückel (Le rôle de la suggestion dans certaines manifestations de l’hystérie et l’hypnotisme, Iéna, 1888) exprime la conviction que le premier transfert[viii] (transfert de la sensibilité sur les parties correspondantes du côté opposé) aurait été suggéré à une hystérique à une occasion historiquement déterminée et que les médecins continuent depuis à reproduire constamment ce symptôme soi-disant physiologique par la suggestion.

Je me suis convaincu que cette conception sera bien accueillie en Allemagne, ou prédomine encore aujourd’hui la tendance à méconnaître le fait que les manifestations hystériques sont soumises a des lois. Nous aurions ainsi un exemple éclatant montrant comment la négligence du facteur psychique de la suggestion a entraîné un éminent observateur à construire de toutes pièces un type à partir du caprice particulièrement plastique d’une névrose.

Toutefois, il n’est pas difficile de démontrer point par point l’objectivité de la symptomatologie hystérique. Il est possible que la critique de Bernheim soit parfaitement justifiée en ce qui concerne des expériences comme celles de Binet et Féré[ix] et son importance se marquera en tout cas à ceci qu’on aura plus sciemment en vue l’exclusion de l’élément suggestif dans toute expérience future sur l’hystérie et l’hypnotisme. Mais l’essentiel de la symptomatologie hystérique échappe au soupçon de procéder de la suggestion du médecin. Les comptes rendus provenant d’époques antérieures et de pays lointains recueillis par Charcot et ses élèves ne laissent aucun doute sur le fait que les particularités des attaques hystériques, des zones hystérogènes, des anesthésies, paralysies et contractures se sont partout et toujours manifestées comme à la Salpêtrière, du temps où Charcot se livrait à ses inoubliables recherches sur la grande névrose. Le transfert, précisément, qui semble se prêter tout spécialement à la démonstration de l’origine suggestive des symptômes hystériques, est indubitablement un processus spontané. On peut l’observer dans des cas non influencés d’hystérie, dans la mesure où l’on a fréquemment l’occasion de voir des malades dont l’hémianesthésie par ailleurs typique s’arrête à un organe ou à une extrémité, Cette partie du corps restant sensible du côté insensible, tandis qu’elle est anesthésiée de l’autre côté. Le transfert est également une manifestation explicable en termes physiologiques ; comme l’ont montré des recherches en Allemagne et en France, il n’est qu’une exagération d’une relation normale entre les parties symétriques, et on peut donc le produire sous une forme rudimentaire chez les gens bien portants. De nombreux autres symptômes hystériques de la sensibilité ont aussi leur racine dans des relations physiologiques normales, ainsi que l’ont établi les belles recherches d’Urbantschitsch. Ce n’est pas le lieu ici de procéder à une justification détaillée de la symptomatologie hystérique ; mais il est permis d’admettre la thèse selon laquelle elle est pour l’essentiel de nature réelle, objective et n’est pas faussée par la suggestion de l’observateur. On ne contredit pas en cela le mécanisme psychique des manifestations hystériques, seulement il ne s’agit pas du mécanisme de la suggestion venant du médecin[x].

En apportant la preuve de l’existence de phénomènes hystériques objectifs, physiologiques dans l’hystérie, on préserve du même coup la possibilité que le « grand » hypnotisme hystérique présente des manifestations qui ne relèvent pas de la suggestion de l’expérimentateur. Une recherche ultérieure menée de ce point de vue devra montrer si de telles manifestations se produisent effectivement. L’Ecole de la Salpêtrière aura donc à charge de prouver que les trois stades de l’hypnose hystérique peuvent être établis avec évidence également chez un sujet d’expérience fraîchement arrive, l’expérimentateur opérant avec la plus grande circonspection, et elle ne tardera pas à fournir cette preuve. Car la description du grand hypnotisme[xi] présente dès à présent des symptômes qui vont résolument à l’encontre d’une conception psychique. Je pense à l’accroissement de l’excitabilité neuro-musculaire du stade léthargique. Quiconque a vu comment, durant la léthargie, une légère pression sur un muscle, fût-ce un muscle facial ou l’un des trois muscles externes de l’oreille qui d’ordinaire ne se contractent jamais, déclenche la contraction du faisceau musculaire concerné, ou encore comment une pression sur un nerf superficiel en révèle la distribution terminale, ne pourra qu’admettre que cet effet doit être attribué à des causes physiologiques ou à un conditionnement délibéré et rejettera en toute tranquillité la causalité par la suggestion involontaire. Car la suggestion ne produit rien qui ne soit contenu ou n’ait été introduit dans la conscience. Or notre conscience ne connaît que le résultat final d’un mouvement et nullement l’action et la disposition des muscles isolés, ni la distribution anatomique des nerfs dans ces derniers. Dans un travail à paraître prochainement[xii], je montrerai que les caractéristiques des paralysies hystériques sont en rapport avec ce fait et que c’est la raison pour laquelle l’hystérie ne connaît pas de paralysies des muscles isolés, de paralysies périphériques et de paralysie faciale à caractère central. M. Bernheim n’aurait pas dû négliger de provoquer le phénomène de l’hyperexcitabilité neuro-musculaire[xiii] par voie de suggestion et cette omission constitue une sérieuse lacune dans son argumentation contre les trois stades.

Il y a donc des phénomènes physiologiques au moins dans le grand hypnotisme hystérique. Mais dans le petit hypnotisme normal[xiv], dont la signification est plus grande pour la compréhension du problème ainsi que le souligne fort justement Bernheim, toutes les manifestations naîtraient par voie de suggestion, par voie psychique ; le sommeil hypnotique lui-même est un effet de la suggestion. Il intervient à cause de la suggestibilité normale de l’homme, parce que Bernheim éveille l’attente du sommeil. Mais en d’autres occasions, le mécanisme du sommeil hypnotique semble néanmoins être différent. Tous ceux qui ont une grande pratique de l’hypnose ont dû se heurter un jour ou l’autre à des personnes difficiles à endormir par la persuasion, alors qu’au contraire elles s’endorment facilement lorsqu’on les fait fixer[xv] pendant un temps. En effet, qui n’a vu tomber dans le sommeil hypnotique certains de ses malades qu’il n’avait pas l’intention d’hypnotiser et qui n’avaient certainement aucune notion de l’hypnose ? On fait asseoir une malade pour un examen oculaire ou laryngologique ; ni le médecin ni la malade ne s’attendent au sommeil ; mais aussitôt que ses yeux rencontrent le reflet lumineux, elle s’endort et tombe en hypnose, peut-être pour la première fois de sa vie. Et pourtant, tout maillon intermédiaire psychique, conscient, était à exclure dans ce cas. La même chose s’observe dans notre sommeil naturel, que Bernheim compare avec tant de bonheur avec l’hypnose. Le plus souvent nous provoquons notre sommeil par la suggestion, par la préparation psychique et l’attente ; mais parfois il nous surprend indépendamment de notre concours du fait de l’état physiologique de fatigue. De même, lorsqu’on hypnotise des enfants en les berçant ou des animaux en les immobilisant, il ne peut à proprement parler être question d’une causalité psychique. Nous en sommes ainsi arrivés au point de vue défendu par Preyer et Binswanger dans l’Encyclopédie pratique d’Eulenburg. Il y a des phénomènes psychiques et physiologiques dans l’hypnotisme, et l’hypnose elle-même peut être induite de l’une ou l’autre manière. Même dans la description que Bernheim donne de ses hypnoses, il est impossible de méconnaître un facteur objectif indépendant de la suggestion. S’il n’en allait pas ainsi, il faudrait, comme Jendrassik* y insiste en bonne logique, que l’hypnose prenne un aspect différent selon l’individualité de chaque expérimentateur ; on ne comprendrait pas pourquoi l’accroissement de la suggestibilité fait apparaître une évolution régie par des lois, pourquoi l’influence exercée sur la musculature va toujours dans le sens de la catalepsie, et ainsi de suite[xvi].

Il faut cependant accorder à Bernheim que le partage des manifestations hypnotiques en phénomènes physiologiques et phénomènes psychiques laisse une impression de complète insatisfaction ; il est urgent d’établir une articulation entre ces deux séries. Qu’elle soit produite de l’une ou l’autre façon, l’hypnose reste toujours la même et elle présente les mêmes manifestations ; la symptomatologie hystérique* indique sous beaucoup d’aspects la présence d’un mécanisme psychique, qui ne devrait cependant pas être celui de la suggestion ; finalement, la cause de la suggestion a d’autant plus l’avantage sur celle des relations physiologiques que le mode d’action de la suggestion est indubitable et comparativement plus clair, tandis que les influences réciproques de l’excitabilité nerveuse auxquelles doivent être ramenés les phénomènes physiologiques se dérobent à une plus ample connaissance. J’espère pouvoir ébaucher la médiation recherchée entre les phénomènes psychiques et physiologiques de l’hypnose dans les remarques qui vont suivre :

Je crois que l’emploi confus et équivoque du mot « suggestion » donne l’illusion que les oppositions sont plus tranchées qu’elles ne le sont en réalité. Il vaut la peine de chercher à savoir ce qu’on peut appeler à proprement parler une  » suggestion ». On entend assurément sous ce terme une forme d’influence psychique et je dirais que la suggestion se distingue des autres formes d’influence psychique, comme le commandement, l’information ou l’instruction, etc., en ceci qu’elle éveille dans un second cerveau une représentation dont l’origine n’est pas vérifiée, mais qui est acceptée telle quelle, comme si elle avait surgi spontanément dans ce cerveau. On a des exemples classiques de telles suggestions lorsque le médecin dit à l’hypnotisé : « Votre bras doit rester dans la position que je lui donne » et que s’installe alors le phénomène de la catalepsie, ou bien lorsqu’il redresse le bras du patient chaque fois qu’il retombe, lui laissant entendre ainsi qu’il désire le voir levé. Mais on parle parfois de suggestion quand le mécanisme du déroulement est manifestement différent. La catalepsie, par exemple, survient chez beaucoup d’hypnotisés sans aucune injonction ; le bras est maintenu levé sans problème, ou encore l’hypnotisé conserve, en l’absence de toute intervention, la position dans laquelle il s’est endormi. Bernheim parle aussi de suggestion à propos de ce dernier résultat, la position suggérant elle-même son propre maintien ; mais dans ce cas, la part de l’incitation extérieure est manifestement moindre et celle de l’état physiologique de l’hypnotisé, qui ne laisse surgir aucune impulsion au changement de position, est plus grande que dans les cas précédents. La différence entre une suggestion psychique directe et une suggestion indirecte – physiologique apparaîtra peut-être plus clairement dans l’exemple suivant. Lorsque je dis à un hypnotisé : « Ton bras droit est paralysé, tu ne peux pas le bouger », il s’agit d’une suggestion psychique directe. Charcot, par contre, percute légèrement le bras de l’hypnotisé, ou bien lui dit :  » Regarde cette face répugnante, tape dessus ! » Celui-ci tape dessus et le bras retombe, paralysé (Leçons du Mardi à la Salpêtrière, t. 1, 1887/8 [xvii]). Dans ces deux cas, l’incitation extérieure a d’abord fait naître dans le bras une sensation d’épuisement douloureux, laquelle à son tour suggère – si tant est que ce terme trouve encore son usage ici – la paralysie, de façon spontanée et indépendamment de l’intervention du médecin. En d’autres termes, il ne s’agit pas tant ici de suggestion que d’incitation à l’autosuggestion, laquelle, comme chacun peut le constater, inclut un moment objectif, indépendant de la volonté du médecin et révèle une relation entre des états différents d’innervation et d’excitabilité du système nerveux. Ce sont de telles autosuggestions qui sont à l’origine des paralysies hystériques spontanées et la tendance à l’autosuggestion est plus apte à caractériser l’hystérie que la suggestibilité à l’égard du médecin et ne semble absolument pas suivre un cours parallèle à celle-ci.

Je n’ai nul besoin de souligner que Bernheim fait lui aussi le plus large usage de suggestions indirectes de ce genre, c’est-à-dire d’incitations à l’autosuggestion. Son procédé d’endormissement, tel qu’il le décrit dans les premières pages de ce livre, est essentiellement mixte, c’est-à-dire que la suggestion enfonce les portes qui s’ouvrent déjà lentement d’elles-mêmes à l’autosuggestion.

Les suggestions indirectes, au cours desquelles une série de maillons intermédiaires issus de l’activité propre de la personne suggestionnée s’intercale entre l’incitation extérieure et le résultat final, sont encore des processus psychiques, mais elles ne reçoivent plus la pleine lumière de la conscience qui éclaire les suggestions directes. Nous sommes en effet bien plus habitués à accorder notre attention aux perceptions externes qu’aux processus internes. Il s’ensuit que les suggestions indirectes ou autosuggestions doivent être qualifiées de phénomènes tant physiologiques que psychiques et que le terme « suggérer » devient synonyme du déclenchement réciproque d’états psychiques selon les lois de l’association. La fermeture des yeux entraîne le sommeil parce qu’en tant que manifestation concommitante des plus constantes elle est associée a sa représentation ; une partie des manifestations du sommeil suggère les autres manifestations du phénomène global. Cette association relève de la constitution du système nerveux, non de l’arbitraire du médecin ; elle ne peut s’établir sans s’appuyer sur des modifications de l’excitabilité des parties cérébrales concernées, de l’innervation des centres vasculaires, etc., et elle présente un aspect aussi bien psychologique que physiologique. Comme tout enchaînement d’états du système nerveux, elle autorise elle aussi un écoulement dans diverses directions. La représentation du sommeil peut entraîner les sensations de fatigue des yeux et des muscles, ainsi que l’état correspondant des centres nerveux vaso-moteurs ; en, d’autres occasions, l’état musculaire ou une intervention sur les nerfs vaso-moteurs peut de son seul fait réveiller le dormeur, etc. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il serait tout aussi partial de considérer uniquement le versant psychologique du processus que de vouloir attribuer la responsabilité des phénomènes de l’hypnose à la seule innervation vasculaire.

Qu’en est-il maintenant de l’opposition entre les phénomènes psychiques et physiologiques de l’hypnose ? Elle avait un sens tant qu’on entendait par suggestion l’influence psychique directe de la part du médecin, imposant une symptomatologie de son choix à l’hypnotisé ;- elle n’en a plus dès lors qu’on reconnaît que même la suggestion déclenche uniquement des séries de manifestations fondées sur les particularités fonctionnelles du système nerveux hypnotisé et qu’outre la suggestibilité, d’autres propriétés du système nerveux se font encore sentir dans l’hypnose. On pourrait encore se demander si tous les phénomènes de l’hypnose passent, d’une façon ou d’une autre, par le domaine psychique, en d’autres termes – car là seulement est le sens de la question – si les modifications de l’excitabilité dans l’hypnose ne concernent que le domaine cortical. Cette modification dans la formulation de la question semble déjà décider de la réponse. Il est injustifié d’opposer ainsi le cortex cérébral et le reste du système nerveux ; il est improbable qu’une modification fonctionnelle aussi profonde du cortex cérébral ne s’accompagne pas d’importants changements dans l’excitabilité des autres parties du cerveau. Nous ne possédons aucun critère qui nous permette de différencier avec exactitude un processus psychique d’un processus physiologique, un acte survenant dans le cortex cérébral d’un acte survenant dans les masses subcorticales, car la « conscience », quoi que cela puisse être, n’échoit pas à chaque activité du cortex cérébral, pas plus qu’elle n’échoit toujours dans les mêmes proportions à une activité particulière ; elle n’est rien qui soit lié à une localité du système nerveux[xviii]. Je crois donc qu’à tout prendre on doit rejeter la question de savoir si l’hypnose présente des phénomènes psychiques ou physiologiques et faire dépendre la décision dans chaque phénomène particulier d’une investigation spécifique.

Dans cette mesure, je me sens autorisé à dire que l’ouvrage de Bernheim, tout en débordant pour une part le domaine de l’hypnose, néglige pour une autre part une partie du sujet. Espérons que les lecteurs allemands de Bernheim reconnaîtront eux aussi à quel point néanmoins la description de l’hypnotisme sous l’angle de la suggestion se montre riche en enseignement et de grande portée.

Vienne, août 1888.



[i] C’était la thèse de Liébeault, qui concevait l’hypnose comme un « sommeil artificiel », un « état passif de l’existence  » analogue au sommeil normal (et non comme une manifestation morbide propre aux hystériques, ainsi que l’affirmait l’Ecole de la Salpêtrière) : « Il n’y a qu’un élément en moins, le besoin de repos, et un autre en plus, l’injonction de dormir » (Du sommeil et des états analogues considérés surtout au point de vue de l’action du moral sur le physique, Paris, 1866, p. 19).

[ii] L’hypnose n’était selon Bernheim qu’une manifestation parmi d’autres de la « suggestibilité » (ou « idéo-dynamisme »), c’est-à-dire de la tendance normale du cerveau, une fois libéré de l’action inhibante et modératrice de la conscience, à transformer toute idée – toute « suggestion » – en mouvement ou en sensation : « Le mécanisme de la suggestion, en général, peut donc se résumer dans la formule suivante : accroissement de l’excitabilité réflexe idéo-motrice, idéo-sensitive, idéosensorielle » (De la suggestion…. 1ère partie, chap. viii). Cette thèse, qui revenait à dénier toute spécificité à l’état hypnotique, conduira Bernheim a délaisser progressivement l’étude de l’hypnose au profit de celle de la  » suggestion à l’état de veille ».

[iii] La « psycho-thérapie suggestive » de Bernheim consistait à suggérer, sous hypnose, la disparition du symptôme ou de sa cause prochaine. Le principe en était simple :  » L’hypnotisme, comme le sommeil naturel, exalte l’imagination et rend le cerveau plus accessible à la suggestion. ( … ) Provoquer par l’hypnotisme cet état psychique spécial et exploiter dans, un but de guérison ou de soulagement la suggestion ainsi artificiellement exaltée, tel est le rôle de la psycho-thérapeutique hypnotique  » (De la suggestion, 21 partie, chap. i). Ce projet thérapeutique se situait bien sûr aux antipodes de l’attitude purement nosographique de la Salpêtrière, qui étudiait l’hypnose à titre d’état morbide (hystérique). – Plus tard, et conformément au slogan « Tout est dans la suggestion », Bernheim tendra à limiter sa méthode thérapeutique à la seule suggestion verbale, sans plus se préoccuper de provoquer l’état hypnotique proprement dit.

[iv] Rudolf Peter Heinrich Heidenhain (1834-1897), professeur de physiologie à Breslau et auteur de Der sogenannte thierische Magnetismus. Physiologische Beobachtungen (Leipzig, 1880). Comme l’Ecole de la Salpêtrière, il militait pour une explication purement physiologique de l’état hypnotique.

[v] « Zwangsvorstellungen. »

[vi] En français dans le texte.

[vii] C’était le principal chef d’accusation retenu par Bernheim à l’encontre de la Salpêtrière :  » En voyant une jeune malade qui venait de la Salpêtrière et qui présentait les trois états [du « grand hypnotisme »], l’impression que j’ai conservée, pourquoi ne pas le dire? C’est que soumise à une culture spéciale, imitant par une suggestion inconsciente les phénomènes qu’elle voyait se produire autour d’elle chez les autres somnambules de la même école, dressée par imitation à réaliser les phénomènes réflexes dans un certain ordre typique, ce n’était plus une hypnotisée naturelle, c’était bien une « névrose hystérique suggestive » » (De la suggestion…, 2″ éd., 1888, p. 95).

[viii] Terme français très tôt adopté par les auteurs germaniques, qui utilisaient néanmoins aussi la forme allemande Übertragung. Le mot revenant dans la suite du texte, nous nous contenterons de le faire apparaître en italiques chaque fois que Freud se servira de la forme française de préférence à l’allemande.

[ix] Alfred Binet (1857-1911), médecin et psychologue, initiateur de la méthode des tests (il donnera son nom à l’un d’eux, le « test Binet »), auteur notamment d’un ouvrage sur Les altérations de la personnalité (Paris, 1892 auquel Breuer et Freud se réfèrent élogieusement dans la « Communication préliminaire » des Etudes sur l’hystérie; Charles Samson Féré (1852-1907), médecin et élève de Charcot. Ils avaient écrit ensemble un livre d’inspiration hyper-charcotienne, Le magnétisme animal (Paris, 1886), qui avait fourni à Bernheim l’une de ses cibles favorites.

[x] Allusion aux théories de Charcot sur la production des symptômes hystériques par auto-suggestion.

[xi] En français dans le texte.

[xii] Les « Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies motrices organiques et hystériques », rédigées en 1888, mais qui ne paraîtront qu’en 1893, dans les Archives Neurologiques.

[xiii] En français dans le texte.

[xiv] Forme atténuée et moins « typique », selon Charcot, du « grand hypnotisme » : « Le grand hypnotisme, c’est l’hypnotisme des hystériques. Le petit hypnotisme est très probablement un diminutif du grand, mais si je me sers du grand, c’est parce qu’en matière d’expérimentation, on ne saurait prendre trop de précaution et que justement le grand hypnotisme se présente avec des caractères tels que toute idée de simulation ou d’erreur dans les expériences s’évanouit » (Leçons du Mardi à la Salpêtrière, 1887-1888, Paris, 1888, p. 136).

[xv] Fixieren : le terme fait référence au procédé d’induction introduit par Braid, qui consistait à faire « fixer » du regard un objet donné, sans user de la suggestion verbale. C’est cette méthode apparemment dépersonnalisée, le « braidisme », qui était en vigueur à la Salpêtrière. Freud l’évoquera plus tard dans le chapitre x de Psychologie des masses et analyse du Moi, mais en insistant, contrairement à ici, sur le « rapport » (Rapport) transférentiel. à l’hypnotiseur.

* Archives de Neurologie XI, 1886 [E. Jendràssik, De l’hypnotisme…, P. 3621.

[xvi] On trouve un écho de toute cette discussion dans une note ajoutée à la fin du chapitre x de Psychologie des masses…, où Freud milite à nouveau – quoique dans de tout autres termes – pour une conception « objective » (« étatiste ») de l’hypnose : « Je crois pouvoir attirer l’attention sur le fait que les considérations développées dans ce chapitre nous autorisent à remonter de la conception bernheimienne de l’hypnose à la conception plus ancienne, naïve [celle de Charcot, donc]. Selon Bernheim, tous les phénomènes hypnotiques sont à déduire du facteur de la suggestion, lui-même considéré comme n’ayant pas besoin d’une explication plus approfondie. D’après nous, la suggestion est une manifestation partielle de l’état hypnotique qui a son fondement dans une prédisposition inconsciente remontant à l’histoire primitive de la famille humaine. » – On notera également, d’une façon beaucoup plus générale, que Freud éprouve souvent le besoin de défendre l’  » objectivité  » des découvertes psychanalytiques contre le soupçon d’une suggestion non intentionnelle de la part de l’analyste ; cf. Conférences d’introduction à la psychanalyse, XXVIII, et « Constructions en analyse » (à propos des interprétations et constructions analytiques), « L’homme aux loups », V, et Autobiographie, III (à propos des fantasmes dégagés par l’analyse), Conférences d’introduction…, XV, et  » Remarques sur la théorie et la pratique de l’interprétation des rêves  » (à propos de la question des rêves « suggérés »).

* Les relations de l’hystérie à l’hypnotisme sont certes très intimes, mais pas au point de nous permettre de présenter une attaque hystérique banale comme un état hypnotique à plusieurs stades, ainsi que l’a fait Meynert devant la Société Impériale des médecins de Vienne (cf. les Wiener medic. Blätter, n’ 23, 1888). Il semble d’ailleurs que dans cette conférence une confusion soit faite dans la connaissance que nous avons de ces deux états, car il y est fait mention des quatre stades de l’hypnose selon Charcot, tandis que Charcot lui-même n’en connaît que trois et que le quatrième stade, dit somniant, n’est mentionné nulle part ailleurs que chez Meynert. Il est de fait, par contre, que Charcot attribue quatre stades à l’attaque hystérique.

[xvii] On pouvait y lire ceci : « L’idée d’une face grimaçante pour un individu suggestionné est énorme, l’idée de donner une claque s’impose, on ne peut s’en empêcher ; voilà la claque qui part, la main rencontre la face grimaçante, et tandis que d’ordinaire vous en éprouvez une sensation légère, dans l’état hypnotique, l’impression se développe d’une façon extraordinaire. Il en résulte l’impuissance complète des mouvements de la main et vous ne pouvez plus la relever. Aussi, comme je vous le disais dans la dernière leçon, la philosophie anglaise [Spencer, Bain] a raison de dire : quand vous avez l’idée de l’engourdissement de la main, votre main est déjà engourdie, si vous avez l’idée du mouvement de la main, la main se meut déjà; par conséquent, il y a auto-suggestion, voilà pourquoi on appelle la paralysie de cette nature paralysie d’imagination » (passage reproduit dans J.-M. Charcot, L’hystérie, Toulouse, 1971, p. 103). – Il vaut la peine de remarquer que le mécanisme  » auto-suggestif » qui est ici opposé à Bernheim correspond très exactement à ce que ce dernier appelait, quant à lui, « idéo-dynamisme » (Vorstellungsdynamik, dans la traduction de Freud). Les conceptions de base de Charcot et de Bernheim n’étaient en définitive pas très éloignées l’une de l’autre, même si les deux auteurs en tiraient des conséquences différentes.

[xviii] Dans une des rares notes ajoutées au texte de Bemheim, Freud précisait : « Il me semble injustifié (et superflu) d’admettre qu’une opération modifie sa localisation dans le système nerveux si elle est commencée avec conscience et continuée plus tard inconsciemment. Bien plutôt, il est vraisemblable que la partie du cerveau concernée peut travailler avec une quantité variable d’attention (ou conscience) » (Die Suggestion und ihre Heilwirkung, p. 116, note 1). Voir également l’article  » Gehirn » du dictionnaire de Villaret, dans lequel Freud opposait aux conceptions localisatrices de Meynert une théorie plutôt épiphénoméniste de la conscience (cf. 0. Andersson, Studies in the prehistory of psychoanalysis, Stockholm, 1962, p. 64-67). Cette discussion sera reprise, comme on sait, dans la seconde section de l’article métapsychologique sur « L’inconscient ».

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