Arthur Koestler: l’écriture invisible (1938)

In Hiéroglyphes, Calmann-Lévy, 1955, pp. 493-496.

Ce témoignage nous dévoile l’effet de la réalité externe sur nos représentations. En effet, A. Koestler se présente chez Freud avec une idée bien précise du neurologue au point de confondre celui-ci, à l’image qu’il s’en était faite : une licorne ! Petit à petit, en se confrontant à la réalité, en partageant des moments avec son hôte, Koestler va s’apercevoir qu’il est en présence d’un homme rongé par la maladie. Ainsi l’homme qui arrive chez Freud n’est pas le même qui en sort. 


C’est à la Zukunft que je dois d’avoir fait la connaissance de Sigmund Freud, la dernière année de sa vie. Pendant l’automne 1938, j’allai à Londres lui demander un article pour un numéro spécial anglo-allemand que nous préparions.

Freud avait alors quatre-vingt-deux ans. Quelques mois auparavant, les nazis avaient annexé l’Autriche, et Freud et sa famille avaient émigré de Vienne à Londres. Son plus jeune fils, Ernst, l’architecte, leur avait aménagé une maison à Hampstead. C’était une agréable maison du XVIIIIe siècle avec un petit jardin clos de murs, environnée de vieux arbres. Un hamac était suspendu sur la pelouse, où Freud faisait parfois la sieste après une nuit sans sommeil. Il y avait un minuscule ascenseur qu’Ernst Freud avait ingénieusement, réussi à insérer dans l’étroite cage du petit escalier ancien.

Le cabinet de travail de Freud était au second étage. Je ne me rappelle pas le mobilier; j’étais si impressionné que je traversai dans un brouillard l’antichambre précédant le cabinet. Je me rappelle cependant qu’il y avait en grand nombre des objets d’art d’Orient : la célèbre collection de Freud à laquelle je ne lançai qu’un regard intimidé. Ma maudite timidité était revenue et me tint pendant toute là visite dans l’étau d’une paralysie pire encore que lors de ma rencontre avec Thomas Mann.

Freud ressemblait si exactement à sa photographie, si exactement à l’idée que je m’étais faite de lui, que cela me donna un choc et un sentiment d’irréalité ; comme si, en me promenant dans Hyde Park, j’avais rencontré la fameuse licorne, et qu’elle m’eût dit, poliment : « Je suis la, fameuse licorne. » Freud aussi était très poli et, comme s’il remarquait ma gêne, une douceur parut sur son visage, une douceur sans sourire, grave et virile. Bien qu’il fût petit et frêle, le menton recouvert d’une barbe blanche coupée court, l’impression dominante qu’on recevait de lui n’était pas celle d’un octogénaire malade, mais de l’indestructible virilité des patriarches hébreux. Même sa façon de parler pénible et laborieuse ne parvenait pas à démentir cette impression. Le cancer de la bouche devait le tuer avant un an obligeait Freud à parler, les lèvres tendues, un peu à là façon des enfants imitant avec une moquerie cruelle le langage de leurs grands-parents édentés. Il souffrait par intermittence et les visites le fatiguaient vite. Anna Freud, en me conduisant jusqu’à la porte du cabinet de travail, m’avait demandé de prendre congé au bout de vingt minutes, mais Freud me retint dix minutes encore. Il dut le faire par bonté, car, incapable de me délivrer de ma gaucherie, je débitai banalité sur banalité, parlant surtout de politique et de la Zukunft, sujets qui ne pouvaient que l’ennuyer. Mais peut-être la curiosité du grand liseur de pensée pour les êtres humains, si idiots qu’ils paraissent, jouait-elle aussi sn rôle.

Mes notes sur cet entretien furent confisquées avec mes autres dossiers par la police française en 1940, et seuls trois fragments en sont restés dans ma mémoire, au bout de quinze ans.

Le premier est le début de la conversation que j’entamai par une énorme gaffe. J’expliquai que, pour un numéro spécial de notre revue, nous essayions de réunir la collaboration de tous les lauréats allemands et anglais du Prix Nobel:

«Vous, Herr Professor, Thomas Mann, et les autres…»

Sur quoi Freud dit sans sourire, la bouche tendue:

«Vous savez, je suis un vieux Juif, maintenant, mais on ne m’a jamais donné le Prix Nobel.»

Le deuxième incident est également demeuré très net dans mon souvenir. J’avais prononcé je ne sais quel lieu commun sur les nazis. Freud regardait d’un air lointain la fenêtre et les arbres, et avec un peu d’hésitation dit:

«Vous savez, ils n’ont fait que déclencher la force d’agression refoulée dans notre civilisation. Un phénomène de ce genre devait se produire, tôt ou tard. Je ne sais pas si, de mon point de vue, je peux les blâmer.»

Il employa probablement des mots tout différents, mais il ne pouvait y avoir méprise sur le sens. Il n’avait fait que donner une expression normale à la neutralité éthique inhérente au système freudien -et à toute science strictement déterministe. Pas même «tout comprendre, c’est tout pardonner» -car le pardon implique un jugement éthique, mais simplement: «Tout comprendre, c’est tout comprendre.» Je n’eus pas la témérité de le contredire, de parler de «l’écriture invisible» ou du «sentiment océanique» que Freud, de son propre aveu, n’avait jamais éprouvé. Mais je me demandais avec admiration et compassion comment un homme pouvait, selon lui, affronter sa mort.

Le troisième incident fut une réponse indirecte à cette question. Je demandai à Freud s’il voyait à Londres beaucoup d’amis et de confrères. Il dit que «les docteurs» ne lui permettaient pas de voir beaucoup de monde, à cause «de cette chose sur ma lèvre». Il continua en disant qu’on le traitait aux rayons X et au radium. Puis le regard absent et lointain reparut dans ses yeux. Il reprit : «Les docteurs disent qu’ils peuvent guérir cela. Mais sait-on s’il faut les croire?»

Freud savait que la « chose » sur sa lèvre était un cancer. Mais le mot ne fut jamais mentionné par lui ni dans ses discours ni dans ses lettres à des amis; et personne ne le prononça jamais en sa présence. Le destructeur de tabous avait dressé un tabou à lui. Il savait qu’il n’y avait pas d’espoir et que « les docteurs » le savaient. L’homme qui, plus qu’aucun autre mortel, connaissait les tours de la tromperie de soi-même, avait choisi d’entrer dans la nuit un voile transparent sur les yeux.

Freud m’avait promis un papier pour Die Zukunft, et il avait tenu parole. C’était son premier article depuis son départ d’Autriche et un article fort étrange. Il se rapportait à une citation qu’il avait lue autrefois et dont il avait oublié l’auteur et le contexte. Un de ses lecteurs pourrait-il l’aider à retrouver le livre contenant cette citation?

Nous ne reçûmes pas de réponses de lecteurs. Chose assez curieuse, j’ai moi-même oublié la citation dont Freud avait oublié la source, et jusqu’à la nature de son contenu. Il me semble qu’il s’agissait d’anthropologie ou de mythologie. Tous les efforts entrepris tant par les Archives freudiennes que par moi, pour retrouver le numéro de la Zukunft contenant son article, sont demeurés vains jusqu’ici. Peut-être un lecteur nous aidera-t-il cette fois? L’article de Freud n’a paru nulle part ailleurs, et sa découverte serait d’un intérêt documentaire certain.

Je me demande si mon oubli de ce que Freud avait oublié avait une cause freudienne, ou s’il peut s’expliquer différemment. Lorsque, au cours d’une conversation, une personne est incapable de se rappeler un mot ou un nom qu’elle a «sur le bout de la langue », il arrive parfois que son interlocuteur éprouve soudain le même blocage. Cela semblerait indiquer que l’oubli, comme l’émotion, est contagieux, par une sorte de télépathie négative, pour ainsi dire. J’ai souvent rencontré ce phénomène, mais, pour autant qu’il m’en souvienne je ne l’ai jamais vu mentionné dans les ouvrages de Freud ni aucun autre ouvrage d’analyse.1


Notes:

1 Depuis que ce chapitre a été écrit, un numéro de Die Zukunft contenant l’article de Freud (25 novembre 1938) a été trouvé dans une bibliothèque de Paris par le docteur K. R. Elssler, secrétaire des Archives Sigmund Freud. Le sujet de l’article dont tout ce dont il me souvenait était qu’ « il s’agissait d’anthropologie ou de mythologie » était… l’antisémitisme. Je laisse (pour une fois) le lecteur tirer ses propres conclusions. À d’autres égards, ma mémoire était fidèle: l’article consiste surtout en une longue citation dont Freud avait oublié la source.

N.D.R.: le texte en question est « Un mot sur l’antisémitisme » qui paraîtra dans les OCF-P, XX : 1937 – 1939, aux PUF. Déjà paru sous l’intitulé : « Un mot à propos de l’antisémitisme », in Coq-Héron, 94, 1984 ; in Abrégé de psychanalyse, Paris, P.U.F., 1978 ; ‘Anti-Semitism in England’, Standard Ed., 23, 301 ; ‘Ein Wort zum Antisemitismus’, Die Zukunft (Paris), No. 7 (Nov. 25), 2 ; in GW, Nachtragsband, 1987. retour

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