Jacques Woda : « Qu’aurait dit Freud d’Auschwitz ? »

À quoi peut-on penser quand on n’a plus que trois à quatre mille jours à vivre ? Encore à la Shoah pense l’auteur. Et le voilà s’interrogeant sur cette acmé du Mal. Dont il pense que c’est une manifestation exacerbée de la pulsion de vie des tourmenteurs.  Il se demande alors ce qu’aurait dit Freud d’Auschwitz.  Probablement rien de nouveau. Alors que faire ? L’auteur conclut en citant une étonnante chanson de Mouloudji.

Sous-titre : Ah que le monde est méchant, alors que ce serait si bien s’il ne l’était pas, mais alors pourquoi l’est-il, et que faire pour qu’il ne le soit plus, ou qu’il le soit moins ?

 

Je vais mourir. Pas tout de suite, j’ai 86 ans. J’ingère consciencieusement, avec discipline et ponctualité, les allopathes prescrits par la Faculté. Ils sont censés freiner ma débâcle, ce que je me plais à croire, sans toutefois l’empêcher, ce que je déplore.

Je ne l’ai pas toujours déploré. En effet, j’ai été fortement préoccupé, et jusqu’à très récemment, date dont la tardivité me consterne, par the question, la fameuse question du sens de la vie. J’avais en 1956 noté dans mes papiers cette observation de je ne sais plus qui et que je fais mienne : « En matière de pensée l’originalité est un idéal encore plus chimérique que la certitude »

Comme j’ai eu la chance de traverser l’existence sans avoir à affronter les angoisses de la précarité, du chômage, de la maladie, ni autres accidents graves de la vraie vie, ni pour moi ni pour mes proches, peu de choses m’ont distrait de mon questionnement métaphysique qui a ainsi eu loisir de perdurer.

C’est ici qu’il convient de placer cette remarque de Granoff :

« A savoir que je partage l’opinion de Freud selon laquelle si un sujet se pose vraiment la question du sens que peut avoir le fait d’être vivant, c’est, pour parler crûment, que quelque chose a tourné à l’aigre dans sa libido…. »

J’admets bien volontiers que quelque chose a tourné à l’aigre dans ma libido. Je me suis trouvé très tôt englué en de vraies terreurs et de fausses culpabilités dont aucune heureuse contingence n’a pu me laver. J’ai donc passé ma vie comme un bébé thalidomide dont les bras n’ont pas repoussé. Ce n’est que tard qu’un psychanalyste freudien est efficacement venu à mon secours.

En attendant j’ai indéfiniment pataugé dans le marigot du sens de la vie, sans bien sûr trouver de réponse à la question, je veux dire, car il en est de multiples, de réponse qui me satisfasse.

Constatant que je ne trouvais  de réponse nulle part,  supputant qu’il n’en existait point, observant que cette infructuosité  me pesait, désirant cesser de me faire souffrir ou de m’incommoder tout seul, sans besoin de l’intervention malveillante  de qui que ce soit, je décidai d’adopter la solution qu’à mots couverts me susurrait mon psychanalyste, à savoir me mettre à vivre, c’est-à-dire, en premier, ne plus avoir peur de mon désir et des émotions qu’il risquait de me procurer, en second  agir pour mon bien, à l’intérieur du cadre des valeurs morales de mon surmoi, lequel inclut au premier chef, je suppose par réciprocité de la solidarité qui à deux reprises m’avait sauvé la vie pendant la dernière guerre , c’est mon histoire,  le bien des autres.

C’est pourquoi je me sens depuis quelques temps à l’aise dans ma tête. Voilà bien une phrase d’intellectuel, j’en conviens, un peu contradictoire avec le paragraphe précédent, mais je ne veux, donc ne peux, laisser choir tout à fait le bouclier de rationalité qui a jusqu’ici assuré ma survie.

Ma survie qui, ainsi qu’annoncé au début, n’est à présent l’affaire que de probablement trois ou quatre milles journées.

Et dont l’horizon, passant de l’infini hors de ma perception à une distance devenue pour moi perceptible, s’il ne m’y enjoint pas, du moins m’y incline ferme, à émettre quelques paroles fortes, bilantielles, définitives, et banales. Banales car en effet, bien que mon orgueil, ma vanité, ou mon narcissisme, allez savoir, le déplorassent, je ne prétends pas à mon grand regret apporter à l’humanité ébahie et bouleversée telle ou telle révélation sur l’aventure humaine et sa psyché, révélation lumineuse à laquelle elle n’aurait jamais pensé auparavant, et pour laquelle elle m’aurait voué une reconnaissance et une admiration sans bornes. Je veux, précisément pour commencer à vivre, et avant de mourir, exprimer, exhaler quelque chose, quelque poids qui m’enchaine.

Un moment j’ai tourné, pour matérialiser l’exhalaison, autour de l’idée d’un livre issu de mes journaux intimes. Je les tenais depuis mon adolescence, ce qui a fourni un matériau brut de plusieurs milliers de pages, presque 40 kilos de cahiers et feuilles volantes.  J’ai abandonné l’idée. Non à cause du temps qu’il m’aurait fallu compter pour la concrétiser, mais parce que je n’y ai pas trouvé d’intérêt, pour qui que ce soit, y compris moi. À les feuilleter, rarement, ils me tombaient des mains de répétition. Aussi ai-je résolu de me cantonner à ce présent petit libelle.

 

Freud est mort en 1939. Il connaissait certainement l’existence de Dachau, ouvert en 1933. Il n’a pas connu Auschwitz.

Moi non plus. Je veux dire pas directement.  Par contre je sais que mon père est mort dans une chambre à gaz d’Auschwitz, puis son corps brûlé dans un four, le 6 aout 1944, selon les pointilleux documents administratifs allemands.  Il avait 33 ans. J’ai commencé ma première psychanalyse à 33 ans. Aujourd’hui encore j’ai les yeux qui se troublent quand je pense à mon père.  Parfois je visualise les molécules d’eau de son corps, dispersées dans l’atmosphère, ou tel atome de calcium, de phosphore, dans une tourbière. Ma mère en visite devant la tranchée des Baïonnettes, à Verdun, avait soupiré « Eux au moins on sait où ils sont ».  Avant de disparaitre moi aussi, j’ai comme une envie d’un sursaut, d’une protestation, contre tout ça qui est abominablement douloureux. J’ai envie de comprendre, de maitriser intellectuellement, pour mourir en paix, si possible. Alors je recommence.

Qu’aurait dit Freud d’Auschwitz ?

Ou des pogroms en Pologne, en 1947, deux ans après la Shoah, lorsque des juifs rescapés sont revenus là où ils habitaient et ont voulu récupérer leur logement, avec meubles, vaisselle, literie, que de pieux mais antisémites catholiques polonais s’étaient entre temps appropriés et ne voulaient bien sûr pas rendre à leurs impudents car non morts propriétaires initiaux.

Ou des doigts coupés de Sabra et Chatila. Ou des Tutsis machettés du Rwanda. Etc. La liste est infinie, jusqu’à la nausée, des abominations perpétrées par des hommes contre d’autres hommes.

J’ai écrit il y a quinze ans, en mes écrits intimes, ce bref poème :

Le Rwanda hurlait en ses mille collines

Et la Bosnie criait sous son soleil sanglant.

Sous sa lourde burqa où la raison piétine

Macérait en sueur l’Eve d’Afghanistan.

A New-York, dans la rue, dorment des vétérans.

 

Dansez fillettes, chantez garçons,

Vous avez échappé à la concentration.

 

Des Indiens du Brésil, transformés en gibier,

Essayaient d’échapper, en vain, à leurs chasseurs.

Partout des paysans mourraient, exténués

De faim sur leur lopin, de faim et de malheur.

Au loin des Gentlemen, tous la main sur le cœur.

 

Dansez fillettes, chantez garçons,

Vous avez échappé à la concentration.

 

Geôles, prisons, bâtons,

Fouets, brandons, coups-bas,

Pinces, burins, baillons,

Cordes, pals, excrétas.

Champagne, taffetas.

 

Dansez fillettes, chantez garçons,

Vous avez échappé à la concentration.

 

« Les grands crimes nécessitent mille petits bourreaux ». L’Homme est capable du pire comme du meilleur. Et capable des deux en même temps, opposés, accolés, maclés, chez le même spécimen. Il me semble constater, c’est bien sûr discutable, que l’Homme est bien plus souvent capable du pire que du meilleur.

Et il y a d’autres innombrables abominations. Viols, féminicides, manipulations, perversions, racisme, machisme, escroqueries, ….

Comme d’autres, je m’interpelle : pourquoi ce mal ?

Parce que, déclarent Freud, Arendt, bien d’autres, gît au fond de l’Homme, de chaque homme, un lit, une lie de sauvagerie. Qui explose plus ou moins selon les individus et la permissivité des circonstances dans lesquelles ils sont plongés. Circonstances qu’ils ont eux-mêmes créées, qu’ils ont eux-mêmes fabriquées. Y compris, en partie, la plupart des catastrophes dites « naturelles » : inondations, sécheresses, pandémies… Seuls les tsunamis, les éruptions volcaniques, sont des catastrophes d’origine réellement naturelle, leurs conséquences ne l’étant pas entièrement

Soit. Mais encore. D’où vient cette lie, si facile à soulever ?

En crèche, en école maternelle, on voit certains petits s’engouffrer dans la vie. S’approprier ce qu’ils convoitent, sans notion de bien et de mal, avec violence. Une violence vitale, exubérante, d’intention non prédatrice, que tout enfant devrait montrer.  Inversement, à Auschwitz, les enfants prisonniers, parqués dans un baraquement, ne jouaient pas. Ils étaient immobiles, silencieux, comme abrutis, sidérés, hébétés. Les enfants migrants sauvés de la noyade en Méditerranée par le navire Ocean Viking de SOS Méditerranée ne jouent pas non plus sur le pont.

On dit que l’éducation bride la violence initiale, et impose le renoncement pulsionnel nécessaire à la culture où se déploie la vie en commun. Mais la pulsion subsiste. Elle peut éclater en agressivité, en meurtre, en mal. Est-ce de la pulsion de mort, ou de la pulsion de vie ?

Je ne prends pas ici la notion de pulsion de mort au strict sens freudien du terme. Je prends les mots mort et vie en leur sens usuel, propre, premier.

La pulsion de vie, de sa vie, de survie, est terriblement puissante. Exemples.

En 1963 s’est tenu à Francfort un procès où ont comparu d’anciens sous-officiers et soldats qui avaient « servi » à Auschwitz, pour faire fonctionner le camp. Un dramaturge allemand, Peter Weiss, en a tiré « L’Instruction », pièce de théâtre célèbre en son temps. Dans ce procès, les petites mains nazies ont appris au public une particularité des chambres à gaz. On y faisait entrer le plus possible de déportés, productivité exige, qui étaient debout écrasés les uns contre les autres. Les portes étaient fermées, et des soldats postés sur le toit de la chambre y versaient (par les pommeaux des douches) des granules solides de zyclon B. Les granules tombaient sur les têtes, ou au sol de la chambre, et grâce à la chaleur et l’humidité humaines, s’y dissolvaient en nappes de gaz montantes.

Quand 15 à 20 minutes plus tard on ouvrait la porte de la chambre à gaz, les cadavres n’étaient pas debout, mais en position horizontale, empilés en strates successives. Vers le bas les vieillards, les enfants, les femmes, vers le haut les adolescents et les hommes. Les gens s’étaient battus pour échapper au gaz en montant vers le haut où restait un peu d’air. Famille ou pas famille, on retrouvait les faibles en bas, les forts en haut.

Autre exemple de la force de la pulsion de vie, toujours pendant la guerre. À Budapest les nazis avaient un jeu. Ils ligotaient face à face, pas trop serré, deux juifs, si possible un père et son fils, et les jetaient dans le Danube. Parfois l’un des deux réapparaissait à la surface de l’eau. Celui qui avait été plus fort que l’autre. On lui tirait alors dessus.

En ce qui concerne la pulsion de mort, je pense que la pulsion de mort sur soi-même n’existe pas. Les suicides ont mille raisons possibles, mais je ne vois pas un suicide par pulsion de suicide. Par contre, la pulsion de mort sur l’Autre existe bel et bien. Infliger la mort à d’autres c’est éliminer des rivaux qui pourraient laper ma soupe. C’est, ce faisant, obéir à sa pulsion de vie. Avec en outre le plaisir sadique et revigorant d’infliger de la souffrance à autrui, un être humain, un animal, la nature. Ce qui n’empêche pas l’éventuel et passager retour d’un surmoi gentil, refoulé, mais les bourreaux supportent bien ce léger et provisoire inconvénient.

 Revenons à la question.

La façon dont éclate et se déploie cette agressivité, le comment,  a été longuement décortiqué par les experts en fonctionnement humain. Mais le pourquoi initial, « originel », la « cause première » ? Je n’ai trouvé que cette réponse, peut-être projective pourra-t-on objecter : dominer l’autre, quel qu’en soit le moyen. Du plus bénin, comme avoir le dernier mot dans une dispute, jusqu’au plus monstrueux, comme sur une table de vivisection, c’est empêcher l’autre de prendre MA vie. Sans oublier qu’en outre dominer procure bien du plaisir.

Cette transformation d’une pulsion vitale en prédation d’autrui est favorisée par notre société qui, au lieu de profiter de l’heureuse et féconde diversité de ses membres, les hiérarchise, selon toutes sortes de critères bêtement duaux : fort/faible, blanc/pas blanc, homme/femme, sachant/ignorant, riche/pauvre, etc. Cela arrive aussi bien dans notre société occidentale qui magnifie les premiers de cordée, les meilleurs compétiteurs, les milliardaires, que dans telle autre qui jadis s’enorgueillit d’être guidée par l’avant-garde éclairée du prolétariat.

Ainsi, la lie trouve sa raison d’être dans le but de dominer pour survivre.

Question collatérale : survivre, d’accord, mais pourquoi de cette manière destructrice ? Au lieu de mille façons coopératives ?  Je ne sais pas.

Ignorant la physique quantique j’en suis resté au classique espace-temps, à l’intérieur duquel je me situe, je me repère.  Entre l’infiniment petit des mésons ou des quarks, et l’infiniment grand galactique qu’explorent de fabuleux télescopes, je n’éprouve pas de vertige pascalien, mais plutôt de l’incompréhension. Cela est, point barre. Quand j’adjoins le temps, que je saisis lui aussi infini dans le passé et infini dans le futur, je me demande ce que je fiche ici, minuscule éclair de conscience entre deux infinis. Je ne sais que répondre et je reste sans voix.

Mais aussitôt me revient en mémoire cette phrase d’Orwell : « Une question au moins avait reçu sa réponse : de la douleur on ne veut qu’une chose, qu’elle cesse ». Moi qui m’interroge gravement je suis un être de chair. Chair dont la physico-chimie me contraint à « persévérer dans son être », être qui chez les humains s’exhausse en vie, sociale. Ce processus est nommé conatus, pulsion de vie, ambition, etc. Vivre est donc, en première approximation, d’abord survivre, physiquement, matériellement, puis ne pas souffrir, puis si possible avoir du plaisir, personnel ou socialisé, dans par exemple un club de foot ou le combat pour une cause. . J’ai beau penser et méditer, je suis comme les autres prisonnier de ce moule.

Alors, finalement. Qu’aurait dit Freud d’Auschwitz ?

Probablement rien de plus que ce qu’il avait déjà dit auparavant :« L’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, etc… »

Alors, que faire ?

Écoutons la chanson de Mouloudji :

 

Et bien qu’aveugles sur fond de nuit

Entre les gouffres infinis

Des milliards d’étoiles qui rient

Faut vivre

 

Malgré tous nos morts en goguette

Qui errent dans les rues de nos têtes

Faut vivre

 

Malgré que l’on soit de passage

Qu’on vive en fou, qu’on vive en sage

Tout finira dans un naufrage

Faut vivre

Malgré tous nos serments d’amour

Tous nos mensonges jour après jour

Et bien que l’on ait qu’une vie

Une seule pour l’éternité

Malgré qu’on la sache ratée (*)

Faut vivre

 

(*) : ou qu’on la dise réussie

 

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