1 : l’échec du langage à dire l’affect
La question de l’amour est aussi en fait celle du rapport au langage, sinon de sa faillite : son échec à en dire quelque chose comme en témoigne les quantités océaniques d’écrits. Échec à dire un affect, à dire le sensible, voilà un symptôme du langage !
Dire que le langage échoue à dire l’amour est en partie faux : car c’est bien le langage de la raison qui est en faillite, ce dont il témoigne d’ailleurs face à l’affect : aimer c’est « perdre la raison » voilà qui effraie bien des gens, préférant rester « raisonnable » ou au pire ou au mieux en rester au sexuel a priori plus simple. Ce primat de la raison doit beaucoup au XIXe siècle et à l’invention de la psychiatrie pour laquelle « hors la raison, point de salut » et donc le plaisir « fait perdre la tête » (voir les internements de l’époque).
Échec aussi pour certains quand on différencie l’amour de la sexualité qui, elle, rend bavard…
Alors bien sûr, on peut dire que c’est un mot-valise… chacun y met ses affaires et c’est pour cela qu’il est si compliqué de partager la chose, car cela revient à se partager ou affronter une altérité…
Alors, comment en dire quelque chose ? Et pourquoi cela semble aussitôt très compliqué ? Voire, si l’on peut en dire quelque chose individuellement, est-ce partageable avec d’autres, ou encore peut-on en faire un discours commun ? Pensons au Banquet de Platon et ses cinq conceptions de l’amour qui s’opposent (voir infra).
Il y a donc ici la mise en tension de quelque chose qui serait la faillite du langage par essence et donc la désagréable destitution de la croyance en l’illusion de la toute-puissance magique du langage…Pour le formuler à la façon grecque, le logos, c’est-à-dire le langage ou le discours sur une chose, peut-il dire le pathos, c’est-à-dire l’affect ? (remarquez l’évolution du terme : pathos : de désigner un affect, il a aujourd’hui le sens de maladie… tout est dit !)
Ou encore, pour paraphraser la question d’Antisthène, de Spinoza ou Althusser pour montrer l’écart radical entre un mot et une chose, « le concept de chien n’aboie pas », ou encore la version de Winnicott, le mot estomac n’est pas l’estomac mais seulement une représentation : le mot n’est pas la chose (malgré Hegel et Lacan…) Freud différenciait d’ailleurs les représentations de choses et les représentations de mots, ce qui est bien compliqué dans la psychose ou ce distinguo disparait.
Ainsi le mot refoule la chair et l’éprouvé.
Le pire, c’est le concept qui refoule l’affect, le vif, la chair. Le concept n’aboie pas…
Altérité
Qui plus est, l’amour saisit bien plus l’individu, voire à son insu, bien plus que celui-ci ne le maîtrise, ce qui peut faire ressentir une destitution du moi et du narcissisme. L’affect a à voir avec l’altérité aussi bien externe qu’interne (l’irruption de l’autre dans ma vie comme celle du sentiment dans ma sphère interne).
Cette question est celle qui fait un schisme dans la pensée depuis l’antiquité (voir les présocratiques ou Démocrite contre Platon par exemple) jusqu’à nos jours.
Dès cette antiquité, il est apparu qu’il est nécessaire d’inventer une autre langue pour dire l’affect non plus avec le logos, non plus avec la langue de la maîtrise consciente, du cogito, du langage rationnel qui échoue à en dire de quelque chose, d’où les échecs des théories sur l’amour fussent-elles psys. Cela ne suffit pas de convoquer l’attachement à la mère, l’identification et les fantasmes, etc.
Comment parler le pathos sans en faire du logos ?
Cette autre langue existe et depuis des millénaires forge des représentations sur l’amour : c’est celle de la poésie.
Et ce n’est pas un hasard s’il arrive assez souvent, surtout à l’adolescence, c’est-à-dire au début d’une vie amoureuse, ce n’est donc pas un hasard si se fait spontanément le lien entre naissance à l’amour d’un autre et naissance à la poésie ! et que cet état d’énamoration inspire l’écriture poétique ou la lecture de poésies (ou de chansons). En ces cas, le lien se fait automatiquement, ce qui est bien l’indication de quelque chose…
Nous voici avec deux langues qui témoignent d’une opposition radicale : le témoignage des sens versus la construction du sens.
Le travail du poète est de trouver des mots et des formulations qui transmettent un éprouvé, et non pas de simplement le dire. C’est-à-dire de créer un langage des sens bien plus qu’un langage de sens.
D’ailleurs on trouve chez Freud un conseil du genre : au sujet de la femme, si vous voulez en savoir plus, adressez-vous aux poètes… ce qu’il « justifiait » ainsi :
« Les poètes n’ont pas la pudeur de ce qu’ils vivent : ils l’exploitent. »
Ainsi Pontalis préférait l’écriture romancée comme dans Elles (Gallimard, 2007) plutôt que de forger une théorie psychanalytique.
La poésie se pose comme langue de l’affect et du sensible : c’est le résultat du travail du poète. Yves Bonnefoy avait forgé un terme en ce sens, celui d’indéfait c’est-à-dire une perception qui n’est pas encore défaite par le langage. Le peintre Pierre Bonnard essayait de restituer cet instant purement perceptif dans certains de ses tableaux.
Bonnefoy utilisa un jour cette illustration : je vois une falaise, j’éprouve quelque chose ; mais très vite le langage peut venir défaire cette perception et son éprouvé. Le langage détourne, éloigne, disons refoule l’éprouvé et c’est cet instant que la poésie cherche à retrouver. Une langue qui redonne unité contre la fragmentation que produit le langage, voire une « aliénation linguistique » contre « l’immédiateté de l’être ». Pour théoriser cela, il s’est nourri de Plotin et sa conception du « Un » comme rempart contre le non-être et le vide.
Être présent au monde contre faire discours sur le monde.
Parce que la poésie n’est pas seulement une littérature, c’est une façon d’être au monde, un rapport au monde dont le souhait n’est pas celui d’une emprise comme avec le logos, la raison, mais de témoigner d’une saisie, c’est-à-dire tout à fait l’inverse.
Un rapport au monde particulier, par exemple :
- Selon Hölderlin, il s’agit de « vivre en poète » (Hölderlin) car l’homme habite naturellement la terre en poète. ;
- Pour Novalis, lui aussi : « … mais en poète l’homme habite sur cette terre » ; « La poésie est le réel véritablement absolu. C’est le noyau de ma philosophie. Plus c’est poétique, plus c’est vrai ».
- Et pour Nietzsche, « La vie est comme une danse. On entre en scène, on apprend les pas, on se laisse porter, on compte les temps, et on tire sa révérence. » « La liberté c’est de savoir danser avec ses chaines »
Sapphô de Lesbos ou de Mytilène
Ainsi, au même temps que les philosophes grecs, existaient des poètes et notamment Sapphô. Platon, qui dénigrait bien les femmes, fit une exception pour elle, au point d’en faire une dixième muse ! La muse du chant amoureux, qui a tenté d’en dire et d’écrire quelque chose, comme :
« Le désir d’aimer passe dans ton rire »
« Dès que je te regarde, je ne peux plus parler »
Soit des formulations qui restituent un instant vécu, pas défait par le langage, mais restitué et que l’on peut partager.
Nous voici justement dans du hors langage, rendu impuissant par l’affect. Et pour l’amour, « il faut tout risquer, puisque… », dernier vers qu’elle écrivit.
2 : l’affect, pulsion et sentiment
Il y a aussi à différencier le désir sexuel et le sentiment amoureux.
L’observation nous montre que dans un parcours psychique « normal » le sentiment va lier la sexualité génitale au même titre que la sexualité infantile va lier le génital, ce qui importe la tendresse infantile dans la sexualité : c’est dire que lorsque tout suit un cours normal, l’interne va lier l’externe – le génital étant quelque chose qui tombe sur l’individu.
Sentiment amoureux et désir sexuel
Une autre observation évidente est de remarquer que, de façon pas systématique mais quand même :
- Le sentiment produit un éprouvé de totalité, d’enveloppe, quelque chose qui rassemble, fait bords ou contenant pour recevoir (se sentir « un », exister, etc.) ; lié au fait qu’il s’adresse à un être tout entier : « je t’aime toi » ; ce qui est une source de jouissance narcissique et réparatrice ;
- Là où le sexuel est souvent vécu comme fragmentant, morcelant puisque le pulsionnel s’intéresse à un objet, une zone érogène, au service d’un fantasme, etc.
Il y a là un schisme d’origine, voire topique : le ça des pulsions versus le moi des sentiments. Cela fit dire à Freud, à sa façon, des formules telles que :
- La tendresse est une sexualité inhibée quant au but ;
- Là où on désire on n’aime pas, là où on aime on ne désire pas (dans le texte sur le narcissisme…)
Bernat de Ventadorn (troubadour) :
« Hélas ! tant en croyais savoir
« En amour, et si peu en sais.
« Car j’aime sans y rien pouvoir
« Celle dont jamais rien n’aurai.
« Elle a tout mon cœur, et m’a tout,
« Et moi-même, et le monde entier, »
Une observation : il me semble que les histoires d’amour sont différentes si les adultes ont eu une période romantique et poétique ou non, qui apporte une autre dimension, justement celle produite par l’amour courtois.
Sans poésie, on ne ferait que forniquer dans un « coïto ergo sum », il n’y aurait que du sexe, malgré la formule épatante de « faire l’amour » ! formule qui souvent masque l’absence de l’affect.
Car le sentiment amoureux produit une fusion mais pas seulement des corps, celle aussi des âmes, pour le dire ainsi, soit une fusion de tout l’être avec le tout de l’autre être : fusion, complétude « androgynique » ! (selon la thèse d’Aristophane, voir infra le Banquet), là où la sexualité fragmente, effracte, morcelle.
Alfred de Musset : « En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux. » Complicité silencieuse.
Ici se montre la différence entre le sentiment et la pulsion quand elle n’est pas liée, élaborée et sublimée par l’affect.
D’un côté quelque chose qui se donne et s’échange dans une fusion avec l’autre tout entier, de l’autre quelque chose qui se prend dans une opposition des seuls fragments de corps (« je prends mon plaisir, mon pied », etc.)
Ainsi, la formule « faire l’amour » refoule quelque chose… du XIIIe au XVIIIe « Faire l’amour » signifiait « courtiser » » avec des paroles : « faire la cour » ? Dans l’Oxford English Dictionnary de 1622, cela signifiait : « flirter et murmurer des mots doux » : nous sommes alors toujours dans les représentations de l’amour courtois. Puis il y a une dérive vers le sexuel mais :
- Tantôt il remplace progressivement la scène de l’énamoration ;
- Tantôt le sentiment amoureux tente de lier progressivement le génital comme le fait la sexualité infantile.
L’amour n’est pas qu’un simple affect, c’est un sentiment qui résulte d’une élaboration de l’affect au même titre que l’effroi, la peur, l’angoisse) : par exemple, un chemin comme : pulsion, affect, sentiment, tendresse ?
C’est un sentiment et de ce fait, par nature comme tous les autres sentiments, il est un éprouvé passager et cet aspect semble insupportable, d’où les formules magiques, conjuratoires, du genre : « plus qu’hier et moins que demain », « pour toujours et à jamais », etc. Croyance en la toute-puissance du verbe pour se rassurer en croyant figer un affect par essence fugace… c’est dire combien ce sentiment engage tout l’être, d’où le tremblement.
Cet insupportable vient nous indiquer quelque chose, nous y reviendrons.
On observe aussi la fonction « magique » de réparation notamment narcissique ! là, un éprouvé de toute-puissance, d’invulnérabilité, de réassurance narcissique, etc.
Cela répare la perte de l’omnipotence du nourrisson dans les bras, chute du paradis, et donne le sentiment d’avoir réussi la quête de retrouvaille pour éprouver de nouveau la complétude … Là nous sommes dans les enjeux narcissiques surtout efficaces s’ils sont réciproques. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a que cela dans le sentiment amoureux.
Par exemple, plus profondément, la retrouvaille d’un Nebenmensch dit souvent en termes d’âme-sœur, d’où le désir d’aliénation réciproque pour éprouver cette invulnérabilité.
Donc un effet Pharmakon : on n’est plus malade, on peut même vivre d’amour et d’eau fraîche ! d’où l’addiction…
Reste qu’amour est indissociable de la fugacité, soit en tant que sentiment, soit dans la durée (les amours d’antan).
Cette fugacité est synonyme de mort, elle est déprimante et c’est entre autres pour cela que le plaisir est un antidépresseur, voire, en son acmé, cet instant procure des sentiments remarquables : celui d’une forme d’immortalité, ou d’être dans un état où l’on ne craint plus rien, même pas la mort (« maintenant que j’ai connu cela, je peux mourir ! ») : plus de castration, de doute de soi, de faillite narcissique, etc. On comprend alors les formules magiques qui tentent de figer cet état d’omnipotence voire, peut-être, de complétude narcissique.
Or la poésie produit quelque chose d’extraordinaire : si elle parle de quelque chose de fugace sa parole devient quasi éternelle ! La parole poétique serait plus forte que la mort ! Oui, le nom même de Sapphô traverse les siècles et à peu près tout le monde connaît quelque formule poétique., dans le genre : « Mignonne, allons voir si la rose est éclose ».
La rose, justement, symbole de la beauté fugace, fugitive, si belle et si vite fanée. Mais là, ce symbole produit une liaison entre amour et beauté, ce qui est déjà une interprétation, ici hédoniste, qui ne vaut que pour un cas de figure. Une explication simple : le sentiment de beauté déclenche un désir dit amoureux de fusion : mais est-ce encore un sentiment ?
Ou un souhait de récupérer des investissements narcissiques projetés sur l’autre idéalisé en se pensant fusionné à la rose ?
Un autre aspect : la sublimation, par exemple celle de l’hormonal puis du génital comme lien de rencontre de l’autre et non pas d’un fragment de corps – ça, c’est le sexuel – c’est-à-dire qu’il y a une liaison et une élaboration du sexuel génital à produire, pour passer d’un simple plaisir d’organe, terminal, d’orgasme, à une jouissance de l’être pendant (voir la différence entre les deux plaisirs, préliminaires et terminal).
Cela produit une sexualité de rencontre et de la totalité de l’autre et non pas une sexualité de contre ou de rapport de force ou de domination autour d’un fragment de corps : je pense ici à la formulation de JC Lavie : le rapport sexuel, c’est quatre jambons qui s’agitent autour d’un clou ; la seule question est, quand c’est fini : qui emporte le clou ?
Sinon sans ce travail de sublimation :
- À la ménopause ou l’andropause, le sexuel disparaît, il n’était que poussée hormonale ;
- Et l’amour n’existe plus. Au mieux, reste la tendresse infantile
D’où l’importance de différencier amour et sexualité.
Alors une question : avons-nous été vraiment amants ou des medic-amants ?
L’énamoration réciproque produit un sentiment d’existence : je me sens exister dans le regard de l’autre, ce qui peut être une reprise infantile de cet éprouvé : par exemple, le premier miroir où je me sens exister réellement est celui du regard maternel.
Or c’est ce trouble du regard, les yeux dans les yeux, qui produit l’effacement de la parole, outre le fait de répéter quelque chose, est le moment d’un éprouvé d’exister. Ce sont les yeux qui expriment en silence, c’est le regard qui porte et transporte.
C’est ainsi que l’écrivait Marceline Desbordes-Valmore, au XIXe :
« Mon être avec le tien venait de se confondre » ;
« Dans un regard muet nos âmes s’embrassaient ».
« Jamais amant aimé, mourant sur sa maîtresse,
« N’a sur des yeux plus noirs bu la céleste ivresse »
Ou Alphonse daudet :
« Vous jouez du regard comme d’une raquette ;
« Vous en jouez, méchante… et jamais avec moi. »
4 : Le pousse vers l’autre et la rencontre de soi
L’autre grande particularité de l’amour est qu’il est un affect qui pousse vers l’autre, à sa rencontre, le réclame, à l’inverse d’autres affects qui, s’ils résultent bien de la rencontre, réagissent plutôt du côté du retrait ou de repousser, comme l’angoisse ou la colère. L’un pousse et a besoin d’un objet, particularité d’Éros, l’autre repousse l’objet, particularité de Thanatos. L’amour a donc cette fonction de mise ne lien.
Et le regard s’inscrit aussi là, dans quelque chose de l’ordre de l’aimantation, qui pusse et attire vers l’autre en une sorte de vertige parfois.
Freud fit d’une sorte d’amour l’origine des groupes.
Mais ce qui me pousse vers l’autre – et réciproquement – s’il me fait découvrir un autre, me fait aussi découvrir des parties de moi insoupçonnées jusqu’alors.
Marceline Desbordes-Valmore, encore :
« On n’aime pas lorsqu’on est bien sage ».
« Je m’ignorais encore, je n’avais pas aimé ».
5 : deux conceptions de l’amour
- Soit comme point d’arrivée : se caser, s’engager, s’installer, en tant qu’achèvement d’une quête (ce qui est aussi une source d’angoisse pour certains lorsqu’ils sont dans cette représentation) ;
- Soit comme point de départ, celui d’une autre aventure où il s’agit de construire un espace commun dont les ingrédients sont la relation amoureuse, la relation sexuelle et le vivre ensemble.
C’est la religion qui a produit la notion de fornication… La religion fait de l’amour un péché pour le réquisitionner et le réserver à dieu et non plus à un autre humain. Du coup, le sentiment étant détourné, il ne reste que la copulation réduite en plus à la seule reproduction et non pas au plaisir : nous voici revenu au niveau du rut animal.
L’amour courtois dénonçait cela notamment avec un beau jeu de mots en inversant les lettres : l’Amor, c’est-à-dire l’amour, s’oppose à Roma, c’est-à-dire la Rome des papes, ce que l’église ne pouvait accepter. Ce qui fit aussi la très mauvaise réputation des poètes…
Et puis, en inventant Eve comme symbole du péché de chair, afin de faire de la chair une faute radicale qui entraîne la chute, la perte, et l’enfer : cela permet de déplacer le paradis : il n’est plus entre les amants, il est ailleurs et hors du temps terrestre, et le sensoriel devient un péché mortel qui fait perdre la raison – religieuse bien sûr.
Il n’y a plus d’amour mais seulement de la fornication avec en plus évidemment la femme comme tentatrice puisqu’ incapable de résister au serpent… belle théorie d’hommes effrayés ?
Ce que cela donne ? Rabelais avait forgé le terme d’agelastes, c’est-à-dire ce qui refusent de rire parce qu’ils craignent la vie (le rire pour lui étant la marque du vivant), c’est-à-dire des austères, frigides, des « pisse-froid » comme cela se disait…
7 : Le banquet de Platon
Souvent, dès que l’on se questionne sur la « nature » du désir, un texte s’impose comme incontournable tant il fait autorité : Le Banquet de Platon (notons que Xénophon, élève de Socrate comme Platon, écrivit lui aussi un Banquet). Et chacun d’y puiser une conception de l’Eros. Souvent, nous pouvons lire des phrases telles que :
« La conception de l’Éros tel que Platon la développe dans Le Banquet. »
Et cela semble suffire ! Pourtant, à lire le texte, cela pose une sacrée question : la théorie de l’Éros, du désir, oui, mais laquelle ? Car le texte présente pas moins de cinq conceptions, et cela permet toutes les confusions dès lors que l’on met, là aussi, l’Éros au singulier sous le prétexte de la signature de Platon.
Par exemple, aussi bien Freud que Lacan s’y réfèrent, mais cela ne fait pas du tout accord entre eux, puisqu’ils se réfèrent à des passages différents et donc des conceptions différentes : schématiquement, le premier se réfère à Aristophane, le second préférentiellement à Diotime.
Dans ce dialogue, huit personnages font l’éloge d’Éros. Par ordre d’apparition :
1 : Phèdre en fait le dieu le plus ancien et source de l’émulation dans la cité ; Eros est le primordial, celui qui comble
2 : Pausanias distingue l’amour périssable du corps et l’amour durable de l’âme (l’Aphrodite céleste) et introduit ainsi une césure entre l’Aphrodite populaire, côté corps et fornication, et l’Aphrodite céleste, côté âme – donc un clivage par jugement moral ;
3 : Eryximaque en tant que médecin voit l’amour comme principe de la vie, d’harmonie, d’accord des contraires, et de lien social. Éros est le moteur du Tout (ce que reprendra) ;
4 : Aristophane, avec le mythe de l’androgyne trop puissant et coupé en deux par les dieux, ce qui fait de l’amour la recherche du complément perdu afin de retrouver ce sentiment de puissance ; Eros est le grand thérapeute ;
5 : Agathon décrit l’amour lui-même comme perfections et vertus (désirable), justice volontaire, poésie, courage ;
6 : Socrate au contraire décrit Éros comme manque de quelque chose. Éros est enfant de richesse (poros) et de pauvreté (pénia, aporia), fils et fille de Métis (déesse de l’invention, prévoyance, prudence).
Métis est sagesse et ignorance comme l’amour lui-même. Il ne faut pas confondre l’amour et l’objet aimé. L’amour comme désir de possession, de l’immortalité, de la contemplation, du bien peut mener à la philosophie qui est aussi manque. Socrate interprète ce discours comme manque qui parade pour séduire un autre auquel il s’adresse (ici Agathon).
7 : Alcibiade ne parle plus de l’Amour mais de son aimé, c’est-à-dire Socrate, montrant ainsi que l’amour véritable ne va pas vers l’harmonie mais bien plutôt vers la scène de ménage, la récrimination, la jalousie ;
8 : Diotime la prêtresse (Banquet, 203ac) directrice d’école de philosophie et professeur de Socrate : Éros (l’amour, le désir) a été conçu le jour de la naissance d’Aphrodite, après le festin que les dieux, parmi lesquels Poros (« la ressource », « la richesse »), donnèrent en cet honneur. Penia (« la pauvreté », « l’indigence »), une mendiante qui passait par-là, eut l’idée de mettre à profit l’occasion qui se présentait en se couchant auprès de Poros, qui s’était endormi tout enivré de nectar. C’est ainsi que naquit Éros. Le désir, tel qu’il apparaît à travers ce mythe, n’est donc plus seulement le manque (penia), il est aussi une richesse (poros). Il est notamment l’aiguillon du savoir (ce qui n’est pas sans rappeler Rousseau : on ne peut concevoir « pourquoi celui qui n’aurait ni désirs ni craintes se donnerait la peine de raisonner »).
Ce qui nous donne cinq Éros différents :
- L’Éros primordial, qui apparaît à la suite de Chaos et de Gaïa et qui fait lien;
- L’Éros qui fait cortège à l’Aphrodite Ouranienne issue du sperme qui dans la mer s’écoule du sexe coupé d’Ouranos ;
- L’Éros indissociable de l’Aphrodite pandémienne, celle qui touche à l’amour vulgaire, la fille de Zeus et de Dioné ; le sexuel seul ;
- L’Éros orphique, celui d’une unité originaire, de la ré-union ;
- L’Éros comme démon qui ne pouvant s’élever au rang des dieux, car il souffre par sa mère d’un manque de beau et de bien.
Donc cinq façons de penser Éros, le désir et l’amour.
Notons que celui qui n’apparait pas est Antéros, figure de l’amour réciproque.
(À suivre…)
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